‹ Histoire du règne de Louis XIV; récits et tableaux (volume 3)Chapitre 122 sur 151 · MADEMOISELLE AU LUXEMBOURG · texte numérisé non relu

MADEMOISELLE AU LUXEMBOURG

commodements ne nous surprendraient guère de la part d'un esprit dont la dignité et la bonne tenue ne sont pas le trait saillant. Scnrron s'inquiétait peu de ses propres contradictions. Il louait d'un côté la reine du Tendre^ et de l'autre il lançait aux Précieuses des qualifîcations (|ui leur sont restées, au même moment qu'il sortait du Luxembourg d'ajnères plaisanteries contre cette cabale (I).

La grande Mademoiselle a sa place dons la littérature comme dans la guerre civile ; son entourage personnel l'entretenait dans ce goût aussi bien que la mode générale ; elle avait pour secrétaire Segrais, et pour lecteur Huet, l'un et l'autre de Normandie, et de Caen, comme Malherbe. Segrais, connu d'abord dans sa province par une tragédie et un roman, était entré, en 1 648, au service de la princesse. Il figura dans le monde de liiôtel de Rambouillet, où il se fit bien venir par des dédicaces (2). Il donnait dans la chanson, dans l'églogue, genres à la mode et favorables à la réputation d'auteur, et aussi dans le poëme pastoral, en concurrence avec les poèmes épiques. Son AihiSy publié en 1 653, à côté du Moïse et du Saint Louis ^ a le défaut de vouloir imiter Astrée^ et chanter la basse Normandie comme d'Urfé a chanté le Forez. Il renouvelle la distinction entre les nym|)hes ou races nobles, et les bergers ou personnes privées ou simples gentilshommes. Par le moyen vieux et usé de la prédiction épique, et

(4) C*est eu 4659 qu'il les appelle les jaiisénislcs de Tumour. (2) Sa première ^glogue est dtMiée au marquis de MoniausiiT, la seconde à mademoiselle de RambouilleL

SOUS la forme d'un songe, le flatteur se donne le pl»sir de louer les héroïnes du bel esprit à propos d'ane aventure des temps primilils ; et dans les malheurs ou les métamorphoses de ses nymphes et de ses bergers, le Normand retrouve l'origine de plusieurs lieux des bords de l'Orne, tels (jue les Ifs, Ardenne, Athis, Marmion, et môme Caen, ce dernier par le cri du canard (can-can) (I). Nous nous hâtons de dire que seséglogues ont plus de valeur. Ses bergers, larmoyants ou jaloux, sont à peu près des bergers, moins précieox que ceux de Racan, moins savants que ceux de Gombauld. Des sentiments heureux, parce qu'ils sont conformes à In nature, des images délicates bien empruntées aux uUos chompOïtres, d'habiles imitations de Virgile, et un vers ferme, malgré certaines lenteurs, toutes ces qualités expliquent la vogue dont Segrais a joui, et queBoileau lui-même ne lui a pas contestée. Segrais chantait Mademoiselle,

Merveille (le la France, ornement de la cour. Vrai sanj,Mlu f^rand Henri, noble et fière amazone, A qui du monde entier devrait s'offrir le trône.

et il lui dédiait Athis, en la priant de ne pas mépriser les ruisseaux et les bois. Huet, qui longtemps porta

(t) Athis el la bergère Ardenne ont donné leurs noms k ces deux localités. Alhis et la nymphe Isis soni métamorphosés en arbres, de là /^5 Ifs. Marmion le tyran est métamorphosé en loup, et son rovautne en désert aride. In berger, qui a servi d'insirument à la trahison à laquelle Athis n succombé, est changé en canard, et c\*si de son cri qu'il va répétant sur les bords de rOriic (cnn-can) que vicni le non de la viilo de Cncn.

bEGRAIS ET HUET. 391

Tépée et pratiqua le monde galant, avant de faire pressentir en lui l*iiomme d'Ëglise, avait Tesprit semblable au visage, c'est-îi-dire plus de beauté que d'agrément. Il excellait dans les mathématiques » était universel dans les sciences, savait tout ce qu'un homme peut savoir, et sa mémoire incomparable n'oubliait rien de ce qui méritait d'être retenu (I). Il accompagnait Mademoiselle dans ses voyages, lui faisait la lecture pendant sa toilette, et il atteste qu'elle aimait particulièrement les romans (romanenses fabulas). Entre ces deux maîtres, les occasions, les tentations ne pouvaient manquer à la princesse de manier les lettres et de se faire auteur. Tout a coup elle devint chef d'école. Dans l'automne de 1637, la princesse de Tarente et mademoiselle de la Trémoiiille vinrent la visiter à sa campagne de Champigny -, elles lui montrèrent leurs portraits, qu'elles avaient faits elles-mêmes, sans pinceau, sans couleurs, par la parole et par la plume., sur le modèle d'écrits semblables qu'elles avaient vus en Hollande, t Je trouvai, dit Mademoiselle, cette ma- € nie d'écrire fort galante, et aussitôt jcfis le mien (2). > Segrais ajoute: « en un quart d'heure, > ce qui est peu vraisemblable, à en juger par la longueur de la pièce, dont le travail matériel seul a du exiger plus de temps. Cet exemple immédiatement suscita autour d'elle la mode de parler de soi ou de ses amis, de représenter leurs avantages corporels, de mettre en saillie les

(4) Poriraitde lluci, par madame D. C. dans lo recueil des divers Portraits publiés en 4 559.

[i] Blémoires de Mademoiselle. Préface des PortraiU, par Segrais.

principaux traits de leur esprit et de leur caractère. La duchesse de la Trémouille et le prince de Tarenle lui envoyèrent, au bout de quelques jours, leurs portraits, qu'ils venaient de faire à Thouars. Pendant riiiver et toute l'année 1 658, on fît dos portraits à Champigny, à Paris, à Saint-Fargeau ; ce devint comme une obligation des habitués du Luxembourg. Mademoiselle y invitait tout le monde, et entretenait Timpulsion par son activité. Elle peignit son écuyer, son secrétaire des commandements, le chevalier de Béthune, mademoiselle de Yandy, la comtesse de Brienne^ madame de Montglat, le frère du roi, le roi lui-même, Monsieur le Prince. Madame de Motteville fît le portrait d'Anne d'Autriche, par où elle prouva, dit l'éditeur, que, « si elle était nièce de Bertaut, Tévèque de Scez, elle écrivait aussi bien en prose que son oncle avait fait en vers. » Madame de La Favette fît celui de madame de Sévigné. Des religieuses de haute naissance furent engagées à suivre le mouvement, et y cédèrent soit en écrivant elles-mêmes (I), soit en se laissant peindre par leurs amis (2). De toutes petites filles furent admises à parler de leur teint, de leur caractère, ou de leurs progrès, en un langage enfantin, et de petites phrases qui ne sont pas sans grâces (3). Scarron s'excusa sur la difficulté d'égaler le talent de Mademoi-

(1) Madame de iMonlalerrc.

(2) L'abhcsse de Cacii.

(3) La petite tille de la princesse de Tarcntc Agée de 5 ans cl demi. Elle dit : « J'ai le teint bien blanc quand je me suis décrassée. J'aime fort à rire. J'ai Thumeur fort gaie. Je ne suis plus opiniâtre. Je ne suis point glorieuse. Je ne serai jamais cociueitc... »

LES PORTBAITS. 393

selle, et sur son ignorance des choses et des personnes (1) ; on trouve néanmoins un portrait dans ses œuvres. On ne peut guère citer que deux résistances ou oppositions à cet engouement, Gaston d'Orléans et mademoiselle de Scudéry. Lorsque Gaston eut vu le portrait de sa fille composé par elle-même, il dit € qu'il le trouvait bien fait , mais qu'il conseillait de ne le montrer à personne^ de crainte que cette mode ne vint, que Ton n'en fit de médisants, et qu'on ne dit : c C'est Mademoiselle qui en a donné l'invention. » J'avoue, ajoute Mademoiselle, que je crus ce conseil un peu intéressé, et qu'il craignait qu'on ne fit le sien (S). » Mademoiselle de Scudéry glissa aussi son objection ; elle blâma les portraits partagés, c'est-à-dire doubles, où d'un côté on dit le bien, et de l'autre le mal. 67^'lie félicite la princesse Lysimène de s'être opposée à un divertissement qui devenait un moyen de déchirer la réputation d' autrui, et rappelle aux princes qu'ils sont engagés à ne pas permettre qu'on ternisse la gloire de ceux qui sont au-dessous de leur condition (3).

Les portraits sont souvent un mélange de bien et de mal. On s'y plait à décrire la beauté physique, mais on y insinue la critique des imperfections; on y loue les qualités de Tesprit, mais on n'oublie pas tous les travers. Les yeux, le teint, le nez, les bras, la gorge, ce qui est au moins bizarre quand il s'agit de reli-

(4 ) Scarroa, Letire à Scgrais.

(2) Mémoires de Mademoiselle.

(3) Clélie, V partie, liv. i", p. 284, 297.

3»i LA LITTÉRATURE PENDANT LES FRONDES.

gieuses < l)^ lu couleur des cheveux (2), tous eetdt» tails sont permis el même provoqués par les exemples réciproques. L'amour des romans, la galanterie, la passion de lire ou de faire des vers, la fierté maladrràte ou liien placée des originaux, y sont reproduites toutà la fois avec louange et malice. Mademoiselle dit d*ell^ même : c J'ai les yeux noirs, peu ouverts, ni grands ni petits, ni beaux ni laids, mais assez doux ; les denli pas des mieux arrangées, mais assez blanches et nettei; j*ai Tair haut sans Tavoir glorieux ; j*ai une fort grande négligence pour mon habillement, mais cela ne va pu jusqu'à la malpropreté.... J'ai beaucoup de courage ri d'ambition.... Je ne suis pas dévote, je voudrais bieo IV'tre, et déjà je me sens dans une profonde indiflerence pour le monde... > Tout en louant la valeur du

■ I ) Huel, dans l » Porirail de l'abbesse do Cacn, rcgrelle de ae pouvoir parler de sa porgc : « Ne Tayanl jamais vue, je ne puis m parier. Mais si votre sévéritt' el voire modeslie me vcpu'aient permelircde (lire le jugemiMil que j'en fais sur les apparences, jo jurerais qu'il oy a rien de plus accompli. »

(2) Madame de Montalerre, religieuse, parle d'elle-mômc en dtf lormosqni prouvenl loules les misi^resdu siècle, puisque les idées Iti plus mondaines ne soiil pas déplacées dans les oouvenls. «Mon leintest blanc cl incarnat, sujet à rougir un peu trop. Vous m'avez quelquefois flattée d'avoir la bouche belle, le sourire agréable et marquaDt qoer que chose de tin et de spiriluel. Vous juriez que mos dents étaient admirables; mais peut-être vous moquicz-vous de moi. Je sais bien que vous ne le faisiez pas quand vous me disiez que j*avais le nez pelit et retroussé, mais je sais bien aussi qu'il n*est pas désagréable et qu'il ne mo défigure pas. J'ai les mains belles, la poa'i blanche et déhcaie, et toute ma personne nette et propre. Mes cheveux sont d'un bniii cendré; vous ne me croirez pas quand je vous dirai qu'ils devicnneni gris : j'en attribue la cause à notre coiffure qui produit souvent cet effet, plutôt qu'à rdgeoù je suis dont assurément on no doit rien attendre de til. »

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