LA LITTÉRATURE DU SAMEDI
et madrigaux. Il n'était pas d'aventure qui ne se dut raconter en vers, pas de petit événement qui n'endossât la forme poétique, pas de cadeau qui ne méritât un remerclment rimé.-Pellisson nous en donne un échantillon joyeux dans son récit de la journée des madrigaux j le 20 décembre 1033 : « Ce jour-là, dit-ilf'les inspirations d'Apollon vinrent, toute la troupe s'en ressentit. La poésie, passant l'antichambre, les salles et les garde-robes, descendit jusqu'à l'office. Un écuyer, qui était bel esprit et qui avait pris la nouvelle maladie de la cour, acheva un sonnet de bouts-rimés sans suer que médiocrement, et un grand laquais fit pour le moins six douzaines de vers burlesques. Mais nos héros et nos héroïnes ne s'attachèrent qu'aux madrigaux. A peine celui-ci venait-il d'en prononcer un, que celui-là en sentait un autre cjui lui fourmillait dans la tète. Ici on écrivait quatre vers, là on en écrivait douze. Tout s'y faisait gaiement et sans grimace. Ce n'étaient que défis^ que réponses, que répliques, qu'attaques, que ripostes. La plume passait de main en main, et la main ne pouvait suffire à Tesprit. On fit des vers pour toutes les dames présentes. J'en sais même qui pensèrent à Doralise, quoique absente, et peut-être avec un peu plus d'amitié qu'elle n'en avait pour eux.... > L'historien moderne de Pellisson a rassemblé agréablement quelques autres traits que nous citons avec plaisir (1). c On ne se donnait pas une corbeille sans
{\) Oui c'est avec plaisir que nous empruntons ces lignes à H. Marcou, noire ancien élève, aujonrd*hm et depuis longtemps notre coIlè-
c y cacher des vers, pas un oiseau sans lui faire dire < des vers.... On chanta en détail toute la voUèrc de « mademoiselle de Scudéry ; sa fidèle pigeonne eut des € vers de Pellisson et un mot de Louis XIV ; autour de c sa bavarde fauvette, qui célébra jusqu'au doge de c Venise, il se fit un concert de tous les oiseaux et de c tous les poètes, et Pellisson la chanta si bien, que c le rossignol vint lui demander justice. » En 1654, il survint parmi ce peuple un événement funèbre; le perroquet de madame Duplessis-Bellière mourut : un homme, bien moins illustre par ses grandes charges que par ses grandes qualités, voulut célébrer cette douleur. Il remit en honneur les bouts-rimés, qui commençaient à tomber en désuétude, et dont Sarrazin avait célébré plaisamment la défaite ; appUquant ce genre de poésie à son véritable usage, il composa un sonnet en bouts-rimés sur la mort du précieux oiseau. Alors on fit des sonnets de toute part, et sur le perroquet, et sur la conquête de Sainte-Ménehould, que les Français venaient de prendre. C'est Pellisson qui raconte ces choses (1), et Ton sent bien dans son langage un goût d'ironie ; et pourtant il était lui-même un de ces auteurs féconds, intarissables, prêts, à toute heure, à tous les sujets. Mademoiselle de Scudéry (CléUe) exalte avec satisfaction ce génie varié de son ami (Herminius) : « Il c fait en un même jour des harangues , des lettres
guc et noire ami. Son travail sur Pellisson est assurément un des plus curieux, des plus savants, ei des plus agréables, qui aient été publiés de nos jours sur cette partie de l'histoire du xvii<» siècle. (4) Pellisson, Discours sur les œuvres de Sarrazin.
LES PRÉCIEUSlîS RIDICULES. 353
« d'affaires, des billets galants, des chansons, des vers € héroïques, des vers d'amour. Il en fait à l'improc viste, il en fait dans le tumulte d'une grande comc pagnie. Un jour, lui et moi, nous nous répondîmes
< si longtemps en vers chez des dames de Capoue, ff que tous ceux qui nous entendirent en furent si
Jt épouvantés, qu'ils crurent que cela ne se pouvait ic faire sans enchantement (1). > Il ne parait pas que : mademoiselle de Scudéry ait jamais eu de remords de cette apparence de sorcière qui effrayait ses auditeurs. Pour être juste, il faut reconnaître que Pellisson souffrait plutôt qu'il ne se glorifiait d'une manie que Tamitié lui avait imposée. Il a ses moments d'indocilité où « il peste contre cette sotte mesure des vers galants qui le fait enrager (2). >
Cette profusion n'était pas le seul travers du samedi. Les précieux et précieuses y affluaient, et de perfection en perfection, atteignaient en plein le ridioule, qui est demeuré leur dernier nom. c Toute « femme d'esprit n'est pas précieuse, > dit Somaise (3), qui distingue sagement les femmes simples, judicieuses et spirituelles, c de celles qui se mêlent d'écrire ou de ^ corriger ce que les autres écrivent, et qui inventent « des façons de parler extravagantes dans leur signifi-
< cation. > Le même critique partage encore les préclauses en deux catégories; les premières, qui c ayant
(1) CUlie, III« partie, liv. !•% p. 458, 469.
(2) flsLTCOu^ Pellisson,
(3) Somaise, secréuire de la connétable Colonne, Préface du grand Dictionnaire des Précieuses.
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c un peu plus de beaulé ou de bieo que les autres, « lâchent de se tenir hors du eominuD, lisent les roc mans, reçoivent toutes sortes de gens, des vers de € toute main , et disent quelquefois des mots nouveaux; « les secondes, qui sont devenues aussi savantes que € les bonunes de leur siècle, parleol plusieurs belles c langues, font des vers et de la pi'ose. > Le samedi clait la grande école, la règle de ces goûts. Oo y méprisait la province, on la plaignait de son infériorité en habits, en langage, en action ( I ) ; Clélie redoutait d'j eucontrer des gens dont elle fût incommodée (2), si bien que les dames de province finirent par se piquer d'émulation, et que les provinciaux sensés réclamèrent, par les vers burlesques de Somaise, la suppression du corps des précieuses (3). Clélie était également
(<)Cyrta, l»*ptnie, Ht. IH, dans Phistoire d'Aglatîdas ctd'Affle«tris: « Je m'élonnaii de voir qu'une personne nourrie dans une province, et dans une province aussi éloignée, n'eût rien qui la pût faire distiogaer d*avec les personnes de la cour les mieux faites, ni en son aciion, nies •on habit, ni en son langage, et je la considérai connmc un miracle.»
(2) Clélie: « Ce qui me fait haïr le séjour de la province n'est pas ant la crainte de n*y voir personne que la peur d*y voir des gens qui m*incommodent. i» V* partie, liv. Il, p. 693.
(3) Procès des Préàeuses^ par Somaise, 4660.
Depuis tii ans le monde en cause.
Je n'entends rien dire antre chose.
Ce mot en protince a grand court
J'en veux aux Précieuses, À ces femmes pernicieuses Qui troublent le repos publie.
Qui causent dans le trafic, Par des mots inintelligiblea Des réToIutions terribles.
Et je demande là-dessus Que leur langage ne soit plus.
C'est la requête d'un Provincial.