JEAN-BAPTISTE ROUSSEAU
qu'il serait injuste de ne pas lui reconnaître. Singulier mélange de goûts et d'aptitudes contraires^ il composait des hymnes religieuses pour le duc de Bourgogne et des épigrammes obscènes pour les libertins du Temple : David à la cour et Pétrone à la ville y comme on Ta qualifié. Il a célébré en l'honneur de Chaulieu la pureté des innocents banquets du Temple, et dans La Fare la vertu parée des attraits de la volupté; et il s'est fait un nom fameux [l) par ses poésies sacrées, paraphrases de psaumes et de cantiques de l'Ecriture sainte. Ses hommages au duc de Bourgogne, dont il a chanté le fils aîné (ode sur la naissance du duc de Bretagne), et aux princes dont il exaltait les mérites (ode sur la mort du prince de Conti), le protégèrent assez longtemps contre des inimitiés personnelles. A la fin Tâpreté de ses épigrammes détermina sa disgrâce. Accusé de couplets infâmes contre les habitués d'un café qu'il fréquentait, il crut en avoir découvert fauteur véritable dans un de ses accusateurs. Mais quoiqu'il eut deviné juste, comme les preuves légales manquaient, il fut condamné par arrêt du parlement (1712) au bannissement à perpétuité « pour a avoir distribué des vers impurs, satiriques et diffa- «matoires, et fait de mauvaises pratiques pour faire « réussir l'accusation contre un autre». Il avait prévenu l'arrêt en sortant de France ; ce fut contre lui une prévention impitoyable. <& Il est allé, dit Dan-
(1) Dangeau l'appelle plusieure fois fameux poéie, uo peu saiiriqae : mars et décembre 1710.
(( geau (1), dans les villes ennemies de Flandre, ce qui « le condamne plus que le jugement du procès. » Il vécut désormais à Tétranger, et quelquefois dans la familiarité des ennemis de la France. Ces tristes aventures^ peu honorables à l'homme^ n'infirmant pas le mérite de plusieurs de ses psaumes, quoique en ce genre il reste trop souvent inférieur à la Bible, son original (2), le ton élevé et quelquefois sublime de ses odes, et la perfection de ses cantates, genre nouveau oàil n'avait pas de modèles et où il n'a pas eu d'imitateurs.
Au théâtre, depuis 1701, Crébillon cherchait la nouveauté et le succès dans les émotions violentes, dans les situations terribles qui ont la prétention de forcer l'intérêt par l'épouvante, mais qui ne prouvent ordinairement que l'impuissance de toucher par le naturel. Il le disait lui-même : « Je n'ai {las à choisir; Corneille avait pris le ciel, Racine la terre; il ne restait que les enfers, je m'y jette à corps perdu. » Ses pai'lisans l'ont proclamé «c créateur d'une grande « partie qui lui appartient en propre> de cette terreur «qui constitue la véritable tragédie». Un père condamné à tuer lui-même son fils, sans passion, pour accomplir un vœu imprudent, un frère qui se venge d'une vieille oflFense en forçant son frère à boire le sang de son propre fils, unefillequi, comme l'ÉIeclre de Sophocle, prépare la mcnrt de sa mère pour venger
(1) Dangeau» 29 décembre 1710.
(2) Voir en particulier sa paraphrase de Vin exitu. Combien k lyrisme du poète hébreu est supérieur !
CRÉfiILLON 6^3
son père assassiné par celle épouse infidèle; de lels sujels, empruntés à des tein ps où la Grèce était encore cannibale^ tranchaient fortement sur les habitudes du théàlreen France et même sur les emprunts faits jusqu'alors aux traditions grecques. De là Idoménée^ Airée^ Electre. Cependant la terreifrmême faisait souvent défaut à Crébillon. Dans Idoménée il concentrait l'intérêt sur une rivalité d'amour ridicule entre le roi et son fils. Dans A^rf^, après la belle scène où Atrée reconnaît son frère, il n'y avait plus, pendant trois actes, d'autre émotion que la scène féroce de la coupe de sang. Dans Élective y il n'osait pas laisser à l'héroïne le caractère sauvage qu'elle a chez les Grecs, et mettait en action bien plus le dévouement de la sœur que la fureur delà fille parricide. Son style incorrect, inégal, quoique entremêlé de vers supérieurs, et quelquefois même de belles tirades, ne révélait encore qu'un écrivain peu habile à discerner le beau du faux brillant. Tout à coup, en 1711, il donna un chef-d'œuvre: Rhadamiste et Zénobie^ où, à l'exception du premier acte, tout étaitsupérieur, la fable et le langage. La terreur y a sa part dans la haine réciproque de Pharasmane et de Rhadamisle, et la morale y trouve sa satisfaction dansle respect filial du fils iriomphantde sa rancune. La politique est grande dans la haine du roi pour les Romains, et l'amour y est beau et vrai dans la reconnaissance des deux époux, dans la fidélité de Zénobie et dans l'honnêteté d'Arsame. Qu'on y joigne une conduite générale qui fait croître l'émotion de scène en scène, et ce style si fier dans la riposte
de Pharasmane à rorgiieil deCésar^ si palpitant quand Hhadamiste avoue Tétat de son àme^ si tendre quand il a recouvré, malgré son crime, le cœur de sa femme, et Ton comprendra que Crébillon ait pu croire un moment qu'il serait t/nfi/î^^ /ro^i^ poêles tragiques de la France. Malheureusementce moment fut court. Crébillon n'avança plus que pour déchoir par XerxèSj par Sémv'amiSy et ne se releva jamais.
A Re^nard, qui n'était pas tombé en désuétude, puisque le Légataire universel est de 17(}8, venait se joindre un nouvel auteur comique, qui, pour n'être pas poète, n'en doit pas moins compter parmi les écrivains, et surtout parmi les hommes d'esprit. Lesage, un de ceux chez qui pétille le plus vivemeol l'esprit français, ne semblait appelé, à son début, qu'à copier les Espagnols, comme au temps de Scarroa et de Thomas Corneille, à mettre en français des comédies d'outre-Pyrénées. Il en avait déjà donné quelques-unes sans grand succès, quand il emprunta à l'Espagne l'idée, le cadre, non plus d'une comédie, mais d'un roman, qu'il remplit d'idées françaises. Il publia en 1707 le Diable boitetiXy revue et satire de tous les états, de loutes les conditions, dont la vogue (ut spontanée et universelle. Le diable Âsmodée, délivré des charmes d'un magicien par un jeune gentilhomme, pour remercier son libérateur, le promène par toute la ville, et en soulevant les toits des maisons lui fait voir les hommes de toute classe dans les secrets de leur vie, ou raconte leur histoire. Personne n'échappe à cette revue ; plus d'un personnage