‹ Histoire du règne de Louis XIV; récits et tableaux (volume 4)Chapitre 18 sur 135 · EFFET DU TESTAMENT EN EUROPE I · texte numérisé non relu

EFFET DU TESTAMENT EN EUROPE I

(l'indignation ou de dédain pour ses adversaires. Il n'y 3Lj si on veut l'écouler, que des Français accoulu mes, selon le génie de leur nation, à flatter lâchement leurs rois, qui aient pu croire, depuis la mort de Philippe IV, que le roi très-ehrélien el lous ses descendants n'étaient pas à jamais exclus de la succession espagnole. Mais lui, qui n'était pas Français, dans quelle conviction ou quel sentiment avait-il donc reconnu au roi très-chrétien un droit à la moitié au moins de cet héritage par le traité de partage de 1668? Il n'admet plus qu'une règle pour cette succession : les renonciations cou fivméesp'dr les testamenlsdes prédécesseurs de Charles II, et la nécessité de prévenir la réunion des couronnes de PVance et d'Espagne sur la même tête. Il atteste les renonciations sans en prouver la validité, et il bafoue, sans les réfuter, ceux qui affirment que la réunion est suffisamment prévenue par le

choix d'un prince cadet non deslinéautronede France. Il termine en traitant de prévaricateurs et de trans^ fuges les ministres de Charles II, promoteurs d'une pareille résolution, et il fait appel à la conscience de la nation espagnole. « Ces peuplçs, dit-il, sont oppri- « //i^.9 aujourd'hui par la main étrangère; ils se ressou- « viendront de la douceur de l'Autriche qu'ils ont «éprouvée par tant de siècles, et en même temps de «leur devoir, et ils retourneront bientôt ouverte- « ment à leur première obéissance (1). » Quelle présomption et quelle paternité ludesque après tant de

(l) Dnmonl, Corps diplomatique, tome VIII.

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misères amassées sur l'Espagne par le gouvernement allemand! Ne croirait-on pas enlendre les Prussiens de 1871 se faire honneur d'avoir Kbêré l'Alsace de r oppression française ?

Depuis qu'il prévoyait la nécessité d\ine guerre pour le triomphe de ses prétentions, il s'y préparait par des levées de troupes et des alliances. A cetlefin, en dépit des oppositions permanentes d'une partie de l'Allemagne, il avait conféré définitivement la dignité électorale à la maison de Hanovre. Il satisfit l'ambition de l'électeur de Brandebourg en lui conférantia disrnité rovale. L'élévation de l'électeur de Saxe au trône de Pologne offusquait ses pairs allemands. L'électeur de Brandebourg, Frédéric III, prince fas« tueux, aussi sensible aux dehors brillants de Tantorité qu'à l'agrandissement solide de ses domaines, aspirait ardemment à devenir roi dans un de ses États, dans la Prusse qui ne relevait pas de l'Empire. Par la force du vieux prestige qui entourait toujours la Majesté impériale, c'étaità l'Empereur seul de donner des couronnes. Frédéric sollicita de Léopold la grâce d'être reconnu roi de Prusse; l'Empereur saisitcelle occasion de se faire assister dans la lutte prochaine. Un traité du 16 novembre 1700 stipula de la part du requérant un secours de dix mille hommes pendant toute ladurée de la guerre, l'accord toujours constant avec rEm|)ereur dans les affaires d'Empire, le renoncementau subsideque l'Autriche lui'devait, la pro* messedesa voix pour l'élection impériale despetilsfils de Léopold.. A ce prix, il fut roi, il courut en liâteà

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Kœnigsberg^ et s'y fit couronner le 18 janvier 1701. La plupart des puissances ne firent pas difficulté de lui reconnaître ce nouveau titre. La France seule^ avec TEspagne^ refusa son approbation. Aussitôt lék rapports furent rompus entre Versailles et le Brandebourg; l'envoyé français reçut Tordre dequilter Berlin le 9 janvier 1701, dix jours après l'envoyé de Brandebourgquittait la France (1). L'avantage d'avoir sus* cité un ennemi à Louis XIV déroba aux yeux de Léopold la vue des dangers où sa nouvelle alliance mettait la maison d'Autriche. Le titrederoi, par l'égalité de rang, encourageait le vassal à tenter l'indépendance, et de suite en suite à disputer la supériorité. Le prince Eugène y voyait plus clair quand il disait que l'Empereur aurait dû faire pendre les ministres qui lui avaient donné un pareil conseil.

L'Empereur se rapprochait en miême temps des puissances maritimes. Après avoirmenacé de les planter Idy quand elles ne lui offraient que la moitié de l'héritage espagnol, maintenant qu'il avait toutperdu^ il les trouvaitbonnes à prendre les armes pour lui et à déposséder son concurrent heureux. Il ne voulait commencer la guerre qu'après s'étré assuré, par une alliance offensive, de la participation de l'Angleterre et des États-Généraux. Il espérait même, comme par le passé, laisser retomber tout le poids de la guerre sur l'Angleterre et la Hollande. C'est le soupçon exprimé alors par Guillaume (2), et vérifié par l'aveu formel de

(1) Dangeau, Journal, 9 et 19 janvier 1701.

(2) Lettres de Guillaume à Heinsius, 11 et 18 janvier 1701.

Léo|X)ld à Villars. « Je n'y mettrai guère du mien, disail-il à renvoyé français, l'Angleterre, la Hollande el tous les princes de TEurope me fournironl des troupfes et de Targent (1). » Mais cet égoïsme cynique était peu de nature à lui concilier d'actifs coopérateiirs. Guillaume en particulier voulait attendre que son Parlement eût parlé, ou que l'Empereur se fût compromis par un commencement d'hostilités.

Cependant Louis XIV exerçait royalement sesfonctions de tu teur de l'Espagne. Pendant le voyage triomphal de Philippe V vers Madrid (et il dura longtemps, du 4 décembre 1700 au 19 février 1701), la junte de réi;ence espagnole remit en quelque sorte au roi de France les soins du gouvernement. Les dépêches d'Espagne affluaient au Conseil de Versailles, en plus grand nombre que de tous les autres pays de l'Europe ensemble. Le roi disait lui-même qu'il travaillait phis aux alfairos (fEspagnequ'à celles de France. Dangeau le loue de ré|)ondre ainsi à la confiance de ses protégés (2); M'"*' (le Maintenon appelle cette confiance le c( comble de la gloire », car « rien n'est plus flatteur que de se faire aimer après s'être fait craindre i3) ». Dans la prévision des dangers dont la résistance aulrichienne pouvait menacer l'Italie espagnole, le comle de Tessé fut expédié (décembre 1700) dans le Milanais pour surveiller les dispositions du peuple, pour gagnera la cause de Philippe V le duc de Savoie, dont

(1) Mémoires do Villars, première partie.

(2) Dangeau, décombre 1700.

(3) Maintenon m duc de iNoailles, 11 janvier 1701.

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les États ouvraient le Milanais aux P>anGais^ le due de Mantoue et les Vénitiens, dont les Etats n'avaient qu'à rester neutres pour fermer le Milanais à rAulriehe.

L'accueil fait à Tessé fut un nouveau sujet de contentement pour la cour de France; on avait crié partout : « Vive le grand Louis » en même temps que « Vive son l^elit-fils Philippe » ; il semblait que les deux rois régnaient ensemble. Bientôt une mesure capitale de la junte transporta en quelque sorte à Versailles le siège du gouvernement d'Espagne. Ordre fut donné aux gouverneurs et vice-rois d'obéir au roi de France comme au roi d'Espagne; ordre aux ambassadeurs, ministres et envoyés d'Espagne, de rendre compte au roi de France de l'état de leurs négociations, d'entrer dans toutes les ligues, de faire tous les traités que Sa Majesté leur conseillerait, en un mot, de lui obéir comme s'ils étaient ministres de France. Cette fois toute la monarchie d'Espagne était assujettie à l'autorité directe de Louis XIV, depuis l'extrémité de la Sicilejusqu'aux Alpes, depuis les Pays-Bas jusqu'à l'Amérique (janvier 1701). Les courtisans n'y voulaient voir qu'un nouveau triomphe pour leur maître, cet abandon absolu des Espagnols à sa protection étant à leurs yeux la preuve irrécusable de sa supériorité dans le monde. Des serviteurs ou des amis mieux inspirés ou plus sincères auraient craint pour lui, dans ce pouvoir illimité, la tentation d'en abuser, et quelque entreprise capable de donner raison à ses ennemis. L'usage qu'il ne tarda pas à en faire fut en effet le premier grief d'où sortit la guerre générale.

Guillaume attendait et épiait les occasions. Profondément ulcéré d'avoir été la tiupe du traité de partage, il aspirait à la vengeance^ il Tavouait à ses confidents : « Je ne peux vivre, écrivait-il (1), en bonne intelli- « gence avec la France, l'affront que je viens d'essuyer « est trop éclatant pour que je puisse le dissimuler. » Contenu par l'opinion pacifique des Anglais, il cherchait à changer cette opinion, à la disposer tout doucement à la lutte, c'est encore lui qui ledit : « Le seul jeu « que j'aie à jouer avec ce peuple (les Anglais), c*est de « l'y disposer insensiblement (2). » Mais les prétextes lui manquaient; il n'en trouvait pas même dans l'élévation du duc d'Anjou au trône d'Espagne, ni dans la conduite de ce roi depuis son avènement ; il reconnaissait que ni F Espagne ni Philippe V ne lui amimt donné aucun sujet de plainte (3). Il n'avait donc d'autre ressource que d'exciter sur quelque point, par un de ses anciens alliés, un commencement d'hostilités, espérant des complications, qui ne manqueraient pas de suivre, le droit d'y faire intervenir l'Angleterre et la Hollande. Dans cette pensée, il poussait secrètement l'Empereur à réclamer par les armes contre le testament, et lui faisait entrevoir son appui. «Si l'Empe-

(1) Lettre à Heinsius, 11 décembre 1700. Un Anglais, amideGoil* lanine, écrivait au prince de Vaudemont : « Le roi (Gui)laame) est au désespoir d'avoir été pris pour dupe dans la succession d'Espagnoi lui qui croyait avoir pris l'autre pour ce qu'il est. » Lettre de Tessé à Louis XIV, du 4 janvier 1701, dans laquelle Tesaé rend compte des dispositions de Vaudemont.

(2) Lettre à Heinsius, 16 novembre 1700.

(3) Lettre à Heinsius, 14 décembre 1700.

« reuFy disait-il à un envoyé autrichien^ veut prendre a sur lui de commencer la guerre avec vigueur, la « France nous fournira bientôt T occasion (fy entrer (1). » Pendant qu'il spéculait ainsi sur les provocations de la France, Louis XIV le servit à souhait par un coup hardi^ qui fut pris par les Hollandais pour une menace à leur indépendance, et qui était de nature, par Teflet du voisinage, et Guillaume aidant, à inquiéter les Anglais.

Après la paix de Ryswick, et par défiance de Louis XIV, le duc de Bavière, gouverneur des Pays- Bas espagnols, avaitconcluaveclesEtats-Généraux un arrangement en vertu duquel des troupes hollandaises devaient tenirgarnison dans les villesde Luxembourg, Namur, Charleroy, Mons, Ath, Oudenarde et Nieuport. Parcetteoccupation, le gouvernement espagnol avait cru mieux assurer à l'avenir la défense de ces places contre les entreprises de la France, et les États- Généraux se constituer, en avant de leur propre territoire, une barrière contre le renouvellement de l'invasion de 1672. Ces calculs, ces accords d' u n autre temps venaient de perdre leur raison d'être par l'avènement de Philippe V. Si l'Espagne avait désormais un voisin à craindre pour les Pays-Bas, c'était bien plutôt la Hollande que la France, et il ne convenait plus au nouveau roi d'entretenir en camp retranché, dans un de ses États, les adversaires de sa cause, les ennemis éternels de son protecteur. Louis XIV ne pouvait souffrir

(1) Letlra de Guillaume à Heiiisius» 18 janvier 1701.

cette attitude belliqueuse contre lui-même, ce danger pour la royauté de son petit-fils. Investi de pouvoirs illimités pRvla junie^ il résolut de substituer les Français aux Hollandais dans la garde des Pays-Bas. Après s'être assuré de la connivence de l'électeur de Bavière, il donna ordre au maréchal de Bou (Tiers, alors à Lillcy d'expédier des troupes contre chacune des villes qui composaient la barrière, Leçmesuresfurentprisesavec une admirable précision et un secret impénétrable. Le 6 février. 1701, à la même heure, malgré la différence des chemins et des distances, chaque corps français arrivait à sa destination sans que personne eût soupçonné sa marche. Les commandants hollandais et leurs troupes, surpris, déconcertés, inférieurs en nombre, ne tentèrent aucune résistance. Vingt-deux bataillons des Etats-Généraux, leurs plus vieux et leurs meilleurs soldats, se trouvèrent par le fait prisonniers, et pendant quelques jours inspirèrent de grandes inquiétudes à leur gouvernement et à Guillaume. Mais Louis XIV n'avait voulu quedonner un avertissement aux Hollandais, non leur déclarer la guerre. Il crut même qu'une marque de générosité, après cette démonstration de sa force, lui concilierait les esprits modérés; il renvoya, au bout de cinq jours, les vingtdeuxba taillons avec armeset bagages (1 ). Il se contenta de faire expliquer ses intentions aux États-Généraux par l'ambassadeur d'Espagne. Celui-ci déclara que

(I) Dangeau, février 170L Saint-Simoo, Mémoires, tome U, chapitre XIV : Lettres de Guillaume à Heiosius.

rentrée des Français dans les Pays-Bas avait eu lieu du consentement de la cour d'Espagne, que cette occupalion avait été rendue nécessaire par la lenteur des Étals à reconnaître Philippe V. Quand les États négociaient des alliances avec les ennemis de l'Espagne, quand ils augmentaient incessamment leurs troupes, le roi très-chrétien était en droit de pourvoir aux dangers de son petit-fils, et surtout de ne pas laisser la garde d'une partie de la monarchie espagnole à ceux qui ne reconnaissaient pas le roi.

Ilsembla d'abord que ce trait d'audace dut tourner ail profit de son auteur. A la vue des troupes françaises c;mlonnées à leurs portes, un cri s'éleva dans les Provinces-Unis, et la voix d'Amsterdam plus haut que les autres, qu'il Fallait sans plus de délai reconnaître Philippe V. En vain Heinsius combattit cette proposition comme un engagement qui lierait les mains à la République vis-à-vis de ses anciens alliés et de son éternel ennemi. La peur d'irriter, d'attirer immédiatement les forces irrésistibles du dominateur sur un territoire mal préparé à la résistance, prévalut contre toute autre considération. Le 21 février 1701, les États-Généraux reconnurent solennellement Philippe V. Il y eut en Angleterre un mouvement pareil. Dès l'ouverture du Parlement (20 février 1701), uneminorité nombreuse proposa de reconnaître le nouveau roi d'Espagne, et quoique la motion eût été écartée par un tour d'éloquence assez heureux, les débats qul^uivirent ne tardèrent pas à la ramener et à la faire réussir. Dans cet esprit d'hostilité qui était le tourment de Guillaume^

les Communes blâmèrent hautement le traité départage, conclu et scellé du grand sceau par des favoris d'origine étrangère sans le concours des Anglais naturels, vrais défenseurs des intérêts nationaux, et elles mirent en accusation Portland et quelques-uns de ses collègues. Les lords reconnurent bien que le roi de France paraissait avoir violé le traité de partage ; maïs, au lieu de demander une réparation par les armes, ils se contentèrenld'inviter leur roiàmeltreàravenir plus de prudence dans ses négociations avec Liouis XIV. Déconcerté par le blâme cfes uns^ par les conseils peu belliqueux des autres, Guillaume craignit que le Parlement, par amour de la paix, ne lui forçât la main pour reconnaître Philippe V: il aima mieux se conserver un air de liberté en reconnaissant de lui-même le nouveau roi d'Espagne (29 avril 1701).

Mais Guillaume et Heinsius avaient fait leurs restrictions mentales et se les étaient communiquées. a Cette simple reconnaissance du roi d'Espagne, écrivait Guillaume, nous laisse libres de contracter tous les engagementsque nous jugerons nécessaires avec la cour de Vienne, hormis le seul point de commencer immédiatement la guerre (1). » Heinsiusavouaitàson tour que cette reconnaissance pure et simple n'engageait à rien la Hollande, qu'elle ne tranchait pas les questions, que c'était une manière de donner aux Hollandais l'apparence de la bonne volonté, et, en cas de guerre, de rejeter « tout le tort sur la France (2). » Les

(1] Guillaume à Heinsius, 18 janvier 1701. (éj Heinsina à Guillaume, f& février 1701.

Elats-Générauxlelatssèrentvoirau moment même OÙ ils reconnaissaient Philippe V^en demandant au roi de France rouverlure de négociations pour régler à Tamiable la succession d'Espagne^ se donner à euxmêmes et à TAngleterre toute la sécurité désirable, et une satisfaction convenable à l'Empereur. Ils voulaient que le roi de France retirât dans le plus bref délai ses troupes des Pays-Bas, et leur livrât à eux-mêmes lagardedeVenloo,Ruremonde,Stewenwerth,Luxembourg, Namur, Charleroi, Mons, Dendermonde, Damme et Saint-Donat, avec commandement et pleine autorité dans ces places, et interdiction à l'Espagne mêmede bâtir aucun fort à Tentour, d'élever des lignes et ouvrages de fortification sur son propre territoire. Ils réclamaient pour TAngleterre, dans les mêmes conditions, la garde des villes d'Ostendeet de Nieuport, et bientôt sur le conseil de Guillaume ils proposèrent, pour la satisfaction de TEmpereur, l'abandon du Milanais et des Pays-Bas espagnols. De telles exigences étaient tout au plus ce qu'un vainqueur au rait pu imposer à un ennemi épuisé ; c'était en outre un attentat à lasouverainetédel'Espagnesur son propre territoire, une violation de l'unité de la monarchie contre le gré des Espagnols. Louis XIV les fit imprimer et publier pour accabler ses adversaires sous le ridicule (1), et il se contenta d'y opposer l'offre de renouveler le traité de Ryswick comme garantie de la paix de l'Europe. Il n'y avait aucune entente à espérer

(1) Dangeau, 27 mare 1701.

d'une négociation ainsi conduile;mais^ en traînant en longiieiir,en prolongeant pour les Etats-Généraux une situation menaçante^ elle aigrissait les esprits contre la France ; elle donnait le temps de faire des préparatifs de guerre, et d'attendre que l'Angleterre elle-même entrât dans ce courant belliqueux.

Guillaume travaillait sans relâche à disposer insemi' biement les Anglais à la guerre. D'abord il les prit par un de leurs endroits les plus sensibles, le zèle du proteslantismeetlacraintederinterventiondeLouisXIV dans leursaffaires religieuses. La princesse Anne, sa belle-sœur, destinée à le remplaeersur le trône, venait de perdre le duc deGlocester, son dernier enfant. C'était une question de savoir à qui reviendrait après elle la couronne d'Angleterre,et si lefils de Jacques II n'était pas l'héritier naturel comme le plus proche pa* rent. Au milieu de ces préoccupations une lettre, évidemment égarée et qui n'avait rien d'officiel, tomba à Londres, au lieu d'aller à Saint-Germain sa destination. C'était un ancien ministre de Jacques II, retiré en France, qui parlait un peu à l'aventure d'un parti assez nombreux de Jacobites en Ecosse et de la confiance qu'ils pouvaient mettre dans la protection de Louis XIV. Guillaume en tira habilement parti pour établir la connivence entre les espérances des jacobitesetles dispositions de Louis XIV contre la religion des Anglais. L'opinion une fois émue, il en profita pour enlèvera la descendance de son Iieau-pèresa-dernière espérance^ pour faire déclarer par le Parlement que nul ne pouvait ceindre la couronne d'Angleterre

sans professer la religion protestante, pour faire appelerau Irôneaprès la princesse Anne l'électrice de Hanovre, petite-fille de Jacques P' par l'électeur palatin F'récléric V( 1 ) . Par cet acte et établissement fu t complétée la Déclarationdes droits de 1689. Par là, disent les admira tenrsdeGuiilaume,ildonna la plusgrandepreuve de son désintéressement en sacrifiant, sans aucune réserve, les intérêts de famille à la consolidation du protestantisme et des IibertésangIaises(2).Maisdéjà ilretirailde cette manœuvre un premier bénéfice très-opportun. La craintede voir encore une fois Louis XIV poursuivre le rétablissementde Jacques II avait ranimé les esprits contre la France, et réveillé les idées de guerre. La Chambre dès lors, en rautorisantà sévir contre lespapistes,à désarmer les suspects, le pressait d'équiper au plus tôt une flotte suffisante pour la défense de son royaume, et il promettaitde ne rien négliger contre les ennemis de son gouvernement tant à Tintérîeur qu'au dehors.

Cette première impulsion donnée, il exploita une autre apparence de danger : « Il n*y a, écrivait-il, que « la crainted'un danger qui puisse inspirer à ces bom- «( mes (le Parlement) des mesures salutaires. » Cette

(1) Dumont, Corps diplomatique, tôine VIII.

(2) Sirtema de Grovestins, tome VIII. Il veut absolument que toutes les entreprises de Guillaume aient été inspirées par un esprit de philanthropie cosmopolite, que soit l'invasion de 1688, soit le dernier coup porté en 1701 aux droits des Stuarts, comme aussi sa lutte acharnée contre Louis XIV, n*aientpas eu d'autre mobile qu'un zèle désintéressé pour les libertés d'une grande nation, la conservation da protddtantisme et de l'équilibre européen.

fois ce fut la lenteur des négociatioas de La Haye auxquelles il prenait pari, et le refus parLouis XIV de comprendre TAngleterre dans le même traité que la Hollande. Il avait pourtant été reconnu par le passé que la barrière des Pays-Bas espagnols intéressait également la République et la Grande-Bretagne. Le parlement, informé à proposde cette nouveauté, déclara, par un respect inflexible des vieilles alliances, qu'il ne fallait pas souffrir que les intérêts de l'Angleterre fussent séparés deceuxdeses voisins. Enmémelemps des pamphlets, trop favorables à Guillaume pour ne pas procéder de son inspiration, circulèrent contre la Chambre des communes, lui reprochant comme une ingratitude son opposition à un roi « qui avait fait tant de grandes choses » ,et la menaçant de la colère du peuple anglais. Ces écrivains anonymes flétrissaient les adversaires du traité de partage, recommandaient les droits de TEmpereur à la succession d'Espagne, et demandaient la guerre contre Louis XIV s'il n'évacuait pas sans délai les Pays-Bas espagnols (1). Pendant que ces manœuvres agitaient les esprits en sens divers, une démarche des États-Généraux les réunit tout à coup dans la même pensée. Le nombre des troupes françaises dans les Pays-Bas augmentait à mesure que les négociations de La Haye traînaient en longueur; les positions qu'elles occupaient pouvaient être prises pour l'annonce d'une guerre imminente.

(1) Pamphlets signés Légion, adressés au roi» à la Chambre des communes et à la Chambre des lords. Voir Sirtema de Grovestins, tome vni> chapitre vu.

Les États-GréDératix écrivirent à Guillaume pour implorer son assistance (mai 1701). Ils représentaient les Français formant une ligne d^Anvers à la Meuse^ une autre ligne d'Anvers à Ostende^ entassant des munilions de guerre et desapprovisionnements defourrage enFlandre, en Brabant^ en Gueidre, à Namur, et construisant des forts jusque sous le canon des places hollandaises.Dans celte extrémité,les Etats-Généraux n'avaient plus d'autre ressource que la rupture de leurs digues et Jes inondations^ à moins que Guillaume elson parlement^ pour prévenir leur propre ruine^ ne vinssenten aide à leurs anciens alliés (l).Ce cri de détresse fut entendu. Dès qu^il eut retenti^ par les soins de Guillaume» dans la Chambre des communes^ celleeimontratantd'ardeurpour les intérêts de l'Europe et desalliés de la Grande-Bretagne, qu'il n'y fut « plus question quede la nécessité d'entrer en guerre » . Ainsi s'exprimait Guillaume triomphant (20 mai 1701). Les préparatifs devaient être longsjon ne passe pasenquelques semaines d'un état de paix exagéré à la mise en train d'une guerre générale. Mais le principe était posé. Les communes votèrent pour les dépenses de Tannée suivante 2,700,000 livres sterling (soixantesept millions de francs), l'entretien de trente mille hommes de mer; et le transport en Hollande d'un corps auxiliaire de dix mille hommes conformémeni autraitédel678.

(1) Lettre des États-Géoéraux à Guillaume : Sirtema de Grovestins» U)ni6 VIII.

L'ébranlement fut assez fort pour déterminer TEmpereiir à se déclarer. Nous avons vu que Léopold répugnaità entamer lui-même sa querelle, à faire les premières avances pour la revendication de ses droits. Il en aurait volontiers laissé le soin et lacharfjeàses alliés de la dernière coalition. La Hollande et TAndeterre n'ayant encore pris avec lui aucun engagement formel,il s'en plaignait parfoisavecvélîémenceetcriail à l'abandon (1). Il finit par comprendre que ces deux gouvernemenls ne demandaient pas mieux que de le servir, mais qu'ils ne pouvaientagir avant d'être prêts, qu'il leur fallait d'ailleurs un prétexte pour intervenir en sa faveur, etqne c'était à lui de le faire naître en commençant les hostilités. Un grief tout récent avait redoublé sa hainecontre Louis XIV. La Ilonifriefrémissait sous le joug autrichien, appesanti plus que jamais depuis la paix de Rysvvick. Le chef dési;;né d'une nouvelle révolte était le jeune Ragoc/i, beau-fils deTekely, petit-filsdu comte de Serin, et descejulanl de ces palatins de Transylvaniequi avaient plus d'une fois inquiété l'Autriche. Une lettre adressée par lui à Louis XIV fut livrée par un traîlreàrEmpereïir,el le complot ainsi éventé et ajourné. Quoiqu'il fûtfamilier

(1) Guillaume à Ileinsius, 27 mars 1701 : « Le comte de Wratis- € law (agoni de l'Empereur) se lamente furieusement. Il veut qu'il « soit évident que nous abandonnons TEmp^reur et me demande avec a violence une réponse catégoriquesur ce que l'Empereur peut atten- (( drede moi.... Si le comte de Wratislaw possédait la plu<petit9 par* « celle de modération, il conviendrait lui-môme que ce mVst cbo!« « impossible. Mais la fougue de cet homme est si grande, q i'ii fera « plus de tort que de bien aux affaires de son souverain. »

l'EMPBRBUR SB DÉCIDB k LA QUBRBB 161

à Louis XIV de favoriser les rébellions en Hongrie^ et que quelques années plus tard il ait soudoyé ce même Ragoczi comme ses ancêtres^ on peut affirmer que cette fois du moins nuUeconnivence réelle n'existait encore entre lui et le jeune conspirateur. La lettre saisie prouvait que Ragoczi essayait d'attirer le roi de France à sa cause^ elle ne prouvait pas que le roi de France y eût adhéré. Néanmoins la cour d'Autriche s'emporta en colères et en menaces contre le roi et son envoyé Villars. Pendant que Ragoczi était arrêté (mai 1701)^ Villars était insulté dans Vienne^ provoqué en duel^ ou poussé par des avis perfides à de&usses démarches de nature à le faire passer pour un coupable inquiet et effrayé. Il se sauva par la dignité de son attitude. Par ordre de Louis XIV^ il demeura à Vienne pour qu'on ne pût attribuer sa retraite à la crainte d'être convaincu ; par ordre il refusa la garde de sûreté^ qu'un ministre autrichien lui offrait^ pour quele public ne crût pas quec'était une manière de s'assurer de sa personne; et il fit sa voir que l'ambassadeur d'Autriche en France répondrait de la vie de l'envoyé français à Vienne (1). Au milieu de cette animation des esprits^ les troupes impériales, dont on n'avait pu jusque-là deviner la destination, se dirigèrent vers l'Italie (2). L'Empereur, sans s'attaquer encore à la

il) OBuvrei de Louis JIV, tome VI : lettres de Louis XIV à Villars, des 9 et 25 mai 1701.

(2) Dugeaii, Journal, mai 1701. jVAnotreide Saint-Simon, tome II; Mémoires de ViUars: lettre de Villars à Torqr, 18 mars 1701.

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France méme^ entendait reprendre sur le nouveau roi d'Espagne le Milanais^ fief de Tempire. Laguerre allait commencer.

A la première vue^ Louis XIV était préparé à bien recevoir ses ennemis. Depuis qu'il avait pu entrevoir la guerre^ il n'avait rien négligé, levées de troupes, alliances étrangères, mesures financières, pour s'assurer toutes les garanties du succès* Ses adversaires ne parlaient que tout bas et en tremblant de ses préparatifs. Les milices avaient été convoquées en janvier 1701 aux frais du roi, afin, disait l'ordonnance, qu'il n'en coûtât rien « aux habitants des paroissesque « l'honneur et la satisfaction de contribuer de leurs « personnes au bien duservice(l);i>c'étaitunservicede deux ans au moins, de cinq ans au plus. Dansles régiments chaquecompagnieavait d'abord été augmentée de dix hommes^ et cent nouvelles compagnies ajoutées aux anciennes, puis bientôt l'augmentation avait atteint un total de cinquante mille fantassins et de seize mille cavaliers (2) . Quatre- vingts vaissea ux de ligoedevaient veiller sur la mer et protéger jusqu'en Amérique les possessions espagnoles. D'utiles assistances paraissaient acquises en Italie, en Allemagne, en Portugal. Le duc de Savoie, Victor^ Amédée^ avait offert dix mille hommes pour la défense du Milanais à la condition qu'il commanderait avec ces troupes celles de France et d'Espagne en Lombardie,et que

(1) Isambert, tome XX.

(2) Dangeau, janvier 1700.

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