‹ Histoire du règne de Louis XIV; récits et tableaux (volume 4)Chapitre 126 sur 135 · LESAGE · texte numérisé non relu

LESAGE

vivant y est facile à reconnaître parmi ceu\ qui sont morts. Il y a là des aventures galantes qui ne sont pas de pures inventions^ de rudes camouflets aux gentilshommes et aux grandes darnes^ à la justice, même aux chanoines et aux moines. Quel attrait pour la malignité et combien chacun devait être pressé d'y trouver le portrait de ses voisins et amis ! Toutes ces peintures sont si fines^ si éclatantes de traits d'esprit^ et dans une langue d'un goût si irréprochable, avec un choix d'expressions dont aucune convenance ne peut s'alarmer. Aussi le succès en fut si prodigieux, qu'en peu de jours il n'en restait chez le marchand qu'un seul exemplaire ; deux jeunes gens de qualité se le disputèrent, dit-on, l'épée à la main, et le vainqueur emporta le volume. Après s'être si bien mis en possession de la renommée, Lesage pouvait aborder le théâtre avec plus d'avantage. Il fit jouer en 1708 Crispin rivai de son mftUre , petite pièce sans caractère, mais tissu de reparties gaies ou mordantes assez serré pour ne pas laisser reposer le rire. Alors il osa s'attaquer à une classe puissante, celle des financiers ou traitants, et il donna Txircaret en 1709. L'entreprise était audacieuse, puisqu'il fallut un ordre du Dauphin pour décider les comédiens du roi à apprendre et représenter la pièce ; mais le succès fut en raison de la résistance même. La foule, ennemie des. financiers, accourut au théâtre comme on court à la vengeance* « Le public, dit Lesage, aime à rire aux « dépens de ceux qui le font pleurer (1). » (1) Criiiqm de Turcaret par le Diable boiteux : premier diaiogae.

Turcaret n'est pas un drame savamment conduit^ une action unie et bien liée; c'est plutôt une série de scènes^ où apparaissent la sottise, l'orgueil, Fimprévoyance, les prodigalités, les abus de pouvoir d'un financier enrichi, et à côté les roueries des coquettes et les friponneries des valets qui exploitent ses défauts jusqu'à le ruiner. «Nous plumons une coquette, dit « Frontin, la coquette mange un homme d'aflaires, « l'homme d'affaires en pille d'autres; cela fait un «ricochet de fourberies leplusplaisantdu monde (1);» telle est kpeu près la marche générale jusqu'à ceque leméme Prontin, voyant Turcaret ruiné, arrêté, etiuimême nanti de ce qu'il a volé à son maître, s'écrie pour conclusion : « Lisette, nous allons faire souche d'hon- « nêtes gens... voilà le règne de M. Turcaret fini ; le «mien va commencer.» Ce n'est donc pas dans l'ensemble, c'est dans les détails que réside l'intérêt; mais dans les détails quelle abondance de tableaux piquants, de situations comiques, de traits de caractère, soit dans l'entretien de Turcaret avec l'usurier Rafle, soit dans ses rencontres imprévues avec sa sœur qu'il dédaigne et sa femme qu'il a reléguée en province, soit dans Taplomb des coquins qui se consolent des dangers de leur état par l'a perspective du bénéfice, et disent avec Frontin : « Après quelque teùips de fatigue et de peine, je parviendrai enfin à un état d'aise. Alors quelle tranquillité; je n'aurai plus que ma' conscience à mettre en repos» v C'était bien là une confédîe pla-

(1) Dernière scène du premier acte.

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