‹ Histoire du règne de Louis XIV; récits et tableaux (volume 4)Chapitre 123 sur 135 · LES ENCOURAGEMENTS DU ROI · texte numérisé non relu

LES ENCOURAGEMENTS DU ROI

II. — Des lettres dans les dernières années de Louis XIV. — Encouragements incessants de l'autorité royale; multiplication des académies. — Fia des grands écrivains du xvii* siècle : Boilean, Fénelon. —Auteurs nouveaux qui font la transition avec le siècle suivant : Jean-Baptiste Rousseau, CrébilIon,Lesage. — Dernièro phase de la querelle des anciens et des modernci : M** Dacier et Lamotbe. — La littérature commence à changer de caractère.

Boileau écrivait à Brossettele 15 mai 1709 : « Je ne « saurais assez vousadmirer, vous et vos confrères aca- « démiciens^ de la liberté d'esprit que vous conservez «au milieu des malheurs publics, et je suis ravi que «vous vous appliquiez plutôt à parler des funérailles a des anciens qu'à faire les funérailles de la félicité put( blique morte en France depuis quatre ans. » Il y avait sans doute un exemple et un mérite estimable à ne pas renoncer aux études et aux controverses littéraires^ entre les rigueurs du grand hiver et la bataille de Malplaquet, après Oudenarde et la prise de Lille, quand on ne pouvait prévoir où s'arrêteraient les prétentions de l'ennemi ; et ce compliment de Boileau pourrait être lejugementderhistoiresurcettedernière période de notre grand siècle littéraire. La décadence v est évidente par l'abaissement des talents, par le petit nombre des productions remarquables, et même par les défaillances partielles de ceuxqui ont mission de donner l'exemple ; et néanmoins telle est l'impulsion d'un passé glorieux, des habitudes d'une société polie et ingénieuse, qu'il y a encore des écrivains, qu'il apparaît çà et là quelque œuvre nouvelle qui n'est pas trop indigne des grands modèles, et quelque succès de

652 LB^S LETTRES DK 1700 A 1715

bon aloiqui fait diversion aux calamités publiques. Turcaret est de 1709 ; Rhadamisie et Zénobie de 1711 . Constatons d'abord que l'autorité royale, malgré la difficulté des temps, n'oublie rien pour mettre les moyens de travail à la disposition des bonnes volontés, pour réveiller la paresse, poiir animer le zèle. En 1702, Pontchartrain fils (1), ayant à payer une assez forte somme pour acquisition de livres étrangers par la bibliothèque du roi, exprimait la pensée que le moment était peu favorable à des dépenses extraordinaires; mais pour ne pas priver la France des bons livres qui s'imprimaient hors du royaume, il invitait le bibliothécaire à les acquérir désormais par échange contre les belles estampes gravées parordreduroi. L'année suivante, averti qu'à l'Académie des inscriptions, il

v avait un relâchement flagrant, qu'à l'exception de

trois ou quatre qui s'appliquaient, les autres membres consacraient les séances à des discours inutiles, à des disputes frivoles, ou à ne s'occuper que de nouvelles y il leur rappelait que l'augmentation, faite par le roi depuis deux ans, aurait dû produire dans les anciens une noble émulation de servir, par leur zèle et leur application, d'exemple aux nouveaux, et dans les nouveaux une légitime ambition de remplacer les anciens. Il ajoutait comme un avis comminatoire, que, si Sa Majesté leur continuait ses grâces malgré les dépenses d'une des plus grandes guerres y c'était pour les encou-

(1) Noos avons déjà fait remarquer que» dans le langage du temps, le vieux Pontchartrain s'appelait officiellement M. le Chancelier, et signait Phélypeaux. Le fils s'appelait seul et signait Pontchartrain.

MULTIPLICATION DBS ACADEMIES 653

rager à lui faire voir des ouvrages qui fussent de dignes fruits de ses libéralités. En 1705, Foueauld, l'intendant érudit etmédailliste, venait d'obtenir la reconnaissance par le roi de Taeadémiequ'il avait organisée à Caen. « Je suis bien aise, lui écrivait Pontchartrain, d'y avoir contribué, mais si vous voulez que j'aie pour cette nouvelle assemblée, et pour ceux qui la composent, des sentiments d'estime et de considération, et que je leur rende tous mes bons offices dans les occa • sions,je vous priedeleur recommander de n'appliquer leur esprit et leur science qu'aux ouvrages qui le méritent, et surtout de ne penser jamais à moi (1). » Plus tard, sur la fin de la guerre, il ranimait l'académie d'Angers, presque détruite parla mauvaise volonté de son directeur ou l'indifférence de ses membres qui oubliaient de nommer aux places vacantes. II les excitait à nommer un autre directeur, et à combler les vides : «Malheur à vous, leur disait-il, si par de fausses et basses complaisances vous trahissez Tintérêt public ! »

Cette assurance d'une haute protection, encourageant le zèle, multipliait les corps savants. A Lyon, il se formait une académie par les soins de Brossette, à qui Boileau prédisait, dès l'anlTOO, un brillant a venir. Elle siégeait au plus fort de la guerre, pendant qu'on n'était pas bien assuré de n'être pas visité par les armes du duc de Savoie, et Brossette rendait compte de ses

(1) Depping» Corretpondance odministraHve : lettres à Bignon, 22décembre 1702 ; à Pabbé de Caumartm, 9 juillet 1703 ; à Foacauld, 3 février 1706.

séances à Boileau. Elle n'a pourtant été confirmée par l'autorité royale qu'en 1724. Bordeaux fut plus loi récompensé de son ardeur pour les lettres el les sciences (1712). « Le roi, dit Dangeau, établit par lettres patentes une académie à Bordeaux qui sera |K>ur les belles-lettres et pour les sciences. Elle sera composée de vingt académiciens^ tous gens de ce pays-là, et il y aura vingt autres places pour des honoraires et des agrégés qui pourront être de tous pays. C'est le duc delaFoi*cequi a demandé au roi l'établissement de cette compagnie, el il en sera le protecteur, comme le cardinal d'Estrées l'est de celle de Soissons, et moi; de celle d'Arles, qui sont établies depuis longtemps (1). » Il est certain que le roi se complaisait à développer ces institutions,et à attacher son nom à leurs progrès.Cela se fait sentir aux lettres-patentes par lesquelles, au sortirde la guerre, en 1713, il confirme l'établissement des Académies des inscriptions et des sciences. Il y célèbre la splendeur qu'apporte aux Etats le soin des lettres et des beaux-arts, la perfection où sont parvenues, sous son règne, la langue, l'éloquence et la poésie par les travaux de l'Académie française, œuvre de son père. Il rappelle comment il a créé lui-même successivement l'Académie des inscriptions et celle des sciences, et les a soutenues par des bienfaits que la difficulté des temps n'a jamais interrompus, et comment, après la paix de Ryswick, il leur a témoigné sa salisfaction en réglant l'objet, l'ordre et la forme de

(1) Dangeau» 13 octobre 1712.

VIEIUiBSSE DE BOILRÂU 666

leurs travaux^ et en les admettant à tenir leurs séances au Louvre. L'estime et la réputation que les compagnies ont acquises depuis ce temps-ià l'engagent de plus en plus à donner une forme stable et solide à des établissements si avantageux (1).

Des écrivains de la première et grande époque, il reste encore Boileau : après Corneille , disparu par droit d'aînesse dès 1684, La Fontaine est mort en 1 695, Sévigné en 1696, Racine en 1699; Bossuet meurt en 1704. Mais Boileau n'est plus qu'un vieillard; à l'exception de ses lettres intimes, il ne produit plus que la satire sur V Equivoque (1710) et sa discussion contre Leclerc. Quoiqu'on retrouve encore dans ces dernières œuvres sa fermeté de pensée, sa vigueur de style, il est dominé et comme enchaîné par les infirmités qu'il supporte assez mal. La description qu'il nous donne de son état explique son affaiblissement, et ne fait pas honneur à sa patience : « Je suis chargé « d'incommodités et de maladies, et les médecins ne «me défendent rien tantque l'application. Oh lia sotte c< chose que la vieillesse I ... La vieillesse m'accable de a tous côtés; l'ouïe me manque, ma vue s'éteint ; je a n'ai plus de jambes, et je ne saurais monter ni des* c( cendre qu'appuyé sur les bras d'au Irui. Enfin, je ne « suis plusrien de ceque j'étais, et, pour comble de mi- (( sères, il me reste m\ malheureux souvenir de ce que ce j'ai été. J'ai quatre-vingts ans à soixante et onze... « Oh la triste chose que soixante-douze ans (2) I » Cette

(1) Isambert» tome XX, page 584.

(2) Lettres de Boileau à Brossette, 1708 et 1709.

irritation lui rend plus sensible la perte de ses vieux compagnons de gloire et le pousse jusqu^à l'injustice envers l'infériorité de leurs successeurs. On raconte qu'ayant trouvé \e Diable boiteux y de Lesage, entre les mains de son valet^ il le menaça de le chasser^ si ce livre couchait dans sa maison. Un de ses amis ayanj commencé à lui lire Rhadamiste, il ne voulut entendre que deux scènes : « Quoi, monsieur, disait-il, chei^ chez-vous à me hâter l'heure fatale? Voilà un auteur devantqui les Boyer et les Pradon sontde vrais soleils. J'ai moins de regret à quitter la vie, puisque notre suite enchérit chaque jour sur les sottises (1). »

Au contraire, cette période est ia plus brillante de la vie littéraire de Fénelon ; car sans parler de ses ouvrages de controverse qui sont bien aussi des œuvres d'art, elle commence par la popularité du Tétémaque et finit par la Lettre à P Académie française. Le Télémaçue^dès son premier essai d'apparition (1699), avait eu toutes les faveurs du public, sinon de la cour. Imprimé partout, traduit dans toutes les langues, la passion qui y voyait la satire du grand roi contribua sans doute à lui donner celte gloire. Mais nous ne parlons ici que de l'approbation des littérateurs. Boileau y salua un poète, un vengeur des anciens et surtout d'Homère. « L'avidité, disait-il, avec laquelle on le lit « fait voir que, si on traduisait Homère en beaux mots, « il ferait l'effet qu'il doit faire (2). » C'est qu'il n'y a

(1) Bolseana,

2) Boileau à Brosselte, novembre 1690.

Page 1