DESARMEMENT
ses étaient réduits de moitié^ à dix-huit mille hommes; • en avril et en mai , les carabiniers^ réduits des trois cinquièmes^ de cent à quarante compagnies; en novembrec'étaitletourdesixautresrégimentsdecavalerie^de cinq de dragons^ de plusieurs régiments d'infanterie, et de trois cents compagnies, dispersées dans les places sans appartenir à aucun régiment. Un retranchement aussi considérable s'accomplit en 1699 ; on ne supprima pas moins de quarante mille hommes. Les officiers furent conservés et incorporés dans les régiments restants^ mais les soldats congédiés dans les propor* tions suivantes : quinze hommes par compagnie d'infanterie française, deux compagnies par bataillon dans les régiments étrangers, dix maîtres par compagnie de cavalerie, cinq hommes par brigade dans la gendarmerie, vingt hommes par compagniedans le régiment des gardes. La réforme réglée, les cavaliers et les soldats, pourvus de feuilles de route, furent reconduits chez eux par les officiers ; grâce à cette mesure, le retour s'opéra sans aucun désordre. Le roi avait convenablement pourvu au sort des vieux soldats. « Il y a maintenant, écrivait Dangeau, le 15 janvier 1700, sept mille hommes reçus dans les Invalides, trois mille dans la maison, quinze cents en congé, les autres dans les gar^ nisonsoù ils sont entretenus. Le roi a réglé que tous les cavaliers, dragons ou soldats^ qui auraient servi trente ans, y seraient reçus, et, depuis la réforme, on y en a déjà admis six cents, d
Ce n'est pas que Louis XIV eût perdu le goût de la représentation et du faste militaire. On en eut la
preuve dans le Camp de Compiègne^ révénement le plus brillant de Tan 1698. Soit pour compléter Téducation du due de Bourgogne par la vue des grandes manœuvres de guerre, soit pour montrer à TEurope que la France n'était épuisée ni de bonnes troupes ni de magnificence, il se donna le plaisir d'une parade qui étonna en effet l'étranger plus encoreque les Français. Trente-cinq bataillons et cent trente escadrons eurent ordre de se rassembler aux environs de Compiègne sous le commandement du maréchal de Boufflers. Deux bataillons suisses s'y rendirent les premiers pour préparer la place en aidant Les paysans à faire la moisson^ afin que le travail des champs ne retardât pas la fête, et que l'habitant n'eût pas à souffrir de la gloire des armes. A la fin d'août, toutes les troupes étantréunies, le roi arriva avec toute la cour et les ambassadeurs, pour jouir des revues, des évolutions gueri'ières etde l'éclat incomparable des uniformes. Il avait affecté de recommander la modération dans la dépense, prescrit de n'habiller à neuf que les soldats dont les habits étaient en mauvais état, et interdit toute dorure neuve aux officiers. Mais on lui avait désobéi sans crainte de lui déplaire, et il ne trouva rien à redire au spectacle qui, pendant un mois, se déploya sous ses yeux. Les colonels, et même beaucoup de capitaines, avaient entrepris de se ruiner pour parer leurs soldats et briller eux-mêmes; c'était une lutte à qui surpasse* rait ses égaux, un triomphe d'amour-propre auquel ils conviaient leurs amis (1). A la beauté des habits se (1) Lettres de Racine à son fils, \^^ août 1698 : « M. le comte
CAMP DE COMPIEGNE 9
joignait Tabondance des tables. De simples colonels^ et non-seulement les maréchaux de camp et les lieutenants généraux, affectèrent de' tenir table ouverte, et de se distinguer par la délicatesse du service. Mais rien n'avai tencore approché, même chez les princes, même dans la maison de Condé, de la profusion intarissable etgracieuse, irréparable et plus que royale, du maréchal de BouiTlers, commandant en chef.
«Notre ami Boufflers, écrivait M"* de Maintenon, «fait une dépense excessive (1) ; » et le roi, après en avoir mesuré l'immensité, renonça à concourir avec son sujet : il régla que le duc de Bourgogne, quand il viendrait au camp, ne tiendrait pas de table et irait manger chez Boufflers, « parce que, disait-il, nous ne « pourrions mieux faire que le maréchal (2). » Les détails de cefestoiementde trente jours, rapportés dans le Mercure y laissentbienloin en arrière ces repas gigantesques des romans qui n'ont pourtant coûté que des frais d'imagination à l'auteur. Chez Boufflers, la réalité même est incroyable. Des bâtiments en bois ou des tentes transformés en galeries de cinquante pieds de long, en salles de jeu, en chambres à coucher, en pavillons et en couloirs, et les appartements tendus de damas cramoisi de Gênes, de galons d'or, ou d'étoffe des Indes rayée, ornés de miroirs et de meubles à la duchesse, et éclairés le soir par des milliers de bougies;
d'Âyen sera bien fâché que je n'aille pas voir son régiment, qui sera fort magnifique. »
(1) Lettres de Maintenon, 1 1 septembre 1698.
(2) Dangeau, jQ\xma\\ Saint-Simon, Mémoires, tome P^ xxxix.
quatre cuisines pour les potages^ entrées, rôts et entremets ; lingerie, fruiterie et serres; deu\ tables dans la galerie, servies tous les jours , de vingt à vingt-cinq couverts ou davantage, selon le nombre des officiers qui se présentaient au\ heures des repas. La France et l'étrangercontribuaient à l'approvisionnement; il arrivait chaque jour, à tout moment, des monceaux d'ortolans, perdrix rouges, gelinottes des bois, veaux de rivière de Rouen, veaux de Gand, faisans etchapons de Bruges, et, les jours maigres, leplusbeau poissonde Dieppe, Calais et Dunkerque, les saumons et esturgeons de Gand et de Bruxelles, expédiés par des agents en permanence dans ces villes. Soixante-douze cuisiniers et trois cent quarante domestiques, dont cent vingt en livrée, formaient le personnel du service, assistés de quatorze chevaux derelaiqui voituraient chaque jour les fruits et légumes de Paris; le matériel consistait en quatre cents douzaines de serviettes, quatrevingts douzaines d'assiettes d'argent, six douzaines de vermeil, plats et corbeilles d'argent pour les fruits. La consommation seule du vin semblait égaler toutes les autres dépenses : cinquante douzaines de bouteilles les jours ordinaires; quand le roi et les princes daignaient venir, quatre-vingts douzaines de bouteilles; et ce n'étaient que vins de Bourgogne, de Rliin et Moselle, de Champagne, avec un complément de deux mille prises de café et d' un muid de liqueurs ( 1 ). A côté de tels objets de stupéfaction, les manœuvres des trou-
(1) Mercure de septembre 1698.