VILLARS REPREND LA FLANDRE
Après la bataille de Denain^ Villars avait renforcé sonarmée des garnisons de Valenciennes^ d^Ypres et de plusieurs villesde la Flandre maritime qui n'avaient plus rien à craindre des Anglais. Après la prise de Marchiennes^ les Français étaient maîtres du cours inférieur de la Scarpe jusqu'à son confluent avec l'Escaut. Pour affermir cette situation^ Villars, conformément aux ordres du roi^ assiégea Douai (4 août) occupé par Marlborough en 1710. La placeétait forte, et les défenseurs avaient en outre à leur disposition des écluses dont le jeu devait contrarier quelquefois les
travauxdes assiégeants. Villars se posta si avantageusement, qu'il pouvait braver toutes les tentatives de diversion, et poursuivre avec sécurité ses opérations d'attaque. Le prince Eugène se donna quelques mouvements pour faire croire à un secours efficace. Il tirait de* Lille et de Tournay des farines, du canon, (tes amas de fascines, de gabions et de claies. Il se promenait à travers le pays voisin, visitait tous les postes; mais, miné par .la désertion, il n'attaquait nulle part. Pendant ce temps, un partisan espagnol. Pasteur, fort habile et fort redouté, ravageait le Brabant, jusqu'à Berg-op-Zoom, Bréda et Bois-le-Duc, et en tirait un butin immense et de nombreux otages. A la faveur de ces circonstances, Villars emporta le fort de Scarpe le 28aout, et la ville même de Douai,
leSseptembre.Les assiégés n'avaient pas encore battu la chamade que le maréchal., certain de leur soumission, avait laissé à un de ses lieutenants le soin de les recevoir à composition, et était parti pour assiéger
le Quesnoy. L'investissement du Quesnoy commença le jour même où Douai capitulait. Eugène rôda quelque temps aux environs, puis s'arrêta àMons comme pour être témoin d'une nouvelle défaite des alliés. Les ressources lui fondaient dans les mains. Les troupes allemandes, précédemment à la solde de rAngleterre,etque les meneursde la coalitionse félicitaient d'avoir retenues à leur service, se relournaieni maintenant contre eux; mécontentes de n'être pas payées selon la promesse des Hollandais, elles pillaient^ aux environs de Mons, les petites villes, les villages, et jusqu'à des châteaux qui alléguaient en vain les sauvegardes du prince Eugène. Le Quesnoy, non secouru, capitula le 4 octobre. «Jamais, écrivait Vil- «lars, miracle ne fut mieux marqué ni révolution si «subite; il y a trois mois que nous étions sans cou- « rage, sans troupes, sans munitions, sans artillerie et «sans voitures, et ne pouvant qu'être spectateurs de «ce que monsieur le prince Eugène voulait faire. Il « est spectateur à Mons ; on n'entend plus parler deson « armée,la nôtre emporte tout ce qu'elle attaque. Il va « touslesjours des exemples delà valeur romaine dans « nos moindres soldats. C'est à qui marchera à Bou- « chaiQ(l). » En effet,levainqueur nes'arrêtaitpas;le 10 octobre, Villars, rentré dans le bassin de TEscauL investissait Bouchain, et le 18 il s'en rendait maître, et rétablissait ainsi cette chaîne de forteresses sar l'Escaut, de Condé à Cambrai, que Louis XIV avail
(1) Villars à M-« de Maîntenon.
conquises sous rinspiration de Vauban. En deux mois et cinq jours^ il avait pris cinq places^ cinquante-trois bataillons prisonniers de guerre ou rendus à discrétion, quinze lieutenants généraux ou maréchaux de camp, plus de cent pièces de gros canon, cinquante mortiers, et tant de provisions de poudre, qu'après cinq sièges où on ne l'avait pas épargnée, il en expédia encore quatre cents milliers dans les arsenaux français (1). Cette fin de la campagne de 171S égalait vraiment les plus belles époques du grand règne, et ne ressemblait pas mal aux conquêtes de Turenne en Flandre après la bataille des Dunes.
Le ton des Hollandais baissa à mesure que se développèrent ces succès de la France. Après la prise de Douai et pendant le siège du Quesnoy, ils offrirent une première réparation de l'insolence de Rechteren. Une déclaration des Seigneurs Etats-Généraux, du 20 septembre,porta que tou t ce que Rechteren avait fai t Tavaitétéà leurinsuetsans ordre, que la république n'avait jamais perdu le respect ni la haute estime qu'elle devait à ungrand roi, qu'elle avait toujours eu et aurait sans cesse; ils promettaientenoutrededélibérer pour fairela nomination d'un autre plénipotentiaire. Il n'y eut que les députésde Gueldreet de Groningue, et ceux d'Over-Issel à qui Rechteren appartenait, qui s'opposèrent à la conclusion tant qu'elle n'aurait pas été approuvée par les assemblées particulières de ces pro-
(1) Mémoires de Villars, H« partie.
vinees(l). Le siège de Bouchain leur fit encore mieiu comprendre rinutilité et le danger de leur l'ésislance. A la veille de la prise de cette ville, ils semonlrèrenl plusaccommodants sur le fait de leur barrière, et consentirent enfin à rendre Lille à la France. Ce langage humble vis-à-vis d'un roi tant outragé, et cette concession si longtemps refusée, faisaient dire à l'abbé de Polignac : «Nous prenons la figure que les Hollandais «avaient à Gertruydenberg, et ils prennent la nôlif ; « c'est une revanche complète. Le comte de Sinzen- « dorf sent bien vivement sa décadence (2). »
Cependant tout n'était pas fini. Les Hollandais insistaient pour garder Tournay ; jamais ils ne croiraient leur Etat en sûreté s'ils n'avaient pas dans leur barrière une place de cette importance : sans la terre gi^asse de Tournay, ils ne pouvaient fabriquer de bonnes faïences. Ils réclamaienten outre pour leurcommerce en France des privilèges qui auraient été la ruine de l'industrie française. Louis XIV ne tenait pas moinsà se faire rendre Tournay, et sa fermeté à cet égard excitait même quelques murmures dans son royaume : «Quelle comparaison, disait-on, entre Tournay et la « paix, et ne vaut-il pas mieux abandonner cette ville « que demanquer à conclure cette paix si nécessaire?'» Le ministère anglais regrettait aussi ce refus du roi, comme un nouveau prétexte aux déclamations des whigs,comme un retard et peut-être un empêchement
(1) Acits et Mémoires de la paix d'Utrecht, tome If, page SOI : Elirait du registre des rt'solutions de Leurs Haulcs Puissances.
(2) Mémoires de Torcy.
absolu à la conclusion suprême; la reine^ malade^ pouvait mourir tout à coup^ et sa mort détruire toute l'œuvre des négociations. Ces considérations déterminèrent le roi; il finit par leur dire qu'il abandonnerait Tournay^ mais à quelques conditions onéreuses a leur diplomatie. Les Hollandais ne demanderaient rien audelà^etse contenterai«mt pour leur commerce du tarif de 1664 avec les exceptions déjà signifiées; T Angleterre soutiendrai tau congrès les demandes de Télec • leur de Bavière, et au contraire n'appuierait pas le projet de barrière du Rhin proposé par TEmpireet la maison d'Autriche. Dès qu'il eut fait cette promesse, les Anglais, satisfaits de la concession, et en acceptant les charges, ne permirent plus aucune hésitation aux Hollandais.
La coalitions'enallaitenlambeaux. Le roide Prusse, qui prétendait à la possession delà Gueldre espagnole, irrité de la concurrence des Hollandais, leur déclarait la guerre ets'emparaitàleurgrandméconlentement de la ville de Meurs (novembre 1712). Le roi de Portugal, sur la promesse d'avoir, au Brésil, la Souveraineté des deux rives de l'Amazone, venait deconclure une trêve avec la Franceet l'Espagne (7 novembre) . Philippe V, conformément à la parole donnée, proclamait solennellement à Madrid, dans les Cortès et en présence de l'Anglais Lexington, sa renonciation au trône de France et le règlement de succession convenu en faveur du duc de Savoie (5 novembre). « Vous voyez{l),
(1) Mémoires de Noailles, tome IV : lettre de la reine d'Espagne à M°>e de Maintenon, 6 novembre 1712.
582 LA. FRANCE ET l'eSPAGNE RELEVÉES
écrivaitsafemme,cequ'il sacrifie pourle repos derEurope, et surtoutceluidelaFranceetduroisongrandpère. » Par contre, en France, le duc de Berry et leduc d'Orléans renonçaient à tout droit sur la couronne d'Espagne, pour assurer à jamais l'équilibre deTEurope conformément au désir de la reine de la Grande- Bretagne (24 et 19novembre). Voyant donc toutes ses demandes satisfaites, et plusieurs des coalisés engagés dans sa nouvelle politique, la reine Anne fit signifier aux Hollandais que le temps des délais était passé, et qu'elle voulait décidément une solution (7 décembre). En retour de l'importante place de Tournay qu'elle était sûre de leur faire obtenir, elle leur offrait, pour bases de la paix,les conditions suivantes : abandon de la Sicile au duc de Savoie, de la Sardaigne à Pélecteur de Bavière, garantie de l'ordre de succession prolestante établi en Angleterre, réduction de leur barrière à des limites convenables, mais plus modestes qu'ils n'avaient d'abord prétendu, leur concours pour obliger l'Empereur à la neutralitéde l'Italie, à révacuatioo de la Catalogne, et au règlement de la frontière ailemande selon les propositions de la France. Si les Etals- Généraux n'avaient pas consenti dansun délaidedeui ou trois semaines, l'Angleterre ferait sa paix séparément. S'ils consentaient, ils devraient, même avantla paix générale, signer avec l'Angleterre un traité particulier pour la garantie de la succession anglaise et pour le règlement de leur barrière (1).
(1) Actes et Mémoires de la p«tr rTUtrechty tome If, page 265 et suivantes : Extrait du registre des délibératioDS des États-Oéoérav»
Ce langage souverain fut entendu. Les États-Généraux, avec ce ton obséquieux qui ne leur répugnait pas vis-à-vis de leurs alliés et surtout des grandes puissances quand ils avaient besoin d'elles, répondirent par des remercîments. Heureux, disaient-ils, de serrer plus fortement les nœuds de bonne amitié et d'union entre Sa Majesté et leur république, ils étaient résolus de se joindre à Elle « pour entrer dans les mesures « qu'EUe avait prises pour la paix. » Tout au plus hasardaient-ils quelques remarques sur des points de détail que la discussion éelaircirait; ils s'en remettaient d'ailleurs à la grande sagesse de Sa Majesté, à son zèle (>our le bien de l'Europe, à son affection pour leur république, et promettaient de se conformer à ses sentiments dès qu'Elle les leuraurait déclarés par ses plénipotentiaires (1). De celle résignation sortit bientôt le traité particulier qui devait précéder la paix générale. Les Hollandais s'engageaient à garantir le droit de la reine Anne et delà maison de Hanovre à la couronne d'Angleterre, et ils acceptaient la barrière que leur bonne alliée leur assignait. Composée de quelques villes que Louis XIV avait réunies à la France, et d'autres plus importantes qui avaient toujours fait partie des Pays-Bas espagnols, cette barrière n'était plus contre la France la menace que les Hollandais avaient rêvée. Elle comprenait Furnes, Ypres, Menin, Touroay, Moos, Cbarleroi, la ville et le cliâteau de
(1) Actes et Mémoires (TUirechi, lome II : Adresse à la reine de la Grande-Bretagne.
Namur, le château de Gand, et les forts Philippe, Damme et Saint-Donat. Il ne fallait plus parler de Lille, de Douai, de Cassel, de Valenciennes,deCondé, de Maubeugequidemeuraientàla France. Louis XIV n'aurait pas mieux fait ses affaires que la reine Anne (29 janvier 1713). Précisément avec la signature de ce traité coïncidait la réparation complète de Tinsolenee deRechteren. Trois des députés hollandais se rendirent chez le maréchal d'IIuxeltes, et en présence d'unenombreuse compagnie, déclarèrent, au nom des États-Généraux, que Rechteren n'avait jamais reçu de ses maîtres aucun ordre qui put autoriser sa conduite, que les Etats la désapprouvaient, et priaient le roi de ne leur imputer aucune intention de manquer au respect qui lui élait du, que la commission de Rechteren avait cessé, et que les États d'Over- Issel avaient été invités à choisir un autre plénipotentiaire (1).
Après les Hollandais, il restait TEmpereur à persuader ou à contraindre, ou à laissera ses prétentions extravagantes et à son impuissance. Depuis la bataille de Villaviciosa, il avait continué sans effet une petite guerre en Catalogne^ et il faut dire que les Espagnols, par une indécision ou une prudence singulière, ne l'avaient pas pressé bien vivement. Après la mort de Vendôme (juin 1712), rAutrichienStahrenbei^bloqua Girone assez étroitement pour faire craindre la prise de cette ville; mais Berwick, accouru du Dau-
(1) Mémoires de Torcy. Dangeau, Journal, \^^ février 17)2.
l'empbreur abandonne par les allies 585
phiné^ et bien secondé par Bàville^ intendant du Langiiedoc, dispersa le blocus^ et par un large ravitaillement mit désormais la place à Tabri de toute attaque (janvier 1713). L'Angleterre comptait pour si peu de chose cette continuation d'hostilités^ que^avantméme que Girone fût débloquée, elle avait reçu avec grand éclat un ambassadeur de Philippe Y; à Douvres, à Cantorbéry, à Londres, le bruit du canon, les compliments des magistrats municipaux, les visites des ministres, avaient hautement proclamé qu'on ne contestait plus la royauté d'Espagne au petit-fils de Louis XIV (1). Également par toute l'Europe, T opinion se désintéressait de la cause de l'Empereur. Il était trop insupportable qu'il ne reconnût pas combien la situation était changée, qu'il criât à l'esclavage de l'Europe parce qu'un prince français, non roi de France, serait roi d'Espagne, et qu'il ne trouvât aucun danger pour l'équilibre européen à réunir trois couronnes sur sa tête, uniquement parce que c'était lui. Mais l'Angleterre avait encore un grief particulier. Les avantages accordés au duc de Savoie, et surtout la royauté de Sicile, avaient fort irrité l'Empereur contre ce prince. Charles VI était devenu le rival personnel de Victor-Amédée; au congrès, un ministre de l'Empire avait menacé le ministre de Savoie d'une guerre en Italie, et c'était pour entraver cette menace que l'Angleterre voulait ^évacuation de la Catalogne,
(1) Voir dans DaDgeau, 30 décembre 1712, la lettre du duc do MoDteleone à Tessé.
586 LA FRANCE ET l'ESPAGNE RELEVEES
la lieu tralité pour ritalie, et avait entraîné la Hollande à réclamer ces deux conditions (1).
Dans cet état des esprits, les offres faites |)ar Louis XIV à la maison d'Autriche et à TEmpiredevalent paraître très-acceptables. L'Empereur aurait pour sa maison le Vieux-Brisach et Landau, le royaume de Naples, les villes de Toscane, le duché de Milan et les Pays-Basespagnols,saufquelques réserves en faveur des Hollandais; c'était plus que le second traité de partage n'avait assigné au Dauphin. L'Empire recouvrerait Kehl; et toutes les forteresses françaises sur la rive droite du Rhin ou dans les îles du fleuve, quisemblaientunemenaceàrindépendancede l'Allemagne, seraient démolies. En retour, les électeurs de Bavièreetde Cologne seraient rétablis dans leurs Etats et dignités, et Télecleur de Bavière, en dédommagement des Bays-Bas qui lui avaient élé cédés par Philippe V, serait roi de Sardaigne. Les conférences ayant commencé (31 janvier) entre les plénipotentiaires de France et ceux d'Autriche, ceux-ci s'aperçurent bientôtqu'ils n'avaient plusd'alliés pour lesaideràcontester. Hs durent laisseradmettreau eon grès les plénipotentiaires de Philippe V (mars 1713). H leur fallut signer une convention pour l'évactiation de la Catalogne et pour la neutralité de l'Italie (14 mars 1713). La question, dit le préambule, avait été débattue entre les ministres de l'Empereur, ceux
1) Voir, Actes et Mémoires de la paix (TUtrecht, lone 11, Textrait des résolutions des Étals-Généraux cité plus haut*
l'empereur abandonné par les alliés 587
de France et ceux des autres alliés^ et résolue principalement par oc Taction infatigable des ministres de « Sa Majesté Britannique». La convention même était une renonciation réelle par l'Empereur à la possession de l'Espagne. Toutes les troupes allemandes et alliées devraient être transportées, hors de la principauté de Catalogne et des îles Majorque et Iviçaen Italie^ parla flotte anglaise; la Cour impériale {Cœsarea Auia), c'est-à-dire l'impératrice, qui résidait en Catalogne, devait en sortir avec sa suite ; les deux villes de Tarragone et de Barcelone seraient livrées aux troupesde Philippe V, l'une le premier jour de l'évacuation, l'autre le dernier jour. Plus d'hostilités en Italie, ni dans les îles de la Méditerranée, soit de la part de la Savoie, ou delà France ou de l'Autriche; leschoses en Italie demeureraient dans l'état présent |usqu*à la négociation définitive de la paix (1). La signature du comte de Sinzendorf figure au bas de cet acte après celles de Strafford et du maréchal d*Huxelles. Le même jour, leduc de Savoie concluait enfin, à l'exemple du Portugal et des autres alliés, une suspension d^armes avec la France, et quelques jours après une flotte anglaise arrivait de Port-Mahon à Barcelone pour transporter l'impératrice en Italie.
Touts'acheminaitdoncàlapaix,parraccordquis'établissaitde plusen plus entre Louis XIV et les alliés. Le 15 mars, l'Angleterre recevait encore unedernière
(1) Actes et Mémoires d'Utrecht, tome l\, page 313.
588 LA FRANCE ET l'eSPAGNE RELEVÉES
satisfaction par la nouvelle que les princes français avaient en plein parlement de Paris^ les pairs présents^ fait enre{(istrer leur renonciation à la succession d'Espagne, et que les lettres patentes, données en 1700 par le roi pour conserver à Philippe V ses droits à la succession de France,a va ient été retranchées des registres du parlement. Il n'y eut qu'un point sur lequel les alliés ne purent rien obtenir de Louis XIV : le rétablissement del'édit deNantesau profit de leurs coreligionnaires français, soit ceux qui demeuraient encore dans le royaume, soit ceux qui en étaient sortis. Le roi de Prusse, au lit de la mort, avait remis cette cause aux mains de la reine d'Angleterre (21 février 1713). Les plénipotentiaires des Etats protestants, par un acte commun, renouvelèrent cette demande, comme un complément delà paix dont l'Europe allait jouir, comme une preuve que le roi n'avait pas d'ax^ersion pour les puissances protestantes (1 1 avril 1713). Louis XIV fut inflexible. Il fit répondre aux ministres anglais « que,' comme c( il ne demandait pas que les catholiques fussent rétame blis dans leurs biens en Angleterre ni en Irlande, «c ni qu'on leur tint la capitulation de Limerick, les <c alliés n'avaient rien à demander pour les religionce naires sortis de France (1). » Nous aurions mieux aimé qu'il en fût revenu à la politique de Richelieu, et qu'en rétablissant chez lui la tolérance véritable
(l) Dangeau, 13 mars 1713. Voir, dans les Actes et Mémoires dTtrechtf la leUre du roi de Prusse et le mémoire des plénipotentiaires protestants, tome II, pages 338 et suivantes.
SIGNATURE DES TRAITES d'uTREGHT 589
des personnes, il eut fait à ses adversaires proleslanls, par son exemple, une obligation de ne pas persécuter chez eux la religion catholique. Mais les protestants de son siècle, comme il leur répondait, ne savaient pas être tolérants. A ce moment même les Hollandais, dans les villes de France qu'ils occupaient encore, entravaient Texercice de la religion catholique par des mesures tyranniques (1). Les protestants de France avaient à ses yeux un autre tort: il les avait comptés parmi ses ennemis depuis dix ans; les Camisards surtout avaient été plus d'une fois une des espérances et des ressources de la coalition, et leur guerre civile une aggravation de la guerre étrangère; ils étaient pour lui plus que des hérétiques : ils étaient des rebelles qu'il importait à son autorité de punir.
Les traités définitifs s'étaient peu à peu élaborés par nations. Les traités séparés de la France avec l'Angleterre, la Hollande, lePortugal,leroi de Prusse, le duc de Savoie, étaient prêts. Ceux de l'Espagne avec l'Angleterre, le duc de Savoie et la Hollande, promettaient de su ivre à peu de distance les premiers, n n'y avait que l'Empereur qui ne parut pas si pressé. A la date du 11 avril, les plénipotentiaires français n'en étaient encore avec lui qu'à leurs dernières/>r<?-
(1) Voir un Mémoire de Fénelon au pape, du 28 mai 1711, où il établit que, à Lille, les Hollandais ne permettent pas aux prêtres catholiques d'accompagner les condamnés au supplice, et leur interdisent rentrée des prisons, ce qui laisse les prisonniers sans instruction, sans consolations, sans sacrements. Ce Mémoire est en latin, tome IV, page 194, de l'édition donnée par les directeurs de Saint* Sutpice.
590 LA FRANCE ET L'ëSPAGNE RELEVÉES
positions. Il devenait évident que^ par habitude de morgue autrichienne, Charles VI cherchait à ajourner la conclusion, soit pour établir que rien de solide ne pouvait se faire sans lui, soit pour se donner le temps de trouver de nouveaux moyens de résistance. Les alliés passèrent outre. Le 11 avril même, TAagleterre, la Hollande, le Portugal, la Prusse, le duc de Savoie, signèrent leurs traités avec la France, et les ratifications en furent échangées dans un bref délai. L'Espagne signa le 10 juillet 1713 son traité avec l'Angleterre, le 13 août avec le duc de Savoie. Quoique, pour une raison mesquine dont nous parlerons plus bas, elle ait fait attendre les ratifications, et qu'elle n'ait même conclu avec la Hollande que l'année suivante, comme ce retard n'a rien changé aux arrangements convenus, il était permis, dès le mois de mai 1713, de tenir la paix, non-seulement pourcertaine, mais pour faite. Le 29 avril, on la célébrait à Londres par des feux de joie et de grandes réjouissances. On la célébrait à Paris le 22 mai par une publication en douze endroits de la ville, |iar des distributions d'argent dans les rues, par des feu\ d'artifice, et par de joyeuses illuminations. L'al)stention de l'Empereur n'inquiétait personne; les vrais belligérants, ceux dont les forces avaient voix dans les congrès, venaient enfin de poser les armes.