SIÈGE D'ARRAS
convenait de se retirer. La fuite des Espagnols aurait été un désastre définitif sans deux circonstances qui Tatténuèrent; l'armée française ne put résister au désir de piller un camp si riche, ou abondait la vaisselle d'argent que les officiers d'Espagne portaient partout avec eux; et elle ne poursuivit pas les vaincus plus loin que leur circonvallation. De son côté, le prince de Condé, ayant rallié les débris des vaincus, les mit en sûreté sous le canon de Mons : c «Pai su que tout était perdu, lui écrivait Philippe IV , et que vous avez tout sauvé. » Néanmoins la victoire des Français eut un grand retentissement. Elle réveilla le souvenir de leuu importance militaire, un peu perdue, depuis la guerre d'Allemagne, dans les mêlées sans gloire de la guerre civile. Outre l'avantage de conserver Arras, le bénéfice se soldait par trois mille prisonniers, soixante-trois pièces de canons , tout ce qui appartenait à un train d'artillerie aussi important et tous les bagages de l'ennemi. Turenne reçut des félicitations d'une multitude de personnages, en particulier de ce duc de Lorraine que les Espagnols avaient emprisonné au commencement de l'année (1).
Les suites en retombèrent, comme il était juste, sur les ennemis de Mazarin. Revenu à Paris, plus triomphant que jamais , le ministre envoya partout l'ordre d'arrêter le cardinal de Retz, confisqua le temporel de ce prélat, fit prendre par le chapitre l'administration de son diocèse, exila les grands-vicaires qui avaient
(1) Mémoires de Turenne et du duc d*York.
fait chanter le Te Deum en actions de grâces de son évasion, et les curés de Paris qui avaient annoncé son retour (I). Aux Pays-Bas, Turenne, sous les yeux de Gondé, passa TEscaut entre Cambrai et Bouchain , occupa Le Qucsnoy, et le garnit de provisions et de troupes pour en assurer la conservation pendant l'hiver. En Champagne , Condé perdit encore la ville de Clermonl qui lui appartenait en propre, et qui fut occupée par le maréchal de La Ferté. Il rapportait ces malheurs aux lenteurs des Espagnols, qui lui promettaient de beaux secours et ne les lui donnaient pas à temps : <x Je vous prie de vous en plaindre hautement, disait-il, « à mon frère l'archiduc et au comte de Fuensaldagne, ^« et de leur faire connaître sans déguisement que ce »< n'est pas ainsi que je prétends d'être traité (2). p
Après une année si bien employée, il semble que la conclusion à l'avantage de Mazarin ne dût pas tarder beaucoup. Mais les difticullés sont presque toujours plus nombreuses et plus gi'aves qu'on ne le voit par les histoires, qui ne parlent que des faits accomplis au grand jour. Les hostilités secrètes se multipliaient contre le ministre, et aussi son caractère le portant plutôt aux négociations qu'aux partis qui tranchent par la force, il atténuait lui-même l'eflet de ses succès par l'ajournement, a M. le cardinal, dit Turenne, aimait à tenir toute chose en balance, à se raccommoder
(1) Les historiens jansénistes avouent les démonstrations faites par Duhamel et les autres en faveur de Retz, et rapportent leur exil à cette alliance entre la secte et la révolte. V. Mémoires de Fevdcau.
(2) Mémoires de Lcnet.
CAMPAGNE DE 16oo. 89
avec ceux qui avaient quelque cause de mécontentement, à ménager les esprits qu'il ne pouvait gagner. » Le Parlement de Paris et le cardinal de Retz ne lui laissèrent pas goûter longtemps le plaisir de sa victoire.
Au Parlement, les remontrances s'élevèrent contre les édits fiscaux nécessaires pour la campagne de 1 635. Il s'agissait de ressources temporaires : impôts sur les baptêmes et les mariages, papier timbré, fabrication d'une monnaie nouvelle (les Lys). A cette résistance, Mazarin répondit en exilant plusieurs conseillers; il en mit un à la Bastille. Aussitôt les avocats prirent des robes courtes, les procureurs et toute la gent de palais cessèrent de travailler (1). Cependant le cardinal de Retz, après une longue pérégrination à travers l'Espagne et la Méditerranée, arrivait à Rome pour faire valoir ses droits à gouverner l'Église de Paris (décembre 16oi). Quoiqu'il y trouvât moins d'empressement qu'il ne s'en vante, quoique, en particulier, le cardinal Chigi le contrariât dans ses projets et ses espérances, il était certain qu'il avait en France un parti dangereux. Port-Royal lui envoyait des mémoires tout prêts à publier pour la défense de sa cause (2); l'argent lui parvenait en sommes considérables; il convient lui-même de 260,000 livres. Son confident et son compagnon, Guy Joly, atteste le faste dont ces libéralités lui permettaient de s'entourer, les trois tables qu*il tenait par jour, et, à l'exception de sa
(1; Motleville.
(2) Ce n*cst pas nous qui le faisons dire à Joly, confidenl de ReU et témoin oculaire. V. au chapitre suivant, le détail des aveux de Guy Joly.
livrée grise, le train de grand seigneur dont il prétendait éblouir les regards. A Paris, il comptait des amis dans toutes les classes, non-seulement dans le clergé où les curés de Sainte-Madeleine et de Saint-Séverin allaient bientôt jouer un rôle actif, mais encore dans la masse populaire, dans les boucliers ([ui affichaient les placards favorables à la cause du banni, dans les lettrés comme le principal des Grassins qui contrefaisait à merveille la signature de l'absent (I). Il n'y avait pas d'exagération à prévoir, ce (pii pourtant n'arriva jamais, un soulè\ement au profit de l'ancien frondeur. « Il est certain, dit Turenne, (|ue Monsieur le Prince en riandre, et M. le cardinal de Retz à Rome, avaient beaucoup de partisans à Paris, w Si la brouille eût continué avec le Parlement, cela eût empêché les desseins de la campagne. Turenne, sur l'invitation de Mazarin, servit de médiateur aupivs dos magistrats. On s'acconunoda ; les exilés furent rappelés, les remontrances ne mirent plus d\*ntraves au recouvrement de l'argent. La guerre recommença dans les Pays- Ras (IGî).*)) ; elle fut favorable à Turenne. Il prit Landrecies, empêcha Monsieur le Prince de se cantonner entre Valenciennes et Rouchain, puis il occupa la ville de Condé et Saint-Guislain. Mais il était évident que la lutte, dans l'état présent des forces des deux partis, ne pouvait aboutir qu'à des résultats insignifiants. Elle semblait dépendre quelquefois de la défection d'une ville ou même d'un homme. A la fin de la cam-
(1 Mémoires de Guy Joly.
pagne de 1 655, Gondé s'efforçait de corrompre le maréchal d'Hocquincourt, gouverneur de Péronne, pour se faire livrer cette ville et celle de llam. Mazarin négocia pour prévenir cette trahison au lieu de la réprimer par les armes ; c'était l'avis de Turenne lui-môme, fondé sur la faiblesse de son armée après de longues marches, sur la difficulté de se procurer des vivres et de trouver de bons chemins. On vit ce d'IIocquincourt, incertain entre les deux adversaires» donner audience tour à tour aux Espagnols et aux Français. A la fin il se décida pour le roi de France, dans la crainte que la duchesse de Chàtillon, sa maîtresse, après l'avoir été de Condé, ne fut retenue ou punie par Mazarin. Il quitta la France, mais il remit Péronne cl llam aux mains du roi (1). La guerre, poursuivie dans de pareilles conditions , menaçait de n'être qu'une continuité de misères sans issue; pour la finir il devenait nécessaire de rompre l'équilibre de ces faiblesses, d'acquérir une alliance capable de déterminer une solution. C'est l'avantage que Mazarin réalisa cette année même.
Monsieur le Prince , à bout d'espérances, s'était tourné vers Rome; il sollicitait l'intervention du nouveau pape Alexandre VII pour entamer son accommodement avec le roi de France (2). De son côté , Mazarin venait de traiter avec le duc de Modène, La France entretenant toujours une petite ar-
(4) Mémoires de Turenne.
i% Mémoires inédits de Lenet : Jain 1655.
mée dans le Milanais, il n'était pas sans utilité d'avoir à sa disposition les petits princes italiens, ennemis delà suprématie espagnole. Le cardinal sanctionna l'arrangement par le mariage d'une de ses nièces, la seconde Martinozzi, avec le iils du ducdeModène, servant ainsi a la fois sa famille et la France (27 mai 1655). Mais le grand but de sa diplomatie était rallianccdcGromwell. Ge parvenu sanglant n'avait pas tardé à prendre place parmi les rois ; sa force sans doute constituait son droit à leurs yeux. Il souriait lui-môme de cet accueil, et il pouvait dire à tous, comme à Christine de Suède en lui envoyant son portrait :
Xon sunt lu vultufi retjibus usque truces.
Le grand Condé l'avait abordé humblement, lui demandant son assistance. L'Espagne, alliée de Condé, le sollicitait sans relâche de lui assurer la supériorité sur la France. Elle faisait valoir qu'elle avait la première reconnu la république d'Angleterre et envoyé un ambassadeur à Londres ; que la France au contraire •était ennemie du gouvernement anglais, favorisait les complots contre la vie du Protecteur, et récompensait les coupables. A ces protestations de dévouement, les Espagnols ajoutaient des offres lucratives; ils contribueraient à faire rentrer les Anglais en possession de Calais, si le protecteur contribuait à réintégrer Condé en France. Leurs déclarations finissaient par cette flatterie : o S'il y a quelque autre chose que Votre Altesse désire , Sa Majesté embrassera volontiers tous les