LES LETTRES POUR LE CARDINAL DE RETZ
la question de légalité, et commencèrent cette guerre d'écrits dont Torigine n*a jamais été douteuse pour Mazarin. Le cardinal de Retz n'était pas arrivé à Rome, qu'il reçut un projet de lettre adressé en sa faveur à tous les archevêques et évêques de France. « Cette lettre était très-bien écrite ^ et Messieurs de Port-Royal en étaient les véritables auteurs. Le sieur de Verjus^ qui depuis fut son secrétaire^ la lui avait apportée à VAmbrosiano (maison de plaisance du duc de Toscane) avec d* autres dépêches du père Gondi (1). C'était un long plaidoyer où le mensonge effronté se mêlait à l'invocation du droit. On y affirmait que le cardinal n'avait aucune relation avec Condé ni avec les autres ennemis du roi ; or, dans ses propres mémoires, Retz se vante et se félicite de cette connivence comme d'un moyen de réussite. On y comparait le fugitif à saint Athanase, à saint Chrysostome, à Thomas Becket; on appelait les évê(|ues à soutenir l'inviolabilité de leur puissance, à faire rendre au persécuté son spirituel et son temporel. Le cardinal résolut de se l'approprier ; le pape pourtant ne se prêtait pas à ce dessein ; Innocent X ne voulut pas permettre que cette pièce fût imprimée à Rome, dans la crainte de compromettre le Saint-Siège par une apparence d'autorisation qui serait un défi au roi de France. Mais derrière lui, Retz expédia la lettre à Paris, sous la date du Sl4 décembre 1 G54 ; elle fut immédiatement répandue, affichée, comme un ma-
(4) C*e6t le texte même de Guy JoW, secrétaire et confident de tous les actes de Retz.
nifeste, et aussi bientôt déférée au Ghàtelet, qui la condamna comme libelle séditieux, perturbateur du repos public, à ôlre brûlée en place de Grève par l'exécuteur de la haute justice (I). Cette première tentative ayant manqué son efTet, Retz et ses amis recommencèrent quelques mois plus tard.
Le nouveau pape, Alexandre VII, avant son avènement, s'était montré peu favorable au cardinal de Retz. Après son élection, soit souvenir de la part que ce Français y avait prise, soit convenance de ne juger qu'après un mûr examen, il traita mieux le fugitif et lui donna môme icpallium pour rarchevôché de Paris : cérémonie peu importante en temps ordinaire , mais qui, dans la circonstance présente, semblait trancher la question de droit en faveur de l'ennemi de Mazarin, Retz en profita sans délai. Par une lettre du t% msd 1655, et par un mandement du 28 juin, en adressant à ses diocésains la bulle pour le jubilé, il retirait au chapitre l'administration du diocèse, rétablissait ses anciens grands-vicaires, et leur adjoignait les curés de
(4) Il est remarquable que Retz, dans ses Mémoires, ne soufQe pas mot de celle lettre, comme du reste il évite toujours de prononcer même le nom dos jansénistes. Mais ce silence ne peut infirmer Pautheniicité de la pièce. Guy Joly, cité plus haut, donne Thistoire de la rédaction et du retard de la publication. Claude Joly, cbanoioe de Paris, dans son Mémoire concernant le cardinal de ReU^ analyse longuement la lettre du 24 décembre. La sentence de condamnation par le ChAielet, en date du i9 janvier 1655, est rapportée textuellement par les éditeurs des Mémoires de Reiz. Enfin, ces mêmes éditeurs ont retrouvé, dans les manuscrits de la Bibliothèque impériale, un exemplaire de ce factum, et Pont imprimé in extenso dans leur Complément de la vie du cardinal de Retz,
LE CURÉ CHASSEBRAS. 175
la Madeleine et de Saint-Séverin. La lettre du i% mai, qu'il insère tout entière dans la dernière partie de ses mémoires, avait-elle été, comme la précédente, composée par Messieurs de Port-Royal ? C'est ce que supposent les éditeurs. Mais de quelque main que sortît celte nouvelle provocation , les jansénistes acceptèrent la complicité par l'appui qu'ils donnèrent au principal agitateur. Un homme se distingua bien vite entre les défenseurs de Retz. Les anciens grands-vicaires, empochés par le roi, ne pouvaient reprendre leurs fonctions ; le curé de Saint-Séverin, intimidé par les menaces de la cour, s'engageait à ne rien faire sans la consulter. Seul le curé de la Madeleine, Ghassebras , conduisit la guerre avec une opiniâtreté invincible. Toujours invisible, et toujours présent par ses actes, caché tantôt dans les tours de Saint-Jean en Grève, tantôt dans le cloître Notre-Dame, tantôt à Port-Royal, il fulminait incessamment des monitions contre le gouvernement temporel. Il annonçait au peuple les pouvoirs qu'il avait reçus de Retz, ou il publiait des actes signés deRetz lui-même contre ceux qui avaient usurpé sa juridiction. Il défendait à l'évêque de Meaux de convoquer l'assemblée ecclésiastique de la province de Paris, et interdisait aux Âugustins de recevoir chez eux les députés à l'assemblée du clergé. Il dénonçait les violences du pouvoir contre l'Église ; il invitait à faire pénitence tous ceux qui persécutaient injustement le chef de l'Église de Paris ; il les menaçait d'excommunication. Gondamné, comme séditieux, par le Ghâtelet, au bannissement et à la confiscation de ses
biens, il ripostait du mi^me ton, agitant déjà sur la tiHe de ses adversaires les foudres ecclésiastiques cl l'annonce d'un interdit.
Tout contribuait à le rendre redoutable. Le mystère qui le dérobait aux poursuites n'apportait aucune entrave à la promptitude ou à Fà-propos de ses actes. Les pièces, émanées de lui, se trouvaient toujours à point nommé sur l'autel de l'église de la Madeleine, sans qu'on pût saisir les intermédiaires, ou elles étaient aflficbées dans les églises, dans les rues, pendant la nuit, par des affidés qui les portaient sur le dos tout impréj^nées de colle, et n'avaient qu'à se tourner vl à s'appuyer contre les murs pour les y laisser attachées. L'éloignement du cardinal de Retz n'empêchait pas son grand-vicaire de le faire parler lui-même dès qu'il en était besoin. Un habile faussaire y pourvoyait. Lehouv, principal des (irassins, imitait à s*y méprendre la signature de l'exilé ; il apposait cette contrefaçon au bas des semblants d'ordonnances épiscopales par où l'on espérait remuer ceux qui avaient abandonné le cardinal aux premiers jours de sa disgrâce, et que l'esprit de contradiction ramenait à lui (I). Enfin le langage de ces libelles avait une force, une dignité, qui frappaient l'attention et recommandaient le proscrit en confondant sa défense avec celle des droits de l'Église. Ces monitions étaient fort bien écrites^ ayant été concertées par Messieurs de Port-Royal, et on ne doute pas qu'elles
(1) Tous ces (JtHails soni lires de Guy Joly ou du Mémoire '/<' Claude Joly,