‹ Histoire du règne de Louis XIV; récits et tableaux (volume 3)Chapitre 12 sur 151 · MISÈRE PUBLIQUE · texte numérisé non relu

MISÈRE PUBLIQUE

à une résolution énergique, il était besoin (Tune plus longue expérience ; elle ne manqua pas. Le lendemain de la bataille du faubourg Saint- Antoine, un arrêt du Parlement prescrivit de décharger la Conciergerie, en mettant les prisonniers en liberté, parce qu'on n'avait plus de pain à leur donner (1). Sous Tempire de la disette toujours croissante, les plus vils aliments atteignirent un prix inouï; la chair des chevaux tués dans la dernière bataille se vendait dix sous la livre. Les moulins ne fonctionnaient plus , ou ne travaillaient que pour Tarmée des princes ; le pain bis, noir, monta à 6 ou 7 sous par livre, le plus blanc à dix ou douze sous (2). Broussel, devenu prévôt des marchands, fut bientôt accusé de n'être pas plus vigilant que son prédécesseur. On imputait à sa négligence la mort de plusieurs milliers de pauvres par la faim. Des pamphlets réclamaient rétablissement d'une taxe des pauvres, comme en Angleterre, la création de greniers de réserve comme à Lyon, le règlement du prix du pain par mesure administrative (3). Mais aussi la Vérité toute nue commença de se montrer en public (4). Une brochure, sous ce titre, osa indiquer le remède le plus efiîcace : rappeler le roi, même avec Mazarin. Tout le monde était coupable, selon Tauteur. Mazarin a laissé piller les finances, le coadjuteur est un factieux, le Parlement veut se faire l'arbitre de l'État, Monsieur le

(4) Orner Talon.

(2) liem.

(3) Le Franc-Bourgeois de Paris.

(4) Brochure attribuée au P. Faure, 6vèque de Glandevez.

Prince prétend être le maître des affaires, et traite avecTEspagne et avec Cromvvell, le duc d'Orléans a de bonnes intentions, mais il est sans force et sans capacité. Si Mazarin s'éloignait, ce serait une garantie de la fin des troubles ; mais si le roi n'y consent pas, il ne faut pas l'exiger. Évidemment cette doctrine était celle du bon sens ; c'était aussi l'avis de Mathieu Mole ; bien présentée aux masses, dans le moment le plus favorable, elle devint, en quelques jours, la raison et la politique de la bourgeoisie.

Les gens de bonne volonté attendaient un signal, un chef, une direction. Ils trouvèrent tout cela dans quelques hommes peu connus, peu suspects à l'ennemi, mais insinuants et actifs. Ce fut d'abord un conseiller de la grand'chambre, le Prévôt de Saint- Germain, Tévéque de Glandevez, autrefois le père Faure, et le cordelier Berthod, dont les mémoires contiennent tout le plan, toute la conduite de l'entreprise. lis s'entendirent avec la cour, indiquant les concessions à faire pour ôter tout prétexte aux frondeurs, les sûretés à donner pour encourager le retour à la cause royale ; et immédiatement, dès le %0 juillet, ils travaillèrent dans le Parlement, auprès des maîtres des requêtes, dans la ville, auprès des corps de métiers, sur les ports, parmi les bateliers, crocheteurs et autres, à rallier tous ceux qui étaient las de l'anarchie, mais que la terreur du feu de l'Hôtel-de-Ville empêchait de se déclarer. En mettant sous les yeux de chacun l'odieux état des affaires, la pénurie des masses, Tambition des princes, la menace de la domination étrangère , en promettant

Page 1