LES ADVERSAIRES DE MAZARIN
toutes personnes de les publier, débiter ou vendre, à peine de la vie (I). Mais quelques jours après paraissait V Apocalypse de VÊtat ou la Pierre de touche aux Mazarins. L'auteur, continuant à se réclamer du service de Monsieur le Prince, désignait les gens à tuer, et rassurait les massacreurs par la promesse de l'impunité. Pourquoi n'avait-on pas déchiré d'IIarcourt? Il ne serait pas aujourd'hui à la tête de l'armée qui combat les plus nécessaires appuis du peuple. Pourquoi n'avait-on pas saccagé et détruit la maison d'Elbeuf? Les autres seigneurs de France n'auraient pas osé se mettre dans la brigade de voleurs du Sicilien. Pourquoi ne tirait-on pas à quatre chevaux ceux qui dans Paris même se déclaraient aujourd'hui pour le Mazarin ? Le reste se rangerait à son devoir. « Les € peuples peuvent exécuter dans cette rencontre, € sans péril, ce que le Parlement ni les princes en leur « particulier ne peuvent faire sans un juste sujet de « crainte. Quand le peuple saccagera la maison du « maréchal d'IIocquincourt, quand il traînera dans la f< rue un abbé d'Euzonat (intendant de Mazarin), « quand il exercera toutes sortes de cruautés sur les (c mazarinistes, il n'a pas tant à craindre que si M. le € duc d'Orléans ou le Parlement en avait fait pendre « un seul. Dans ce dernier cas, la représaillc serait « dangereuse. Mais quand on sait que c'est une sédi- « tion populaire, on ajoute d'abord : il n'y a pas de € remède ; il faut prendre patience et ne pas s'attirer
(1) Ces deux libelles furent condamnés le 27 mars 1652.
« leur haine ; car, après tant de tyrannie, ils ont raîc< son de chercher leur soulagement par la perte de « ceux qui font subsister le tyran, llaurit hinc poa piilus tali de sanguine vitam. » En vérité, après de telles doctrines, après ce secret révélé de la toutepuissance des séditions populaires, que restait-il à dire au peuple pour l'entraîner en toute sécurité aux dernières abominations? La Révolution française n'a certes rien professé de plus formidable que cette théorie do l'impunité par la société anonyme,
A la faveur de ce dévergondage qui parfois les ef- 'fray.iit eux-mêmes, les rivaux de Mazarin organisaient leurs ressources. Orléans, poussé par sa fille, par les jansénistes qui lui promettaient la solde d'un corps d'armée (1), par le coadjuteur qui cherchait en lui un appui contre Gondé, avait fait, dès le 20 janvier, sa déclaration pour réunir toutes les volontés contre le ministre. Il lançait dans les provinces de magnifiques promesses de réformes, plus capables de soulever l'ignorance publique pour sa cause, que raisonnables même à tenter. Il ne s'agissait pas de moins que de réduire les tailles à neuf millions, de dispenser les campagnes pour trois ans, de rappeler les intendants, d'organiser une milice avec des officiers élus, enfin de régler le prix de toutes les denrées usuelles, du sel cl du charbon, par exemple (2). Ces espérances
{\) Blémoiros de René Rapin. L'auteur aliesie qu'il lient ce fait de Saujon, danie d'atours de la duchesse, à qui Orléans le confiait tout bas.
(2; Avertissement cnvoyd aux provinces pour le soulagement du peuple, sur la déclaration de Monseigneur le duc d'Orléans.
GONDI CARDINAL. Il
retentissaient jusqu'aux extrémités du royaume. Dans le Languedoc, dont il était gouverneur, une partie de la province, Montpellier, Agde, Aigues-Mortes, s'insurgeaient contre le roi. A Pont-Saint-Esprit, un gentilhomme et le curé mettaient, par un tour subtil, la garnison à la porte.
Le coadjuteur atteignait enfin l'objet tant désiré; il était préconisé cardinal (18 février 1652). Les influences le plus opposées avaient concouru à cette Domination. Mazarin l'avait présenté officiellement, mais comme il faisait désavouer tout bas la présentalion, Innocent X, qui se souvenait d'Orbitello, avait pris plaisir à nommer Vennemi de Mazarin (l ). Le candidat avait dû se purger du soupçon de jansénisme que lui imposaient naturellement ses relations connues avec Port-Royal, mais en même temps ses amis avaient répandu l'opinion qu'il serait bien capable de se mettre à la tête des jansénistes, si on lui refusait le chapeau, et cette crainte avait, autant que sa déclaralion d'orthodoxie, contribué à son succès. Le grandduc de Toscane, protecteur de la maison de Gondi, n'était pas demeuré inactif, et Sa Majesté catholique, en guerre avec la France, n'avait pas cru inutile à ses intérêts d'appuyer un adversaire du ministre qui ne voulait pas céder à l'Espagne. Ainsi Gondi devenait le cardinal de Retz ; nous l'appellerons désormais de ce nom; maintenant l'égal de Mazarin, il croyait avoir, dans les prérogatives de sa dignité nouvelle, l'arme la
(1) Nous ne faisons que reproduire ici raffirmalion de René Rapin.
12 CONDË CHEF DE LA GUERRE CtVILE.
plus capable de lui conquérir encore la supériorité. Toutefois, il ne fera pas à la cour autant de mal qu'il se le proposait lui-même. S'il était jaloux de Mazarin, il haïssait Monsieur le Prince. Partagé entre ces deux sentiments, et combattant à la fois le rebelle et le favori, il servira malgré lui le ministre en s'opposant à rétablissement de la domination de Condé dans Paris (1).
Enfin Condé, battu par d'Harcourt, resserré dans Bordeaux, appelait du Nord ses meilleures ressources. Il avait ses troupes à lui, qui, au moment de sa fuite, avaient reculé de Marie jusqu'en Flandre. Le duc de
(1) On a beaucoup discul<5 sur les moiifs de la promotion de Gondi au cardinalat. Une corresi)ondance, récemment découverte, donne à CCI égard des lumières suftisantcs : ce sont les lettres de Gondi el de Tabbé CJiarrier, son agent, moitié en chiffres, moitié en caracirTCS ordinaires, acquises el déchiffrées par M. de Chanloluuzo. Elles sont de la fin de 1651 cl du commencement de 1652. u Diies au pape, « écrit Gondi, que je ne me suis jamais occupé de jansénisme, pas plus « que lui. Comme je dois un jour administrer le diocèse de Paris, je c ne ferai pas de déclaration, ne voulanl pas m'aliéner les jansénistes « donl je comple me servir. » — Mais on insiste : une déclaration catégorique esl nécessaire. Alors Gondi donne à Charrier Tordre de fabriquer une fausse déclaration, ne doutant pas qu'en qualilé d'Italien, il ne réussisse très-bien. La pièce est fabriquée, livrée aux minislres du pape, et une copie à Retz qui en fail des gorges chaudes avec le faussaire. On hésite pourtant encore à lui donner le chapeau. Il envoie alors des émissaires qui doivent partout répandre le bruit à Rome qu'il est homme à se mettre à la léle des jansénistes de France, et à bouleverser la chrétienté, si on ne le nomme pas cardinal. 11 recommande à Charrier de ne distribuer de l'argent qu'avec précaution, et avec certitude qu'il rapportera, étant en pays de coquins. Il désigne les personnes auxquelles il faut donner des cadeaux : neveux cl nièces du pape, cardinaux, etc., etc. Nous avons trouvé pour la première fois celle indication dans le Journal de iinstruction puldiquc^ 4863.
GONDl CARDINAL. 13
Nemours fut envoyé pour les ramener, avec un bon renfort de soldats d'Espagne. Le Parlement n'approuvait pas ce recours à l'étranger ; le coadjuteur, pour s'y opposer également, rassembla quelques nobles du Vexin. Mais Orléans ouvrit le passage en déclarant que ces étrangers n'étaient pas l'armée d'Espagne, puisqu'ils étaient Allemands, et que d'ailleurs il les avait pris à sa solde. Nemours vint alors camper à Houdan, puis avec ses principaux officiers se montra, dans Paris, aux dames comme un galant, aux bourgeois comme un libérateur. Cependant Beaufort, son beau-frère, à la tète des troupes qui appartenaient au duc d'Orléans, se dirigeait vers la Loire. Deux armées semblaient menacer celle du roi ; mais elles n'étaient pas mieux unies que leurs maîtres. Tandis queCondé ordonnait à Nemours de regagner la Guienne, Orléans recommendait à Beaufort de ne pas passer la Loire. Monsieur voulait avoir ses troupes sous sa main pour maintenir sa considération dans Paris, et se défendre même de la supériorité de Monsieur le Pinnce.
Les désaccords de ces singuliers amis donnèrent d'abord l'avantage à Mazarin. Comprenant que le danger venait surtout du Nord, il quitta Poitiers (février 1 6o2) pour se porter sur l'Anjou dont le gouverneur était suspect. Il prit Angers, Pont-de-Cé, qui furent mis aux mains de vrais serviteurs du roi, puis pour couper Nemours de Condé, il retourna vers Paris. A Tours, une députation du clergé de France vint protester pour le ministre contre les arrêts du Parlement. Le pays de Blois fut ravagé sans pitié et sans résistance par les
troupes du maréchal d'IIocquincourt. On touchait Orléans, mais avant de s'attaquer à cette ville, il parut prudent de s'assurer celles du voisinage. Turennc occupa Gien ; vainement Nemours et Beaufort tentèrent de la reprendre, ils y perdirent beaucoup de monde, et ne firent que compromettre leur réputation en s'imputant l'un à l'autre la défaite. Turenne inaugurait ainsi sa réconciliation avec la cour ; et la communication était rompue entre Condé et ses propres troupes.
La résistance d'Orléans changea celte heureuse fortune. Cette ville faisait partie de Tapanage de Monsieur ; par rimj)ulsion de quelques meneurs, plutôt que par elle-même, elle pressait ce prince de se rendre dans ses murs. Il ne voulut pas y aller en personne, mais il y envoya sa fille, mademoiselle de Montpensier,lui donnant pour compagnes les comtesses de Fiesquc et de Frontenac qu'il appelait maréchales de camp dans Varmée de ma fille contre le Mazarin. Cette princesse, née aventurière, attendait une occasion de se signaler et de se faire craindre. Elle était ravie, dit-elle sans embarras, quand son père se mutinait avec la cour, dans l'espoir que cela le rendrait plus considérable ; elle n'attendait pas moins d'avantages pour elle-même de ses équipées personnelles. Investie de toute la fortune des Bourbon-Montpensier dont sa mère lui avait transmis les restes magnifiques, princesse souveraine dans la Dombe, hors du royaume de France, elle aspirait à la couronne fermée, c'est-à-dire royale, et à travers tous les projets de mariage qui lui passaient par la tète, il y en avait un qu'elle n'abandonnait jamais, le mariage
MADEMOISELLE A ORLEANS. lo
avec Louis XIV, malgré la disproportion ridicule des âges. Elle allait volontiers par la guerre civile à la conquête de la couronne de France ; elle l'écrivit même à la reine-mère. Persuadée, sur la foi d'un astrologue, que le 27 mars accomplirait son rêve, elle partit pour Orléans. La ville était évidemment divisée; d'un côté Mathieu Mole, garde des sceaux, demandait à entrer au nom du roi, de l'autre Mademoiselle, sur le bord du fleuve, en face d'une poterne murée, pressait les bateliers de lui ouvrir un chemin. 11 v avait hésitation chez les magistrats municipaux, quand tout à coup la poterne démurée offrit un passage mal commode à travers la boue ; la princesse s'y lança, et, aux cris de € vive le roi, vivent les princes et point de Mazarin ! p s'avança versTHôtel de Ville. L'audace décida le succès ; les habitants parurent se rallier à l'héroïne, le garde des sceaux n'eut plus ([u'à s'éloigner. La popularité de la nouvelle pucelle cVOrléans s'accrut encore les jours suivants par le soin qu'elle prit de faire rendre aux paysans les bestiaux que l'armée des princes leur avait enlevés (1).
Orléans, occupé par Mademoiselle, pouvait n'être qu'un contre-temps pour l'autorité royale, mais l'échec devînt presciue une calamité par l'apparition subite de Condé dans le voisinage. Pressé par ses amis de quitter la Guienne, où il n'avançait à rien, pour rejoindre une armée toute prête et attachée à sa fortune, le prince était parti d'Agen (2i mars) sous l'habit d'un palel're-
(\) Mémoires de mademoiselle de MoDlpensier, Mollcville, Heu, eir.
nier et un nom vulgaire, en compagnie de la Rochefoucauld, de Gourville, également travestis, à la suite du marquis de Levis qui ne se dissimulait pas parce qu'il avait un passeport du comte d'IIarcourt. Après beaucoup de détours et de périls, il arrivait dans la forêt d'Orléans et se faisait reconnaître de son armée (r' avril). Son impétuosité, le grand secret de ses victoires, le servit bien comme toujours. Il occupa immédiatement Montargis, dont il fit un magasin d'approvisionnements, marcha sur Château-Regnard, et informé que les quartiers du maréchal d'Hocquîncourt étaient dispersés dans le voisinage de RIeneau, il fondit dessus à l'improviste (8 avril). 11 en enleva cinq, prit trois mille chev aux, un nombre considérable de prisonniers, tout le bagage et les munitions de guerre. On voit par la lettre qu'il écrivit sans délai à Mademoiselle combien il était fier de cet avantage et de la valeur de ses compagnons, Reaufort, Nemours, Clinchamp etTavannes. Ce fut aussi un coup de foudre pour la reine, qui était à Gien et se crut perdue. Pendant que le jeune roi sautait à cheval pour courir à l'ennemi, le ministre, plus prudent, faisait charger les bagages de la cour, préparer les carrosses, et ordonnait derompre le pont pour arrêter le vainqueur. Mais on ne savait que la moitié de l'histoire. D'IIocquincourt vaincu, Condé s'était avancé contre Turenne. Celui-ci, vigilant selon sa coutume, et bien posté, n'avait pu être surpris ni tiré de sa position. Une vigoureuse canonnade découragea les soldats de Condé, d'ailleurs las de leurs courses et surchargés de butin. Us se retirèrent sans que leur
GONDÉ A PAUIS. 17
chef songeât à les ramener à la charge ni à menacer Gien. Turenne avait sauvé le roi et sa mère du plus grand péril ; pour la première fois les deux grands hommes de guerre du siècle avaient été opposés front à front, et le dernier avantage était resté «^ l'art et à la science militaire. Mais Tefïtl immédiat du combat de fileneau, ou affaibHssant considérablement l'armée royale, était d'ouvrir à Condé le chemin de Paris.
Il est vrai qu'il allait se trouver beaucoup moins à l'aise à Paris que sur les champs de bataille. Il n'avait pas d'allié ou de complice dans cette ville, qui ne fûl tout aussi bien un obstacle. Si tous s'accordaient avec lui contre Mazarin, chacun avait dans cette poursuite son but et ses moyens d'action, aucun ne prétendait faire exclusivement la fortune de Condé. De là l'obligation incommode de ménager tout le monde, et de laisser se perdre Faction militaire dans les mêlées d'intrigues. La première difficulté lui vint des magistrats. Ceux-ci, tuteurs des rois, réclamaient le droit de condamner un ministre; mais, gardiens de la loi, ils n'approuvaient plus la rébellion à main armée, ni l'alliance avec l'étranger. La leçon fut rude. Au parlement (12 avril), le président Bailleul reprocha à Condé de venir siéger sur les fleurs-de-lis quand il avait encore les mains teintes du sang des sujets du roi (1). A la cour des Aides (22 avril), le président Amelot exprima i'étoimement que, après la déclaration envoyée contre lui, et avant de s'être justifié, il osât paraître
[1) Mémoires de Relz.
LOUIS XIV. — T. lî.
dans les compagnies souveraines, et faire battre le tambour dans les rues pour lever des troupes avec les deniers qui venaient d'Espagne. Gomme il voulait protester, le président le fit taire en lui citant des chiffres et des noms propres, et Tinvita, pour réparer au plus tôt ce mal, à travailler à la tranquillité du royaume, comme il avait autrefois travaillé à sa réputation (I). La conclusion de celte résistance fut que, pour obtenir le concours des magistrats, le prince devait se borner à demander au roi l'expulsion de Mazarin, et s'engager à poser les armes. 11 y consentit; mais retomber dans les négociations avec Maxarin qui savait si bien les faire traîner en longueur, c'était accorder au ministre un de ces répits qu'il cherchait toujours, et à ses troupes le temps de se rétablir. Il en arriva ainsi. Pendant qu'on discutait à Saint-Germain (T'mai) sans parvenir à s'entendre, et que Paris s'impatientait de ces retards, Turenne attaquait l'armée des princes devant Élampes, et lui infligeait une perte considérable. Mademoiselle, la conquérante d*Orléans, avait voulu, en revenant à Paris, passer en revue l'armée du parti.
(4) Mémoires de Conrarl, V^ parlie : « Celui qui haltait le Uimbour portait vos couleurs, et a passé devant ma porte. Ou vous Tavouez, ou vous le désavouez. Si vous Tavouez, il est donc vrai ce que je viens de vous dire; si vous le désavouez, il faut le pendre quoiqu'il soit habillé de vos couleurs. Pour les deniers d'Espagne tous les présidents et conseillers de Bordeaux, qui sont en cette ville, en déposeront, et même depuis huit jours il parait par les registres des banquiers, témoins muets et irréprochables, que vous avez louché 600,000 livres. Vous en avez envoyé 150,000 à Balthasard, et employé ici une partie du reste à lever des troupes; et si vous n'en aviez touché, quel moyen de faire la guerre coutre le roi? »