MADEMOISELLE DE SCUDÉRY
Elle participait aux grandes entreprises de son frère. On raconte que, vers 1649, revenant ensemble de Marseille, ils furent arrêtés dans une auberge comme suspects de projet d'homicide, parce qu'on les entendait discuter s'il fallait tuer le prince Mazare, un des héros du Cyrus ; on les relâcha quand on eut compris qu'il ne s'agissait que d'un meurtre sur le papier. Il n'était donc pas étonnant qu'elle fit école, et que l'importance de la noble marquise lui revint comme un héritage naturel. Nous avons déjà indiqué les principaux hôtes du samedi. Pellisson fut certainement le plus illustre. Récemment arrivé à Paris, et pourvu d'une charge de secrétaire du roi, il venait de fonder sa réputation par une Histoire de V Académie française (165S), dont la simplicité et le bon goût contrastaient avec la mode précieuse, et qui lui valut bientôt le titre d'académicien. Il connut mademoiselle de Scudéry chez Conrart, il la retrouvait sans cesse chez son frère ; il ne tarda pas à devenir son ami, et sans doute le premier de ses tendres amis, selon la distinction qu'elle établit elle-même entre les degrés de l'amitié, t II brilla dans son salon par les agréments de son conunerce et les charmes de son esprit ; > mais il ne fut pas le seul agréable à la maîtresse de la maison. Sarrazin, esprit moqueur, parfois sceptique, y fut accueilli comme le rieur aimable, le contradicteur piquant, qui apportait dans les conversations tout Venjouement de
Cultivait d'une main qui gagna des batailles, Souviens-toi qu'ApoUoD a bAti des murailles, £t ne t'élonne plus que Mars soit jardinier.
sa belle humeur (\). Conrarl, écrivain discret, ny fui pas moins vanté pour la grandeur de son esprit, la solidité de son jugement, sa capacité, sa politesse, sa galanterie et sa générosité (i). Autour d'eux, Ménage, Chapelain, Izarn, compatriote de Pellisson, un grand nombre do ftmmes, telles que Tabbesse de Malnoue, sirur de la duchesse de Chevreuse, y conservèrent leur réputation, ou en cherchèrenl une qui est restée aussi mystérieuse que les allégories sous lesquelles leur génie aimait à se produire.
On a avancé que, dans ces réunions, on atrectait de dire avec prétention les plus petites choses, qu'on alfcctait le bon ton parce qu'on ne Tavait pas naturellement (3) ; c'était IVlïbrt du bourgeois [)our se hausser au niveau du grand seigneur. En sa qualité de savante, Madeleine de Scudéry aimait en effet à en prendre les airs, c Elle tenait des assemblées où elle faisait des € discours en reine (jui a lu Ïite-Live (4). > Comme on en peut juger par les tal)leaux qu'elle a tracés ellemême de sa société, elle proposait des questions graves ou subtiles, philosophiques ou galantes, raisonnables ou sophistiques, qui mettaient en jeu les qualités, les passions, Tesprit de ses habitués (5). Mais, par-dessus tout, s'exerçait sous sa conduite le goût dominant du grand nombre, la littérature de société. Jamais il ne se lit une plus grande quantité de sonnets, rondeaux
(1 ) CltUie, V^' partie, liv. ^^
(2; Clc'lie, ir parlie, liv. Il, p. 738.
(3; Cousin, Vii- de madame dcSaldc.
(4) MdiTou, Ilisioirc de Pi'lHs60/i,
(.")) V. plus bas la série des quesiious irailccs daus Clélic,