‹ Histoire du règne de Louis XIV; récits et tableaux (volume 3)Chapitre 113 sur 151 · DICTIONNAIRE DES PRÉCIEUSES · texte numérisé non relu

DICTIONNAIRE DES PRÉCIEUSES

les choses, droit à l'anoblissement. Les grands même, les nobles dames, malgré la fierté de la race, aimaient à se retrancher, sous le mystère de ces désignations inconnues, dans un monde impénétrable au vulgaire. Les précieuses figurent en grand nombre dans le dictionnaire historique, poétiquej cosmographique ^ chrono^ logique et armoirique de Somaîse ; l'auteur s'engage à y faire voir leur antiquité, leurs coutumes, devises, guerres et hérésies, et les mots inventés par elles; mais chacune ne porte que le nom d'emprunt auquel la cabale la reconnaît. L'exemple venu d'Arthénice, peu imité pendant longtemps, gagne partout sous le règne de Sapho. De vrai, ce n'est quelquefois qu'un déguisement sans gloire, qu'un changement de syllabe, qu'un rapprochement entre deux sons, l'un ancien, l'autre moderne, que l'adoucissement d'un mot rude : Persandre pour Persan, Calpurnie pour madame de La Calprenède, Bérélise pour mademoiselle de Brienne. Ailleurs, c'est le désir d'appliquer une qualité, un souvenir poétique à une illustration : Aristée pour Chapelain. Ailleurs, c'est le besoin de relever ce qui risque de ne pas paraître assez noble. Sarrazin s'appellera Amilcarj par cette liaison d'idées que Sarrazin est un nom qui rappelle l'Afrique, que l'Afrique n'a rien de plus illustre que Garlhage, et qu'entre les noms carthaginois Amilcar n'est pas le dernier. Pellisson s'appellera HerminiuSy sans doute parce qu'on pourrait tirer son nom de PelliSy et que, l'idée de peau toute seule étant un peu triviale, il convient de la relever, tout en la conservant, par le nom d'une fourrure élé-

gaota, Ykermine. Conrart devient Cléodamas. Il habite Atbis pendant Télé ; le domaine n'est pas Irès-illuslre, mais cette maison est le rendez-vous des esprits, des dames de bon ton, le séjour des grâces ; elle aura nom Charisatiê. Décidément les critiques du samedi pourraient bien avoir raison ; on y cherche, on y aiïecte la noblesse, parce qu'on craint de ne pas Tavoir.

De toutes les renommées du samedi, celle qui revient de préférence au plus grand nombre des mémoires, c'est la découverte du Tendre j et la carte de ce royaume dessinée par mademoiselle de Scudéry. Li reine des précieuses passe pour avoir formulé la plus parfaite, la dernière des théories de Tamour. L'amour élail encore, dans ce monde raffiné, le grand sujet des conversations comme le plus noble but des eflbrts humains. Sarrazin a composé un dialogue entre Ménage et Chapelain, sur la question de savoir ^'f7 est avantAgeux à un jeune homme d'être amoureux. Ménage dit non, et il tire ses arguments de la mythologie, de Thistoire, des romans de chevalerie, et surtout du tableau des libertins désœuvrés et impies de son temps. Mais Chapelain dit oui, et il s'échauffe dans la lutte jusqu^à faire croire qu'il parle de l'abondance d'un sentimeot personnel. Â son sens, Tamour n'est dangereux que par le mauvais usage que nous en faisons, par Tempressement d'aimer avant d'estimer, avant d'avoir choisi un objet digne d*un amour constant. Quand les femmes sont fortes comme les merveilles du siècle présent, quand elles n'ont pas Tamc moins parfaite que le visage, et qu'elles se montrent capables de

grandes actions dans la politique et dans la guerre, on ne peut soutenir qu'un homme se perde pour en être devenu amoureux, pour aspirer à plaire à ces excellentes personnes. L'amour donne la valeur, comme à ces guerriers des romanceros à qui on n'eut pas besoin de rappeler la religion et la patrie, et qui furent vainqueurs parce qu'ils avaient promis à leurs belles de Tétre. L'amour inspire les meilleurs sentiments de bienveillance; inspire le goût des lettres et des arts, comme on le voit par Quentin Messis. La raison c conff seiUe donc aux jeunes gens de n* éviter pas Tamour, < et que, quand il s'approchera d'eux, ils en usent c bieo. »

Le samedi est une école d*amour. Les gros livres qui en sont sortis, pour expliquer son histoire, nous font assister aux questions érolicjues qui s'y agitaient. On y retrouve d'abord la doctrine de Chapelain. L'amour, lorsqu'il est innocent, est plutôt une vertu *qu*une faiblesse, puisqu'il porte l'àme aux grandes choses; et qu'il est la source des actions les plus héroïques (1). L'amour, le mariage, doit être libre' et indépendant de la volonté des parents ; le père, ni de 80D vivant, ni par testament après sa mort, ne doit forcer le choix de ses enfants (2). Celte protestation, renouvelée de VAstrée, revient si fréquemment qu'elle dénonce évidemment une industrie, une tyrannie domestique fort à la mode au xvii* siècle, et nou

(4) Préface de Cyrus.

(2) Cyrus^ 11* partie, liv. H. Résistance du fils de NitocrU aa choix de sa mère. ïbid.^ Vil* partie, liv. l". Décision de Cynii.

encore abandonnée tout à fait de nos jours. La fidélité de la femme à Thonneur est un devoir si naturel, qu'l ne faut pas plus lui en faire un mérite, qu'on ne tient compte à un homme de n'être ni un voleur ni un assassin (I). La femme, trahie par son mari, repoussera toute proposition de vengeance : c C'est bien assez d'avoir un mari infidèle sans avoir encore un ami peu respectueux ; > elle est vertueuse par respect d'ellemême et non par amour pour son mari (2). De soo côté, un homme d'honneur ne peut, sans cesser de l'être, recevoir quelques marques d'affection de It femme d'un homme dont il serait aimé et qu'il aimerait (3). Un homme peut usurper un royaume parla force et par la trahison ; mais qu'un amant commence de découvrir son amour par un enlèvement, c'est ce qui met à bout la patience d'un homme de cœur(ib Jusque-là tout va à peu près bien, et il y a beaucoup plus à louer qu'à blâmer dans ces admonestations honnêtes dont avait grand besoin une société eus» vicieuse qu'élégante. Cest là, nous l'avons dit, le bon côté des précieux. Mais ils ne savent pas s'en tenir longtemps à la raison ; ils retombent à chaque pas dans des exagérations qui rendent l'amour ridicule ou impossible. La femme qui aime et qui se sent aimée ne doit pas souffrir les aveux ni la présence de l'amanl; elle ne doit pas avouer aux autres ni s'avouer à elle

(4) Cyrus, VII* partie, liv. III. Décision de Mandanc.

(2) Clélic, II* partie, liv. lll, p. 4300.

(3) Clélie, 111* partie, liv. II, p. i066.

(4) Cyrus, 11* partie, liv. I".

même la réalité de ses sentiments (1 ) ; elle peut tout au A plus donner des assignations d^esprit^ des entrevues en ^ imagination à heure fixe, où Ton songe de loin Tun à f Taulre (2). Il y a une grande gloire dans Tamour heureux, même secret, quand, au milieu d'une nombreuse compagnie, on se sait préféré aux plus honnêtes gens du monde par une personne qu'on préfère à toute la terre (3). L'amant doit être plus soumis que la maîtresse. Il y a un grand bonheur pour Tamant à obéir, et, quand sa maltresse désire de lui quelque chose, il fait une grande différence entre les termes qu'elle emploie, entre prier y ordonner et commander ; il aime mieux ordonner ç\\i^ prier y et mieux commander qu'ordonner; parce que le commandement indique une souveraineté plus complète (4). Ces incertitudes du cœur, ces contemplations muettes, ces échanges de pensées, ces

(1 ) Esl-il possible de comprendre quelque chose à ces senliments de Mandane et de Lucrèce? — Cyrus, II* partie, Mandanedit à sa confidente : ff Je ne voudrais pas qu'il crût que je le haïsse, je serais bien aise aussi qu il ne s'imaginât pas que je faime, et je souhaiterais qu'il le désirât sans y croire, et môme sans Tespérer, et qu'enfin il se contentât d'une fort grande estime et de beaucoup de reconnaissance. » Clélie^ II* partie, liv. I*% p. 413, Lucrèce dit de Brutns : « Je veux que Brutus m'aime, peut-être môme le veux-je aimer, et parmi tout cela je sens des mouvements de crainte, de honte et de repentir. Je voudrais lui avoir écrit rudement; je voudrais ne lui avoir pas répondu ; je voudrais qu'il ne m'eût pas écrit; je voudrais qu'il m'écrivU tous les jours» .. je voudrais qu'il ne m'eût jamais aimé. »

(2) Clélie, !!• partie, liv. !•' : «Ils convinrent d'une heure chaque jour pendant laquelle ils se promirent de penser l'an à l'autre, et ce qu'il y a d'admirable, c'est qu'effectivement Bratas attendait aussi im« patiemment cette heure- là que s'il eût dû voir Lucrèce. •

(3) Clélie, II» partie, liv. I", p. 484.

(4) CUlie, 1I« partie, liv. 11, p. 706.

protestations de dévouement infatigable, deviennent un f^enre, un signe de reconnaissance, et constituent le peuple des pousseurs elpousseuses de beaux sentimenU. Au milieu de tous ces débats, mademoiselle deScudérj avait introduit la question delà tendresse, c II fauteropèc cher, disait-elle, que le mot de tendresse qui signifie c une chose si douce, si rare et ai agréable ne soit proc fané : » et elle la définissait; c une certaine sensibilité € de cœur qui ne se trouve presque jamais qu'en dei c personnes qui ont l'àme noble, les inclinaUoDS verce tueuses, et l'esprit bien tourné, et qui fait que, lonc qu'elles ont de l'amitié, elles ront sincère et ardente, c et qu'elles sentent si vivement toutes les joies ettoa« « tes les douleurs de ceux qu*dles aiment, qu'elles ne c sentent pas tant les leurs propres. > La tendresse oblige à mieux aimer la société des amis malheureux que les lieux de divertissement; elle fait excuser leurs fautes et leurs défauts, et louer avec exagération leurs vertus; elle pousse à rendre avec joie les grands services, et empoche de négliger les petits soins ; elle entretient la confiance, apaise les petites discordes et unit absolument les volontés. Pellisson lui ayant demandé quel était le point de départ de la tendresse, elle répondit que c'était la nouvelle amitié y et comme il insistait pour savoir quelle était la distance de nouvelle amitié à Tendre, elle voulut bien lui tracer la carie de CCS régions jusque-là mal connues. On peut avoir delà tendresse pour trois causes différentes, par inclination, par estime^ par reconnaissance; il y a par conséquent trois villes de Tendre^ et trois fleuves qui j eonduisent

II y a Tendre sur inclination; la rivière d'inclination y mène sans station. Il y a Tendre sur estime; l'estime y conduit à travers les villages de grand esprit Jolis ver s ^ billets galants, billets doux, sincérité, grand cœur, probité, générosité, respect, exactitude et bonté. Il y a Tendre sur reconnaissance; la reconnaissance traverse complaisance, soumissitm^ petits soins, assiduité, empressement, grands services (un bien petit village, car bien petit est le nombre de ceux qui rendent de grands services), sensibilité^ constante amitié. Mais il y a des . bifurcations perfides dont on ne peut trop se défier. Ainsi, en partant de nouvelle amitié, si Ton tourne trop à droite, on tombe sur négligence, inégalité, tiédeur, oubli, et au lieu d'arriver à Tendre sur estime, on se perd dans le lac d'indifférence. De même, si l'on tourne trop à gauche, on s'égare dans indiscrétion^ perfidie, orgueil, médisance, méchanceté, et au lieu d'arriver à Tendre sur reconnaissance, on fait naufrage dans la mer d^inimitié où tous les vaisseaux périssent. Il ne faut pas moins prendre garde à la rivière d'inclination, car elle se jette dans la mer dangereuse, ainsi tppelée parce qu'il est dangereux à une femme d'aller un peu au delà des dernières bornes de l'amitié; et derrière la mer dangereuse sont les terres inconnues, qui veulent dire que nous ne savons pas ce qu'il y a en ces extrémités (1).

La carte de Tendre eut un succès d'enthousiasme parmi les initiés du samedi ; ils poussèrent énergique-

(4) CUlis, !•• IwrUe, liv. !•% p. 240, t83, 399.

ment, et le judicieux Chapelain en tète, à la publication qui en fut faite dans le premier volume de Clélie^ sous le nom de cette Romaine (1654). Mademoiselle de Scudéry devint la reine de Tendre^ elle en reçut, elle en prit le nom. La découverte de Tendre fut une ère nouvelle à partir de laquelle la reinç datait, par années, ses actes et ses lettres : les adversaires, à leur tour, cd ont fait le titre le plus éclatant de Fauteur à leurs moqueries et à leurs interprétations malignes. Car enfin que signifiait le Tendre? Ëtait-ce la théorie deTamour ou celle de l'amitié? Un guide des amoureux dans leurs entreprises galantes , ou une invitation à se tenir à distance de la mer dangereuse? délie dit expressément qu'elle n'a jamais eu d'amour, qu'elle n'aura jamais que de l'amitié, et que c'est là ce qu'elle a voulu exprimer par sa carte. Elle distingue les amis en plusieurs catégories, amis nouveaux, amis d'habitude, amis solides, amis particuliers, tendres amis qui sont les plus avancés dans son cœur. Et pourtant quelques pages plus bas, elle écoute l'amour d'Aronce, lui engage le sien, et brave, pour rester fidèle à cet amant, toute la colère de Tarquin, toutes les entreprises d'Horace, toutes les résistances de Porsenna. Une résolution de Précieuse n'était donc pas plus solide que tant d'autres serments célèbres par leur peu de consistance et de durée; en vérité, il était permis d'en sourire. Peutêtre aussi mademoiselle de Scudéry avait-elle voulu parler d'elle-même. Laide à peu de chose près, et fort mécontente des hommes qui ne permettent pas à une femme de rCêtre pas belle, elle se vantait de rejeter* le

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