ALLIANCE DE MAZARIN AVEC CROMWELL
moyens qui lui seront proposés, pourvu qu*ils soient utiles à la cause commune et au bien des deux nations. » Lors donc que Mazarin se présentait à son tour, il était débarrassé de tout scrupule, justifié de tout reproche par l'exemple de ses ennemis. Il ne faisait qu'user du droit de légitime défense, et ravir à ses adversaires l'arme qu'ils essayaient de diriger contre luf.
Le négociateur Français, Bourdeaux, ne négligea rien de ce qui pouvait séduire un Anglais. Il fit comprendre à Cromwell l'utilité d'une guerre contre TEspagne, (lui lui livrerait les richesses des Indes occidentales. Il flatta également son désir de posséder un port sur le continent Européen ; seulement au lieu de Calais il proposa Dunkerque que la France contribuerait à enlever aux Espagnols, si Cromwell aidait la France à reconquérir Gravelines. Par là il confirma le Protecteur dans la pensée que l'Espagne, puissance maritime, était bien plus que la France l'ennemie naturelle de l'Angleterre, et que ce serait nuire au commerce anglais que de relever ses concurrents. Cependant Cromwell ne se décidait pas, comme si cet orgueil farouche eût pris plaisir à faire attendre deux rois. Tout à coup, sans prétexte, sans déclaration de guerre (mai 165*')), il envoya dix-sept vaisseaux dans les Antilles. Après une tentative infructueuse sur Saint-Domingue, cette escadre aborda à la Jamaïque, en occupa les côtes sans coup férir, puis pénétrant à l'intérieur, avec l'aide des boucaniers français, força les Espagnols à se retirer de l'Ue. Depuis ce jour la Ja-
94 l-\ FRONDE ESPA(.NOLE.
maïque est restée aux Anglais. Cette brusque rupture ne découragea pas encore les négociateurs espagnols; ils s'obstinaient à dissimuler leur injure et à espérer l'amitié de l'offenseur. Enfin, le i novembre 1633^ une alliance ofiensive et défensive fut conclue, à Westminster, entre la France et l'Angleterre. Il fut convenu que l'Angleterre fournirait des vaisseaux à la France pour prendre Gravelines, et la France des troupes de terre aux Anglais pour prendre Dunkerque; si la première de ces places était prise avant la seconde, elle serait laissée en dépôt aux Anglais, jusqu'à ce qu'on leur eût remis celle qui devait leur rester. L'exercice de la religion catholique demeurerait libre à Dunkeniue. Les princes anglais, Charles II et ses frères, (pli servaient alors en France, sortiraient du royaume, à l'exception du duc d'York, qui pourrait rester encore dans les armées françaises d'Italie ou de Catalogne. Cromwell traitait ici d'égal à égal avec le roi de France, et recevait de lui les litres et les honneurs réservés aux tètes couronnées. La majesté royale était sacrifiée à l'intérêt ; mais qui donc parmi les belligérants eût osé se glorifier d'avoir pris plus de souci de la dignité et de la cause des rois? Le duc d*York, quoique sa famille eût beaucoup à s'en plaindre, approuva le traité avec un llegme et un calcul tout anglais. « On doit cette justice, dit-il, à la mémoire du cardinal d'avouer qu'il aurait été un ministre fort mal habile, s'il n'avait, dans une conjoncture si délicate, engagé Cromwell dans les intérêts de son maître, qui aurait eu lieu d'être fort mécontent de lui s'il
CAMPAGNE DE 1656. î):i
avait laissé échapper celte importante occasion (1). > Par ce traité, la France gagnait tout ce que perdait TEspagne ; elle avait une crainte de moins, une alliée de plus. L'Espagne, assaillie par un nouvel ennemi sur le continent, allait voir en outre ses vaisseaux, ses galions menacés parles Anglais sur les mers, et jusqu'à la portée de ses côtes. Cependant la campagne de 1 6oG fut encore moins décisive que les précédentes ; l'avantage sembla même revenir aux partisans du Condé. Le fait capital de cette année fut l'échec de Turennc devant Valencicnnes. 11 avait investi cette place de concert avec le maréchal de La Ferlé. Les travaux de circonvallalion étaient difficiles dans un pays que l'ennemi inondait à son gré au moyen des écluses ; la communication entre les deux quartiers français se trouvait parfois coupée par l'élévation subite des eaux. Soit que La Ferlé eiil manqué de vigilance, soit que l'avarice de Mazarin crtt refusé les dépenses nécessaires pour assurer, par des
(4) 3Iémoires du comte de Bricnnc et de Turenne. Mémoires du duc d'York.
Si Ton en croit Colberl, Mazarin donnait de sa conduite, en celte circonstance, une excuse vraiment dérisoire, qui n'a pu tirer une apparence de raison que du bonheur des événements : « Dans le temps « que le premier traité avec TAngleterrc fut conclu, le roi de ce ce royaume et la reine sa mère ayant fait de grandes plaintes de ce « traité, le cardinal Mazarin leur dit qu'il produirait lo rétablissement « dudit roi, parce que la jonction des armes des doux nations ferait la « paix avec l'Espagne, et qu'ensuite la prétendue républiiiue d'Angle- « terre tomberait d*elle-même et ne pourrait jamais soutenir la crainte «< qu elle aurait des forces dos deux rois ; et ce pronostic, qui parais- « sait si éloigné de vraisemblance, n*a pas laissé d'être trouvé bien « véritable par Tévénement. )> Colbert, Mémoires pour servir à /'/a'sloirc^ 1663.
ponts de fascines, le passage d'une armée à Fautre (I), La Fertc, surpris pendantia nuit par Monsieur le Prince, fut battu, fait prisonnier avec la plus grande partie de ses troupes, sans que Turenne pût lui apporter un secours efficace (16 juillet). Il n'y avait plus qu'à lever le siège devant Condé vainqueur. Turenne étonna tout le monde, l'ennemi et ses propres soldats, par sa fermeté. Il ne recula que l'espace nécessaire pour mettre ses troupes en bataille, et quand on le croyait réduit à une retraite précipitée, il se montra si bien préparé à fermer le chemin de la frontière française, que les vainqueurs, après avoir examiné ses positions, n'osèrent l'attaquer. Il voulait protéger ses magasins de vivres du Quesnoy et de Landrecies. Il redoutait surtout reffet moral qu'une retraite devant Monsieur le Prince aurait produit en France au milieu du mécontentement général (2). En effet, le Parlement, profitant de l'absence du roi et du ministre, tranchait du supérieur vis-à-vis du Grand-Conseil et des maîtres des Rerjuôtes (3). II prétendait retenir toutes les causes portées devant lui sans aucun respect du droit d'évocation devant le Grand-Conseil, et défendre aux avocats de plaider devant les maîtres des Retiuétes à l'hôtel du roi. Le cardinal de Retz, enfui de Rome, 011 Alexandre YII lui avait définitivement refusé sa coopération , se faisait voir en Franche-Comté (i),
(t) Mémoires do Rrionne.
(2) M($moiros de Turenne.
(3) Motlcville. heures de Con>erl à Mazarin.
(4) Ciuy Joly, René Rapin.
et toujours aux aguets des nouvelles fâcheuses, tendait déjà la main à Monsieur le Prince» parle triomphe duquel il espérait se rétablir lui-même. Grâce à la défensive impénétrable de Turenne , les Espagnols restèrent sur leur territoire, où ils reprirent, il est vrai, la ville de Condé. Alors Turenne se rapprocha de la France, et occupa La Capelle dont la possession importait plus que la conservation d'une conquête au cœur du pays ennemi (27 septembre). Mazarin, rentré à Paris, fit casser par le Grand-Conseil les derniers arrêts du Parlement, puis reprenant ses armes diplomatiques, il traita avec l'électeur Palatin et l'électeur de Brandebourg contre l'Empereur pour la fidèle observation de la paix de Westphalic. il obtint entre autres conditions le passage à travers le Palatinat pour les troupes hvées par la France en Allemagne. 11 devenait urgent de mettre l'Empereur hors d'état de secourir les Espagnols ; des troupes impériales avaient contribué à l'affaire de Valencicnnes.
La campagne de 1637 fut encore bien laborieuse. On avait enfin l'assistance effective des Anglais. Cromwell envoyait six mille hommes de troupes de terre ; un nouveau traité, conclu dans ce but, renfermait les promesses les plus avantageuses. Le Protecteur s'engageait à faire ses efforts pour que l'élection impériale d'Allemagne tombât sur la tête de Louis XIV, ou du moins fût enlevée à la maison d'Autriche. La France favorisait les projets de Cromwell sur le Danemarck, Cromwell ceux de la France sur la Catalogne et la Hollande. Il s'agissait d'apprendre aux autres rois et
républiques à nêlre pas à Vavenir si téméraires et si malavisés, que défaire injure au roi très-chrétien et au seigneur protecteur^ dont les forces combinées étaient si puissantes. yUis 1rs Anglais n'étaient pas des alliés commodes. La solde élevée de 8 sols par jour et le pain de munition dont ils n'avaient pas Thabitude, risquaient tort de ne pas suffire à cette nation carnassière^ comme les appelle un récit contemporain (I). En outre ils avaient en vue avant tout la prise des villes maritimes dont la plus importante devait leur rester ; il n'était pas facile de les décider à servir dans l'intérieur, même quand les opérations du côté de la mer étaient encore impossibles. Or ce fut par l'intérieur cju'il fallut commencer. Turrnne ayant essayé, avec ses seules forces, démettre le siège devant Cambrai, n'eut pas le temps de former ses lignes avant l'arrivée de Monsieur le Prince; jugeant dés lors l'entreprise inutile, il y renonça. La Ferté, sous les yeux du roi, commençait le siège de Montmédy dans le Luxembourg. Turenne lui envoya des renforts, et, pour ne pas Irop se dégarnir lui-même, fit approcher les Anglais pour protéger avec eux Landrecies et le Quesnoy. Mais le siège de Montmédy fut long. Le roc écartait des murs les travaux d'allacjue ; les paysans des environs, même les femmes, portaient le mous(|uet sur les remparts ; de vigoureuses sorties entamaient profondément les régiments français : le gouverneur, amputé d'une jambe par une explosion de mine, faisait jurer à tous ses ofR-
(I) Voyage de deux Hollandais à Paris en 1C57 et 1G58.
ciers d'attendre la dernière extrémité pour capituler (1). La place ne se rendit qu'après sa mort, le 6 août. Alors seulement Turenne crut pouvoir rentrer en Flandre; en trois étapes, il se rendit des bords de la Sambre à Saint- Venant dont la position sur la Lys faisait l'importance.
De nouvelles difficultés l'attendaient à ce siège. L'ennemi avait été presque aussi rapide que lui. < Quand l'ennemi est arrivé, dit-il, à une heure de moi, je n'avais ni vivres ni munitions de guerre, pas un quart de la ligne faite, et à leur front pas de tout (2). > Il courut chercher quelques vivres à Béthunc et à la Bassée, ramena ses bagages avec de grands efforts au milieu d'attaques et de pertes graves, et malgré le voisinage des Espagnols et sous leurs yeux il ouvrit la tranchée. Rebutés par cette assurance, les Espagnols pour faire diversion allèrent menacer Ardres. A peine étalent-ils éloignés, que la pénurie d'argent lui suscita d'autres craintes de la part de ses alliés, c Ce que les Anglais ont manqué d'argent, dit-il encore, a causé presque un accident en présence de l'ennemi, et le mauvais temps et le manque de payement les fait tomber tout jx fait (3). « Turenne les paya lui-même. Il fit couper pour 30,0&0 Uvres de sa vaisselle d'argent, et en distribua les fragments, marqués d'une fleur de lis, pour des valeurs de 15, 20, 30, 60 sols, remboursables au moment où
(1) Voyage de deux Hollandais.
(2) Letire de Turenne à Letellicr.
(3) Idem.
l'argent monnayé arriverait (1). Par ce sacrifice personnel il apaisa la mutinerie anglaise. Les travaux continuèrent, ils n'étaient pas achevés qu'un coup hardi décida le résultat. Une attaque sur la contrescarpe, (c une des plus difficiles actions qui se soient vues dans <c les sièges (2),» réussit malgré la résistance opiniâtre de la garnison ; un second ouvrage emporté ôta aux assiégés la force et la volonté de tenir plus longtemps. Ils se rendirent le 27 août; à cette nouvelle l'armée de secours cessa de menacer Ardres.
Turenne n'était pas au bout de ses épreuves. Maintenant les Anglais réclamaient Dunkcrque ; le Protecteur grondait de tous ces retards ; l'ambassadeur Lockart parlait haut. Son maître, disait-il, ne trompait personne, et prétendait aussi n'être pas trompé. Si on ne voulait pas entreprendre ce siège, il conviendrait de rembourser à l'Angleterre toutes les dépenses qu'elle s'était imposées depuis le 1" avril jusqu'au 1" septembre, à raison de 23,000 écus par jour (3). Mais comment le satisfaire? On ne pouvait assiéger Gravelines à cause de la bonté de la place, ni Dunkerque parce que l'ennemi était rassemblé sous ses murs en force supérieure. Turenne proposa de prendre d'abord Mardyck, qui serait déjà une position maritime. Il envoya un exprès à Londres pour en porter la proposition, et, avant même d'avoir reçu la réponse, ilcom-
(1) Voyage de deux Hollandais en France. — Il va sans dire que Turenne ne parle nulle part de cette libéralité.
(2) Mémoires de Turenne.
. (3) Voysge 69 deux Hollandais à Paris.
mcnça Tentreprise. L'armée passa sur une digue, le seul chemin praticable pour la retraite comme pour Tattaque. De bonnes précautions étaient prises à l'avance ; comme on savait que le bois manquait autour de Mardyck, et que pourtant, si près de Dunkerque, dans le voisinage d'une armée ennemie, il fallait se couvrir dès l'arrivée, la cavalerie portait des palissades et l'infanterie des fascines. Quand on fut devant la place, d'autres obstacles apparurent. Le vent empêchait les vaisseaux alliés d'approcher de la côle, pendant que les bateaux de l'ennemi circulaient à l'aise de Mardyck à Dunkerque ; de là une grande gène pour les opérations militaires, un retard forcé; en outre le défaut de fourrages, qui était imminent, ne permettait pas un long séjour dans cette position. Turenne délibéra tout un jour pour ne rien risquer d'impossible ou d'inutile. A la fin^ décidé par un de ses lieutenants, il attaqua un petit fort qui se rendit au bout d'une nuit. Cela donna de la confiance pour descendre dans le fossé de la place ; déjà on y jetait des fascines pour le combler, quand les ennemis demandèrent à capituler. Ils essayèrent de débattre les conditions, rompirent deux ou trois fois la trêve en cinq ou six heures, puis se résignèrent à se constituer prisonniers (3 octobre).
Une chose plus difficile que de prendre Mardyck, c'était de le conserver. Il est curieux de voir, dans les lettres de Turenne àLetellier et à Mazarin, les soucis multiples que lui apporte cet intérêt, les fatigues quMI s'impose pour ne laisser à l'ennemi aucune chance de
réparer cette perte. Tout contrariait son dessein. L'armée ne pouvait tenir sur les digues qu^avec des incommodités inexprimables; la ville deBourbourg, dans le voisinage, sans fortification, était incapable de couvrir longtemps Mardyck. La désertion commençait, et quoique le maréchal la blàmàt en principe, il croyait juste de l'excuser par l'extrême nécessité ; les troupes n'avaient reçu aucun argent depuis le commencement de la campagne ; la cavalerie manquait de pain. Les Anglais tombaient malades en grand nombre, et il fallait peu de temps pour les mettre hors de ser\ice. Turcnne laissa sept cent Anglais à Mardyck, deux mille hommes à Bourbourg, et lui-même retranché à trois heures de là dans le camp de Buminghen, il s'occupa des travaux nécessaires pour maintenir la communication entre les postes français, pour tenir en échec l'ennemi qui, malgré la saison avancée, ne se séparait pas encore. Par une persévérance de six semaines, on rétablit les canaux de Calais à l'Aa, on y bâtit des ponts et des forts, on remit Bourbourg en état de défense. Les Anglais, d'abord assez insensibles à la possession de Mardyck, se réveillèrent enfin quand Turenne leur proposa de faire sauter cette place. Il y vint de Londres des palissades, des vivres, du bœuf salé pour la garnison ; les forts endommagés se redressèrent. Le roi acheva de leur rendre la confiance, en leur envoyant tous ses mousquetaires avec les compagnies de gendarmes et chevau-légers du cardinal. Les ennemis renoncèrent dès lors à rien entreprendre contre Mardyck; mais ils firent hiverner presque toute leur armée dans