DESTRUCTION DE PORT-ROYAL DES CHAMPS
ment la réunion des deux maisons. Clément XI la donna (1706)^ mais^ par un ménagement paternel pour les personnes, il laissait les religieuses des Champs dans leur monastère jusqu'à leur mort; désormais sous la direction de l'abbesse de Paris, il n'y avait guère à craindre la contagion de leur doctrine. Celte transaction ne satisfit pas les conseillers du roi; aussi bien les religieuses la repoussaient elles-mêmes ; elles refusaient absolument de reconnaître pour leur supérieure l'abbesse de Paris. On insista donc auprès du saint-siége, et le pape accorda à la fin (mars 1709) une autre bulle qui ordonnait de transférer les religieuses des Champs en divers monastères.
C'est surtout l'exécution de cette sentence qui a ému les contemporains, et laissé à Louis XIV jusque dans la postérité un caractère de persécution froide et vindicative. Le 29 octobre 1709, d'Argenson se présenta à Port-Royal des Champs, comme le lieutenant civil en 1664, avec une nombreuse escorte d'archers et des voitures. Il se fit ouvrir la grille au nom du roi, et rassembla les religieuses dans la salle du chapitre. Après les avoir comptées, il leur lut l'arrétdu Conseil qui ordonnait leur dispersion, et exhiba les lettres de cachet prêtes à recevoir le nom de chacune d'elles, et adressées aux supérieures des différentes communautés où elles devaient être conduites. Il fallut partir en quelques heures. Ce ne fut pas sans une certaine compassion que le magistrat les vit s'embrasser avant la séparation, se donner rendez-vous dans l'Éternité, demander la bénédiction de leur supérieure, ou sortir
628 SBGONDB ÉPOQUE DU JANBENISBfB
d'un pas ralenti par Tâge ou par les infirmités. Il exprima même le regret d'avoir à remplir une mission si triste^ et par moments l'impatience d'en avoir fini. Mais ce sentiment hâta l'opération. Avant la nuit, il ne restait plus dans la maison qu'une escouade d'archers du guet; toutes les voitures étaienten route vers Amiens, Blois ou Nevers. On entendait seulement dans la vallée, disent les historiens de Port-Royal^ les cris des pauvresdu voisinage qui réclamaient qc leurs mères, <( leurs bienfaitrices. » Ces cris s'étendirent bientôt au loin. Il y eut, dit Fénelon, «c un soulèvement du public « sur la translation des filles de Port-Royal (1)^ i» où il croyait reconnaître une preuve des progrès du parti, et il écrivait au duc de Chevreuse : « Pendant que ces ihich « loffies mettent de si dangereux préjugés dans les « esprits, un coup d'autorité comme celui qu'on vient « de faire à Port-Royal ne peut qu'exciter la compas- <K sion pour ces filles, et l'indignation contre leurs perce sécuteurs (2). » Ces sages observations ne réussirent pas à inspirer au Conseil du roi plus de modération. Un arrêt du 22 janvier 1710 ordonna la démolition des bâtiments de Port-Royal, bientôt suivie de l'exhumation des morts fameux qui reposaient dans le cimetière.
Tous ces actes, aussi bien que les controverses dont ils étaient la suite, ont été imputés aux jésuites, et en
(1) Fénelon : Mémoire au père Le Tellier, lllO, sur les affaires du jansénisme, section II: Œuvres de Fénelon, tome l\\, page 170.
(2) Fénelon à Chevreuse, 24 novembre 1709: tome 111 des Œuvres de Fénelon, page 815.