LES ANGLAIS SE SÉPARENT DES ALLIÉS
terre pour les retenir dans leur parti si les Anglais mêmes les abandonnaient, ee qui réduirait des deux tiers rarméedudued'Ormond,etrendraitson inaction presque illusoire; convenait-il pour si peu de livrer Dunkerque? Pendant ces hésitations Eugène prit le Quesnoy (5 juillet) ; mais en même temps le gouvernement anglais déclara que, si les troupes alliées à la solde de l'Angleterre refusaient de suivre le duc d'Ormond,la reine ne leur payerait plus ni leurs subsides, ni leur solde, ni même les arrérages. Il y avait là un gage sérieux pour la France, un avertissement significatif pour les alliés; Louis XIV se résigna. Le duc d'Ormond, avec les Anglais et quelques bataillons de mercenaires, quitta les alliés, publia une trêveavec la France, et entra à Dunkerque le 19 juillet. Dès qu'il en eut pris possession, sur le conseil du roi, il se saisit de Gand et de Bruges pour prévenir toute surprise. Quelques jours après, un événement heureux répara Il perte du Quesnoy et détermina le revanche de la France.
Depuis l'ouverture de la campagne, il avait été impossible à Villarsde rien entreprendre de sérieux avec une armée mal pourvue de munitions et d'artillerie et insuffisante de nombre; il avait dû se résigner à n'être «que spectateur de ce que le prince Eugène voulait « faire(l) ». Peuàpeu il s'était remisen étal, non pasde combattre ensemble toute l'armée alliée,' mais de l'attaquer partiellement et de l'user en détail. Eugène
(1) lettre de Villars à M"*^ de Main tenon.
566 LÀ FRANCE ET l'ESPAGNE RELEVÉES
avait à cœur de prouver que la coalition était de force à continuer la guerre sans les Anglais. Maître duQuesnoy, il venait d'investir Landrecies. Une partie deses troupes formait le siège, pendant que les autres échelonnées sur une espace de huit lieues circulaient entre deux lignes de retranchements comme entre deux murailles^ et entretenaient la communication avec Ma^ chiennesd'oii il tirait ses approvisionnements etsesvivres ; son poste principal étaità Denain sur rEscaut.A la première nouvelle du danger de Landrecies, qui était la dernière barrière de son royaume, Louis XIV envoya à Villars Tordre de donner bataille plutôtque de laisser prendre cette ville, ou du moins de tenter une diversion sur Douai ou sur Marchiennes pour saisir les magasins de l'ennemi, ou sur Denain pour rompre sa communication (1). C'estdoncde Louis XlVqa est venue la première pensée de l'opération heureusequi a sauvé la France. La diversion parut d'abord impossible, et Villars conformément aux ordres du roi fil un mouvement très-prononcé sur Landrecies; mais, après avoir examiné les environs de la place et la nature du pays qui faisait « la force principale de Tinvesti- « turc (2) », il crut reconnaître, et les officiers généraux avec lui, qu'on ne pouvait livrer bataille «avec (( un avantage assez égal (3). » Il en revint alors au
(1) La proposition d'altaquer Marchiennes se trouve dans une loUre do Louis XIV à Villars, du 17 juillet; la proposition d'attaquer Denain, dans une lettre du ministre Voisin, également du 17 juillet
(2^ Villars au roi, 20 juillet.
(3) Lettre de Villars au roi, du 21 juillet.
projet de Denain que les circonstances présentes rendaient plus facile. Eugène, inquiet de la marche des Français sur Landrecies^ avait ramené vers cette ville toute la droite de son armée et n'avait laissé à Denain que dix-huit bataillons et quelque cavalerie (1) ; Villars, pour le mieux entretenir dans cette pensée de défiance, exécuta quelques manœuvres qui le persuadèrent que les Français se proposaienttoujours de passer laSambre^ et en même temps donna ordre à deux de ses lieutenantsdemarchersurDenain. Ceux-ci trouvèrent le projet impossible et en retardèrent Texécution de deux jours. Enfin, le 24juillet,Villars de concert avec le maréchal de Montesquiou, son second, arriva brusquement devant Denain, et engagea immédiatement le combat. Le camp retranché des ennemis était fort; les Hollandais le défendaient par de vives décharges demousqueterie et de mitraille; les Français n'avançaient pas sans des pertes sensibles. Ils n'en franchirent pas moins le retranchement sur les épaules les uns des autres, et, une fois de l'autre côté, exterminèrent l'ennemi à la baïonnette. Ce ne fut plus qu'un massacre et une fuite. Des douze mille hommes qui gardaient Denain, dix mille peut-être périrent sous les coups du vainqueur ou dans les eaux de la rivière. On comptait parmi les morts le comte de Nassau ; parmi les prisonniers, deux lieutenants généraux, deux ma-
il) Villars au roi: « Ce à quoi oq n'avait pu songer que dans le temp» que nous éloignions i'armée ennemie de l'Escaut ; car lorsqu'elle y avait sa droite, on ne pouvait le tenter avec aucune espèce d'appareace. »
réchaûx de camp, un prince d'Anhalt^ et le comte d'Albemarle, un de ces Hollandais chers à Guillaume III, devenu lord par sa grâce. Cependant Eugène, appelé dès le commencement du combat par Albemarleetparlecanon, accourait avec des renforts; il arriva trop tard. Il essaya sans succès de marcher aux Français par le seul pontqui ne fût pas encore rompu; il y perdit en quelques instants plus de mille hommes, et ajouta sa défaite personnelle à la destruction d'un de ses corps d'armée. On le vit, dit-on, exaspéré, vomissant des imprécations et des jurements, déchirer les dentelles de ses manches et mordre ses gants. Il venait de perdre la dernière bataille de la guerre, et tous ses projets étaient confondus (1).
(1) On a débattu avec passion la question de savoir à qui revenait le mérite de la vicloire de Denain. On 6*est eOTorcé, et Saint-Simon plus que personne, de l'enlever à Villars pour le reporter au maréchal de Montesquieu, qui n'a rien négligé lui-môme pour se le faire attribuer. Voici, pour nous, ce qui ressort clairement des pièces officielles et des témoignages contemporains. C'est Louis XIV et le ministre Voisin qui parlent les premiers d'une attaque sur Marchiennes ou sur Denain (lettres du 17 juillet). Cette proposition paraissant, au début, impraticable, Villars, au conseil de guerre de Noyelie, fait décider la marche sur Landrecles, pour obéir aux ordres du roi qui prescrivent de sauver cette ville par un combat* Montes^ quiou, présent «à ce conseil, ne parle pas de Denain, et conclal à marcher sur Landrecies, en passant l'Escaut entre Crèvecœur et le Catelet. Devant Landrecies, on reconnatt le danger qu'il y aurait à livrer bataille en cet endroit, mais on s'aperçoit en même (emps que, le prince Eugène ayant ramené ses principales forces auprès de Landrecies, Denain est maintenant as-^ez dégarni pour qu'on puisse l'attaquer. Villars (lettre du 21 juillet) reprend le projet de Denain. et va lui-même examiner s'il est possible. Il ordonne alors à Vieuxpont, à Broglie, à Tingry, de l'exécuter ; mais, ces officiers généraux déclarant l'entreprise trop périlleuse, il hésite à la risquer : « Qoaod
On en jugea bien ainsi à la cour de France. La victoire de Denain y fut accueillie comme la réparation de i'iionneur français, comme la fin de la guerre. La joie de M"' de Maintenon est franche, naïve presque comme celle d'un enfant : «Quand je « songe que le roi aura le plaisir de donner la paix à « ses ennemis, et que ses troupes auront fini siglo- « rieusement, j'avoue que je sens la gloire de la
« ceux-là refusent, écrit-il (22 juillet), je n'irai pas offrir cette com- « mission à d'autres. » C'est alors que le maréchal de Montesquiou ]ui propt se d'y aller eux-mêmes, en quittant la Sambre par une mai-che «'ocrète et rapide, qui ne permette pas à Eugène de pénétrer leur projet. Villars, dans ses Mémoires, ne dissimule pas que cette pensée soit venue de Montesquiou; il ne conteste pas, dans ses rapports, que Montesquiou ait montré dans Taction beaucoup de fermeté, et il demande pour lui le cordon bleu* Seulement, il prétend avoir concerté les opérations avec Montesquiou, et il est en effet très-vraisemblable que le commandant en chef ait voulu participer à une opéra tiun aussi importante, doot il avait le premier repris la pensée et dont il désirait vivement le succès. Il était également à la bataille, et il y déploya son énergie habituelle, au su et au vu de tout le monde. Le témoignage de Dangeau est ici le plus raisonnable et le plus exact : <( Le maréchal de Montesquiou, écrit le chroniqueur de la cour, s'est fort distingué à la bataille de Denain : ils y ont toujours été, le maréchal de Villars et lui. Le roi est fort content de l'un et de l'autre. » Il n'y a donc aucune injustice à appeler Villars le vainqueur de Denain, comme on rapporte à tout général en chef l'honneur des entreprises combinées par lui, même quand ses lieutenants ont eu une part honorable à Texéculion. Mais Villars s'é-' tait fait beaucoup d'ennemis et de jaloux, toujours prôts à lui contester sa gloire, et le maréchal de Montesquiou avait grand besoin d'honneurs et de profits, comme on le voit par ses lettres à Voisin, où il demande une abbaye pour son frère, des régiments pour ses neveux, et le cordon bleu pour lui-même. Il avait grand soin d'exalter ses services pour justifier son avidité. (Voir les Mémoires de Villars, et leB lettres du dépôt de la guerre, que les derniers éditeurs de Dangeau ont ajoutées en appendice au Journal de l'an 1712.)
570 LA FRANGE ET l' ESPAGNE RELEVÉES
«c. nation vivement^ et la douleur du prince Eugène « méfait grand plaisir. Mon Dieu! pourquoi aVl-il «t pas été pris? » Le ministre Voisin écrivaitde son côté que cette seule action était capable de rétabl'u* les affaires et de ne contribuer pas peuàfaciliterlesnégodations pour la paix. Louis XIV, dans son compliment à Villars, se plaisait à dire queTavantage de ce combat était aussi grand que celui d'une batailk entière puisque, sans courir le risque d'une action générale^ il produirait tout l'effet désiré en obligeant les ennemis à lever le siège de Landrecies. Le prince Eugène^ il estvrai^ n'en convenait pas. Il continuait le siége^ et annonçait que^ la ville prise^ il entreraiten France, ravagerait la Picardie et la Champagne, donnerait bataille, la gagnerait et se montrerait victorieux aux portes de Paris (1). Vaine jactance! Il n'était plus même nécessaire de l'approcher pour lecombattre, ni de le combattre pour le forcer à la retraite. La bataille de Denain lui avait coupé la communication avec ses magasins ; l'occupation de ses magasins eux-mêmes tarit en quelques jours ses dernières ressources. Le 26 juillet, les troupes de Villars prirent Saint-Amand, Mortagne et l'abbaye d'Hanon. Marchiennes assiégée dès le 25 juillet, quoique sa garnison se composâtdequatre mille fantassins etde trois escadrons, se rendit le 30. 0n y prit, outre la garnison prisonnière de guerre, cent cinquante balandres chargées de munitions de guerre et de bouche, ei
(1) Mémoires de Torcy, IV® partie.
soixante pièces de canon. D'où le prince Eugène pouvait-il désormais espérerdes vivres et des approvisionnements? Ses soldats manquaient de pain ; la faim les poussait à la désertion; les déserteurs affluaient en si grand nombre vers les places et les villages voisins, que le gouverneur de Guise fit fermer les portes pour ne pas les recevoir (1). Dans cette extrémité, plus forte que sa haine, le compagnon de Marlborough s'avoua vaincu à son tour. Il leva le siège de Landrecies, le 2 août, et prit la route de Mons pour ne plus rentrer sur le territoire français. Il laissait à Villars la liberté de reprendre dans les bassins de la Searpe, de TEscaut et de la Sambre, les villes dont Toccupation avait rendu les alliés si fiers et si cer«tains de leur supériorité.
Qui croirait qu'un si heureux retour de fortune ne suffit pas pour tirer les négociations de la lenteur où elles se traînaient depuis quelques mois? Il est pourtant vrai que les Anglais eux-mêmes ne se décidèrent pas encore à prendre une résolution formelle et définitive. Ils n'avaient jusqu'alors rien signé, pas même une suspension d'armes, et c'était sur la foi de leurs promesses verbales que Louis XIV les avait laissés entrer à Dunkerque. Quelques jours avant la bataille de Denain, ils avaient tout à coup exigé une nouvelle condition, non plus pour eux mais pour un de leurs alliés. De tous ces alliés le plus cher à la reine Anne était le duc de Savoie, précisément celui qui était le
(1) Dangeau, 3 août 1712.
572 LA FRANCE ET l'eSPAGNE RELEVEES
plus odieux à Louis XIV. Pour lui faire sentir celle affection^ et sous prétexte qu'on ne pouvait le décider à traiter qu'en le rassurant contre les vengeancesde rAutriche, la reine demandait pour lui le royaume de Sicile : « C'est une chose, disait Bolingbroke, « dont elle ne saurait se désister. » Louis XIV n'avait aucune prétenlîon de conserver ce royaume à Philip;)e V, depuis qu'il le croyait assuré del'Espague et des Indes; mais il lui répugnait d'accorder un tel accroissement de puissance au plus perfide de ses ennemis^ et il aurait voulu assigner la Sicile au duc de Bavière, son seul allié, ruiné par la îjuerre. Après la bataille de Denain, tout en félicitant les Français, tout en célébrant cette victoire pardesfétes à Dunkerque, les Anglais revenaient à la charge pour le duc de Savoie avec une sorte de menace, et Louis XIV ripostait en réclamant de son côté l'intervention des Anglais pourobtenir au duc de Bavière la souveraineté des Pavs-Bas. Il fallut donc attendre encore près d'un mois. A la fin, Bolingbroke, au lieu de continuer à échanger des notes, passa en France pour traiter directement avec Torcy. Ils convinrent que Philippe V abandonnerait la Sicile au ducdeSavoie,etreconnaîtrait ce prince ou sa descendance pour héritiers du trône d'Espagne en cas d'ettinction de la maison de Bourbon, que l'acte de renonciation de Philippe V à la couronne de France serait inséré dans le traité définitif et enregistré dans les parlements français, qu'on pourrait donner la Sardaigneau duc de Bavière, et que l'Angleterre n'ap-
SUSPENSION d'armes DU 21 AOUT 573
puierait pas la réclamation de Strasbourg par l'Empereur. Ces conventions nedevaient pas être publiées, mais dès qu'elles eujrent été arrêtées, un traité de suspension d'armes sur terre et sur mer entre la France et l'Angleterre fut signéà Fontainebleau, le 21 août. La suspension devait durerquatre mois, et être renouvelée au besoin; elle s'étendait au territoire espagnol d'où la reine d'Angleterre relirait ses troupes, pour les transportera Gibraltar et à Port-Mahon, qui devaient lui rester par le traité définitif. La publication en fut faite à Paris, le 24 août, et à Londres, le 30(1). Il fut bien signifié cette fois aux alliés qu'ils n'avaient plus rien à attendre du concours de l'Angleterre. Bolingbroke fut dès lors désigné à la reconnaissance des uns, à la haine des autres, comme le pacificateur de l'Europe. Torcy et les courtisans l'avaient comblé d'honneurs; le roi lui avait offert, en bague, un magnifique diamant que le Dauphin portait toujours à son chapeau (2); les populations sur son passage le fêtèrent comme un bienfaiteur; plus tard, sous le successeur de la reine Anne, les adversaires de la paix d'Utrecht lui rendirent le même témoignage en le proscrivant.
Il fallait maintenant réduire les Hollandais. Leur résistance était d'autant plus difficile à vaincre qu'ils se croyaient plus frustrés que tous les autres alliés des résultats de leurs victoires antérieures. Ils trouvaient
(1) Mémoires de Torcy et de Bolingbroke ; Dumoat, Corps diplo» matique^ tome VllI; Actes et Mémoires de la paix d'Utrecht, tome I.
(2) Dangeau, Journal^ 21 août 1712.
574 LA FRANGE ET l'ESPAGNE RELEVEES
trop cruel que la France^ après douze ans de désastres, triomphât par la négociation et remportât le prix de leur gloire^ deleursdépenses^deleur sang répandu(l). Ils n'osaient pas rompre avec l'Angleterre, parce qu'ils craignaient d'être trop faibles sans elle; mais la nouvelle politique anglaise leur était un joug insupportable qu'ils travaillaient à écarter par leurs menées secrètes^ parleurs accointances avec l'Empereur et au besoin par des voies de fait. Quelques joursaprès la bataille de Denain, un de leurs plénipotentiaires au congrès, le comte de Rechteren> comte par la grâce de l'Empereur, et assez connu comme ivrogne pour queses collègues pussentexpliquer par cette habitude ses violences, avait cherché chicane à Ménager, plénipotentiaire français, pour une querelle de laquais. Il prétendait que les laquais de Ménager avaient insulté les siens par des grimaces et des gestes indécents, el comme la chose était arrivée sur le passage de la voiture ou il était, ilfaisaitremonterl'affrontjusqu'àlui' même et demandait réparation. Ménager ne refusait pasde punir ses laquaiss'ils étaient coupables, mais les preuves manquaient absolument, les laquais de Rechteren s'obstinantà affirmer le fait, ceux de Ménager leniantavecautantd'assurance,Rechteren n'ayant rien vu par lui-même, et toutautre témoin faisant défaut. A quelques semaines delà, l'affaire prit plus de gravité. Ménager et Rechteren se rencontrèrent à la promenade du mail (18 août). Le Hollandais^ seplai-
(1) Mémoires de Torcy.