DICTIONNAIRE DES PRECIEUSES
la maîtresse du beau langage, c II ne faut pas parler c comme le peuple, dit-elle; il -faut parler le langage c des honnêtes gens du pays où Ton est, et fuir égaff lement celui du peuple, qui est bas et grossier, celui < des sots beaux-esprits, et celui qui tenant un peu de c la cour, un peu du peuple, un peu du siècle présent « et beaucoup de la ville, est le plus bizarre de c tous ( I ). >» Un homme qui ne dit jamais rien qui n'ait été ditf est bon tout au plus à faire un mari, non un an%ant (2). Â Tabri d'une aussi grande autorité, et même au delà des intentions de leur reine, les précieuses arrivèrent à se tenir si bien au-dessus du peuple, qu'elles renonçaient même à être comprises des honnêtes gens. Elles eurent leur dictionnaire en concurrence avec celui de l'Académie ; malheureusement pour elles, il fut rédigé et publié par leurs ennemis, Molière et Somaisc, qui les accablèrent par cette révélation. L'homme y est changé de la tête aux pieds. Les cheveux s'appellent la petite oie de la tête, le cerveau le sublime^ les yeux le miroir de Vanner les oreilles les portes de Ventendement, le nez les écluses du cerveau, les joues les trônes de la pudeur ^ les dents r ameublement de la bouchCy la langue Vinterprète de ïâm$ ou la friponne^ la main la belle mouvante, l'ongle le plaisir innocent de la chair ^ les pieds les chers souffrants (3).
(4) Clélie, U* parue, liv. III, p. 4 Ii5; 1Y« partie, liv. Il, p. 666, 672. (ij Clélie, 11« partie, liv. !•', p. 466, 467: Portrait de Collaiin. (3) Nous mettons en note, comme moins en évidence, les périphrases sui van les :
Le c.l : \eruié inférieur; La chaise-percée : la soucoupe inférieure ;
La nature extérieure s'enrichit de périphrases analogues : le flambeau du jour om V aimable éclairant pour le soleil, le flambeau des nuits ou du silence pour la lune. Les habitudes ordinaires de la vie se voilent sous des figures, qui imposent une réflexion à chacun des actes les plus simples. Au lieu de pain, on dira le soutien de la viCy au lieu déboire le cher nécessaire y au lieu d'un verre d'eau un bain intérieur ^ au lieu de dîner, prendre les nécessités méridionales; au lieu de chandelle, le supplément du soleil; au lieu de moucher la chandelle, ôter le superflu de cet ardent ; au lieu de laquais inutile^ au heu de suivante commune^ au lieu • d'éventail un zéphyr ^ au lieu de cabinet un précieux, au heu de porteurs des mulets baptisés. Puis, à force de vouloir la distinction, à force de fuir toute idée capable d'embarrasser la pudeur, on tombera de la pruderie dans la crudité, et plutôt que d'exprimer simplement et sommairement qu'une fenune est en couches, on tournera la difficulté par cette ironie prolongée et peu décente (\\xelle ressent les contre^coups de hmour permis (1).
Comme les noms communs de la langue, les noms propres des familles étaient dédaignés à leur tour. Les personnes avaient sans doute, autant et plus que
Les lieux communs : la lucarne des Antipodes;
Un lavement : un ajrément ou le bouillon des deux sœurs ;
Un chien qui satisfait ses besoins : un chien qui s^ouvre funemfnmt.
(1) Ncusavon^ cru inutile de citer beaucoup d^autres formules précieuses qui son; suffisamment connues par les Précieuses ridicula de Molière.