LE LUXE DE LA NOBLESSE
exciter beaucoup de désirs, on ne le sut que deux jours après. C'était un don qu'il voulait faire aux dames et messieurs de la cour. La compagnie étant assemblée, et la reine arrivée dans le cabinet du ministre, on tira la loterie, mais il n'y avait pas de billets blancs ; chacun eut son faitj sans autre distinction que la valeur diverse des objets assignés par le sort. Mademoiselle gagna un diamant de quatre mille livres. Le gros lot, un diamant de quatre mille écus, échut à un sous-lieutenant des gendarmes du roi. <cJe pense, ajoute Mademoiselle, ([u'on n'avait jamais vu en France une telle magnificence. » Aussi Ot-elle grand bruit à la cour, et par tout le royaume et dans les pays étrangers (I).
Or ce bruit aimé des prodigues, envié de quiconque aspirait à la distinction, était, dans les autres classes comme chez les financiers, le stimulant le plus vif du luxe. La noblesse, la robe même, ne prétendaient pas se laisser effacer par les nouveaux-venus. On le voyait bien, à l'étalage qu'ils aneclaient même à la guerre, à leurs fêtes dont ni les tiraillements intérieurs, ni les hostilités étrangères, ne diminuaient ni le nombre ni l'éclat. Turenne avait une argenterie considérable dans ses campagnes, et l'usage si magnanime qu'il en fit au siège de Saint-Venant permet encore de constater, sans diminuer le mérite d'un dévouement extraordi* naire, quelles étaient en tout lieu les habitudes des grands seigneurs. Le grand Gondé, qui se rattache à
(\) Mémoires de mademoiselle de Honlpensier, 466S.
Ht TAHLEAU DES MOEURS SOUS MAZARIN.
ce monde par ses appélits et ses allures, le graod Condé, hors de France, vivant sur l'argent de Télranger, au milieu des soucis d'une dernière campagne, avait le temps de penser à l'éclat de sa demeure, de compter les aunes d'élofîe nécessaires à son ameubl^ ment, de vanter les beaux tableaux dont sa chambre était parée (1). L'équipage d'un jeune gentilhoramc, à son début, coûtait bien au delà de ce qu'on pouvait raisonnablement imaginer. Un sieur d'IIauterive pa^ lant de son fils, parti en qualité de cornette du maréchal de La Ferté, s'en plaignait en ces termes: il lui avait donné vingt chevaux, un maître d'hôtel, plusieurs gentilshommes, pages et laquais, et tout ce qui lui étrait nécessaire pour un pareil train. Mais à peine arrivé au quartier, le jeune homme avait aciiefé cinq bidets pour aller au fourrage et à la provision ; autrement il eiit fait souvent mauvaise chère (i).
La concurrence en fêtes, bals, festins, qui n'avait
(1) Parmi les pièces dont le recueil forme ce que les éditeurs appellent les J/i'mt>m'.s incdiu de Leuct^ on trouve celle lettre du prince, sous la date du ^5 février 1G58 :
« J'ai oul)li(^ de vous prier, avant votre départ, de m'acheler de Té- « toffe pour mes deux cabinets et mon lit de repos; je vous prie de (' m'acheter la plus jolie que vous trouverez à votre fantaisie, selon le « mémoire que je vous envoie, et failcs-moi-la apporter avec vous; « je vous rendrai ce qu'elle aura coûté. Vous jugez bien que je ne <c partirai pas d'ici sans voir les curieux et les amateurs; ma chambre a est déjà toute pleine de tableaux dont il n\ a pas un que vous ne a voulussiez acheter. »
Une note ajoutée d'une autre main complétait la commande : < Il faut, pour les deux cabinets cl le lit de repos de Son Allesse sérénissime, 456 aunes d'étoffe, moitié d'une façon, moitié d'une autre, qui fool?^ aunes de chaque sorte. »
(2) Journal de deux Hollandais,