IMPORTANCE LITTÉRAIRE DE FENELON
peut-être pas de livre plus capable de faire aimer et comprendre à des Français la beauté de la simplicité grecque. Il ne s'agit pas ici de justifier des plans de gouvernement impraticables comme celui deSalente^ nides tableaux de peuples parfaits, comme ceux delà Bétique, qu'on n'a jamais trouvés ici-bas, ni ces exagérations de vertu qui vont jusqu'à supprimer l'usage du vin, c'est-à-dire d'un don de Dieu. Il ne s'agit pas davantage d'examiner s'il convenait bien à Fénelon de faire la critique de Louis XIV pour l'instruction de son petit-fils. Pour notre part, nous croyons que tout précepteurconsciencieux a ledevoir de préserver son élève des mauvais exemples, et surtout des mauvais exemples de la famille, parce qu'ils sont les plus dangereux, pourvu qu'il sache concilier la connaissance de la vérité avec le respect filial. Ce qui nous importe en ce moment, et ce que nous louons sans l'éserve, c'est ce style qui coule de source avec abondance (Voltaire), nombreux et liant plutôt que serré ou coupé (Laharpe), cette poésie descriptive, cette harmonie imitative qui donne à la prose la couleur, la mélodie, l'accent, l'âme de la poésie (Maury), et ces élans de l'esprit vers les idées pures qui s'efForceiil à détacher l'homme de ses passions, des sensations naturelles, pour le rétablir dans sa dignité première. Des qualités semblables se rencontrent dans un autre ouvrage, chrétien sans allégorie, qui est resté également classique : le Traité de F existence de Dieu, dont la première partie fut publiée en 1712. Les lettres peuvent s'en faire honneur aussi bien que la phi-
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losophie. La première partie démontre l'existence de Dieu par le spectacle de la nature et la connaissance de l'homme en particulier; la seconde la démontre par les idées intellectuelles. Autant l'une est remarquable parla richesse de l'élocution, par le charme des images et des descriptions^ autant l'autre vaut par la clarté et la précision dans une matière aussi abstraite. Ce livre est sans contredit un des meilleurs qui aient été composés en français sur ce sujet; Laharpe y a reconnu le mérite^ Icplus rare et le plus précieux^ d'unir le sentiment à la pensée^ et de répandre, sur un sujet qui exige toute la rigueur du raisonnement^uneéloquenceaffectueuseetpersuasive.Ar^JT»tence de Dieu, il conviendrait peut-être d'ajouter les Lettres sur la Religioriy dont l'étendue fait autant de traités, adressées au duc d'Orléans sur sa demande, pour démontrer, s'il était possible, à cetétrange esprit l'existence de Dieu, l'immortalité de l'âme et le libre arbitre de l'homme (1713). Mais le temps nous presse, et nous avons encore à consacrer quelques lignes à la Lettre à F Académie française . C'est ici surtout qu'où est frappé de la liberté d'esprit, de la flexibilité d'intelligence, de l'étendue des connaissances de Pêne Ion. On aurait pu le croire absorbé dans les travaux de sa lutte contre le jansénisme; il venait de publier cette grande instruction pastorale en forme de dûilo> gue dont nous avons parlé. Il avait le cœur brisé par lan\ort du duc de Bourgogne, par la mort du due de Chevreuse, par la mort du duc de Beauvilllei*s. Il sp dégage, il s'isole de ces controverses el de ces affilie-
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tions^ et il envoie à T Académie tout un traité de littérature (1714). Daeier, le secrétaire perpétuel^ lui avait demandé^ au nom de ses confrères^ son avis sur les travaux qui pouvaient être les plus convenables a l'Académie par rapport à son institution. Pénelon répond par des conseils dont l'exécution aurait constitué l'Académie souveraine de la lan<^ue et de tous les genres littéraires. Au dictionnaire il voudrait ajouter une grammaire utile aux étrangers^ et en même temps aux Français des diverses provinces^ pourassureren tre eux l'uniformité par la conviction de la justesse des règles, et l'adoption discrète mais résolue de mots nouveaux pour satisfaire à l'expression des coutumes et des idées nouvelles. Il demande un traité de rhétorique pour former de vrais orateurs par les principes de la saine éloquence et non par les formules vides des rhéteurs ; un traité de poésie pour ramener les poêles au naturel etcontenir leurs passions dans le vrai; un traité sur la tragédie pour la dégager enfin de cet emploi obligatoire de l'amour devenu en France un abus ridicule et dangereux, et de la vaine enflure qui est contre toute vraisemblance; un traité sur l^ comédie [)our en bannir le comique bas et grossier, et le :our ^racieux donné au vice; un traité sur l'Ai^/o^r^ pour) faire régner l'impartialité envers les individus et les nations, l'ordre et l'arrangement par les idées bien plus que par la chronologie seule, la peinture des mœurs et des formes de gouvernement. Enfin, comme il craint que la querelle des anciens et des modernes n'empêche Taccord des esprits sur toutes ces ques-
tioiis^ il aborde lui-même cette querelle pour essayer de Fapaiser en faisant aux uns et aux autres la partdu bien et la part du mal. II propose « aux hommes qui . «ornent son siècle de ne pas mépriser ceux que tant « de siècles ont admirés.» Il ne vante « pas les anciens « comme des modèles sans imperfections, )» et il souhaite au contraire « de voir les modernes victoriein « par l'étude des anciens qu'ils auront vaincus». Ne dirait-on pas qu'il parle pour lui-même et qu'il enseigne par son exemple. Rien n'est plus moderne d'aU lures et de pensée que cette lettre à l'Académie, et rien n'a été plus inspiré par le souvenir et le souffle de l'antiquité. Les citations de Virçile, d'Horace, de Térence, de Plante, de Cicéron, etc., y Jaillissent pour ainsi dire à chaque phrase, comme pour mettreen latin la pensée française, et démontrent avec une griee incomparable que les leçons du passé ne nuisent jamais au progrès. Aussi cette pièce est-elle restée, comme la dernière pix>duction de l'esprit du xvii* siècle, digne de ses plus beaux moments, et comme un des meilleurs ouvrages classiques.
Parmi les écrivains dont les commencements appartiennent au siècle de Louis XIV, et la iin an règne suivant, il convient de nommer Jean-Baptiste Rousseau qu'un autre poëte a B^^eXé V Orphée de la France, et en faveur duquel on a quelquefois risqué Tépithète de grand. Assez malheureux au théâtre comme nous l'avons vu (tome V, chap. xxxvi), il s'était tourné vers la poésie lyrique, où il rencontrait peu de devanciers français, et où il a pris un ran