PASSAGE DES MONTAGNES NOIRES
vaît de son côlé avec une armée que ses derniers succès avaient un peu fatiguée. Dès qu'il sentit Villars près de lui^ il accourut à sa rencontre avec tous les signes de la joie et de la reconnaissance. « Il vint lui-même au galop, écrit Villars à Louis XIV, et dès qu'il putm'apercevoir poussa à toutes jambes. Je parus vouloir descendre de cheval, il courut à moi m'embrassant avec deslannes de joie, et fut près de me jeter à terre etd'y tomber aussi. Tous ces transports étaient violents et sincères, les expressions pleines de sa reconnaissance, que j'avais sauvé sa personne, son honneur, sa famille, son État, enfin tout ce que peuvent inspirer le changement de la situation terrible où il s'était vu, et l'état triomphant où une armée puissante de Votre Majesté l'allait mettre. » Louis XIV, qui avait si fermement voulu l'entreprise, en la voyant si heureusement accomplie, devait être content.
Sa joie ne tarda pas être tempérée par de moins bonnes nouvelles des Pavs-Bas et bientôt même de Bavière. Aux Pays-Bas, où nous avons vu qu'il prescrivait la défensive, ses ennemis suivaient avec un bonheur régulier le plan de déposséder ses alliés et Philippe V, et de n'avancer vers la France qu'en laissant derrière eux des conquêtes certaines. Le 15 mai, Marlborough faisait capituler Bonn, la dernière ville de l'électorat de Cologne. Toute la compensation pour la France dans cet échec se bornait à l'honneur d'une noble défense, et pour le commandant d'Alègre et sa garnison à lu gloire du
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courage malheureux qui commençait à devenir trop fréquente. Les vainqueurs essayèrent ensuite d'occuper la Flandre, les Hollandais pour ruiner le commerce de TEscaut, les Anglais pour occuper Bruges, Ostende, Nieuporl, ces villes dont ils avaient réclamé la garde pour s'en assurer la possession. Ils envahirent le pays de Waes, en forçant les lignes françaises et espagnoles, y levèrent sans retard des contributions, et se préparèrent au siège d'Anvers (juin 1703). Leur attente fut, il est vrai, trompée. Boufflers, marchant avec la rapidité française au secours des Espagnols^ rencontra les Hollandais près d'Eckeren (30 juin), les attaqua d'abord à coups de canon, puis à la baïonnette, et leur tua quatre mille hommes, en prit huit cents, tous leurs canons^ leurs mortiers et trois cents chariots d'artillerie. Celle victoire venait fort à point pour relever Boufflers de l'inaction peu glorieuse où il s'était tenu dans la campagne précédente, elle réjouit la cour par la dépêche du vainqueur dont le roi donna lui-même lecture aux dames et aux courtisans (1). Mais elle fut stérile en résultats effectifs. Pendant tout le mois suivant les deux maréchaux restèrent à la portée de l'ennemi sans rien entreprendre, et le laissèrent libre de préparer de nouvelles tentatives contre Tévêché de Liège, laGueldre et le Limbourg espagnol, qui devaient terminer la campagne à son avantage.
(1) Dangeau, 3 juillet 1703. Voir la relatioo de BoufQers : Géoérai F^let, tome 111, page 66.
DÉSACCORD DE VILLAES ET DE l'ÉLECTEUR 261
Eq Bavière^ il fallut bien vite en rabattre des espérances qu'avaient fait naître la réunion de Villars et de l'électeur, et leurs embrassements si tendres. Ces deux hommes^ qui s'étaient connus à Vienne et à Munich^ n'étaient pas faits pour s'accorder. A en croire non-seulement leurs ennemis^ mais eux-mêmes se dénonçant tour à tour, l'amour de l'argent en était la cause. L'électeur , dans ses lettres à ChamiU lard, impute à Villars de s'être enrichi par les contributions et les sauvegardes. Villars^ dans une lettre à Louis XIV, ne craint pas d'accuser l'électeur de ne combiner ses opérations qu'en vue de l'argent qu'il espère en tirer pour payer ses dettes de jeu (1). Il l'accuse de plus, et ici les preuves sont puienies, et incertitude dans ses engagements ei d^ incapacité dans la guerre{2) . La jonction une fois opérée, il fut question d'en tirer sans délai le meilleur parti possible. Les deux alliés examinèrent deux plans : attaquer l'Autriche par le Tyrol après avoir conquis celte province et rallié l'armée de Vendôme, ou marcher directement sur
(1) Pelet, tome Ht, page 587 : Villars explique au roi que Télecteur est pressé de cotomencer une lutte où s^ troupes seront réunies à celles du roi, parce que les conventions portent que, quand Tarmée du roi est tout à fait juinte à la sienne, c'est à lui d'imposer, et que, quand elle est séparée/c'est au maréchal de Villars. c Je dois dire à Votre Majesté, pour qu*elle soit instruite de tout, que M. de Bavière doit à Monasterol, d'argent de jeu, plus de sept cent mille livres, trois cent mille écus au général d'Arco et autant à Etombarde; qu'il n'y a pas un seul de ces gens-là qui ne compte se faire payer ou sur les subsides ou sur les contributions. »
(2] Les lettres où se trouvent ces appréciations ont été trouvées dans les Archives de la Guerre par Ernest Moret.
Vienne en suivant le Danube par Passau et Lintz. Par le premier projet, on délivrait la France de la guerre d'Italie, qui coûtait par an trente millions et vingt mille hommes. Par le second on délivrait également l'Italie, et du premier coup on frappait TAutriche au cœur; le Danube ouvrait une route facile au canon, au matériel, à l'infanterie; les villes du bas Danube étaient à peine gardées; en arrivant à Vienne on pouvait se placer sur la contrescarpe, occuper b Léopoldstadt, et la ville même, avant que les années autrichiennes d'Italie et du Rhin en fussent averties. Ce dernier projet était le préféré de Villars; il Ta expliqué longuement à Louis XIV comme le phu grand et à la fois le plus sage et le plus solide; à dive^ ses époques il l'a repris, et proposé de nouveau comme le vrai moven de mettre définitivement l'Empire à laraison;huitansplustardil en regrettait encore l'abandon (1). L'électeur sembla d'abord raccueillir. Ulm fut choisi pour rendez-vous des troupes bavaroises et françaises et du matériel à embarquer sur le Danube; pendant que l'électeur descendrait vers Passau, Villars se proposait de tenir tête sur la rive gauche à l'armée des Cercles. Quelle ne fut pas sa colère, quand au bout de quelques jours il apprit que l'électeur avait changé d'avis, et, pour l'échec d'un de ses détachements sous un petit château, se déte^ minait à marcher en Franconie. Était-ce une résolu-
(1) Lettres de Villars au roi, 16 mai et 17 juin 1703; MémoirB de Villars à l'électeur : général Palet, tome II!, pages 582, 622, 951 ; lettre de Villars à M*^® de Maintenoo, en 1711.