‹ Histoire du règne de Louis XIV; récits et tableaux (volume 4)Chapitre 47 sur 135 · DÉSACCORD DE VILLARS ET DE L' ELECTEUR · texte numérisé non relu

DÉSACCORD DE VILLARS ET DE L' ELECTEUR

lion honorable quand on était maître du cours du Danube depuis sa source jusqu'à Vienne^ quand la France amenait un renfort de cinquante bataillons et de soixante escadrons/ quand il dépendait des deux alliés de faire trembler l'Autriche? A force de représentations, Villars fit abandonner la marche sur Nurembei^; mais au lieu de Passau^ l'électeur s'entêta à essayer le projet du Tyrol^ pendant que Villars couvrirait la Bavière contre les troupes des Cercles et celles que le prince de Bade allait sans doute ramener d'Allemagne. « La marche du Tyrol^ écrivait Villars au roi, peut nous produire de trèsgrands avantages, et M. de Bavière promet de revenir au projet de Passau; mais les délais sont dangereux en pareilles matières, i» La suite ne lui donna que trop raison.

Au commencement, l'expédition du Tyrol réussit à souhait; la surprise, le défaut de résistance sérieuse et l'audace des Français multiplièrent en quelques jours les conquêtes. A Kufstein, le feu mis par le commandant à quelques maisons du dehors se communiquait à la ville et au château ; cinquante grenadiers français se cachèrent dans les flammes pour escalader une des lours^ la prirent et égorgèrent une partie de la garnison; le commandant épouvanté s'enfuit avec le reste. Raltenberg, Hall , Inspruck , la capitale , plusieurs forts étaient occupés du 14 au 26 juin. Villars, en recevantces nouvelles, semblaitcroireautriomphecomplet de l'électeur, à la ruine imminente del'Autriche; et comme il lui fallait toujours la part de son orgueil

264 GUERRE DE LA SUCCESSION d'eSPAGNE

personnel et de sacupidité^ il demandait pour lui un duché enBohême, quelquechose du trésor dlnspruck et surtout de ces belles statues (T argent des empereurs, plutôtque des curiosités naturelles ou historiques (1). L'illusion ne fut pas longue. L'expédition du Tyrol allait avorter par l'insurrection des paysans et par le défaut dejonction de l'armée de Vendôme. Celui-ci, malgré l'affaiblissement flagrant des Autrichiens en Italie^ malgré Tabsence d'Eugène, n'avait rien entreprisdeconsidérablepouracheverl'expulsion des vaincus. Averti par Villars, dès le 7 juin, de l'assistance que l'électeur attendait de lui, il en était encore, au milieu dejuillet, à n'avoir fait aucun mouvement sérieux. Pressé parlesordresformelsduroî, iln'atteignil qu'à la fin dejuillet lepremiervillagedu paysdeTrenle dans le Tyrol italien. Arrêté par des résistances inattendues, par des soulèvements de paroisses, par des châteaux qu'il fallait prendre l'un après l'autre, iln'étaitpasarrivéàTrentele27août.Cependantrélecleur se voyait subitement ravir ses avantages. Il était parti

(1) Conformément à notre habitude de montrer les grands hommes sous toutes leurs faces, nous citerons quelques passages des Mémo r's de Viilars, année 1703. Il écrivait à l'électeur : « Comme vous disposerez des couronnes, il faudra bien que votre petit serviteur ail un duché. . . Il me semble qu'il y a un trésor à Inspruck; que V. A. £• m'en donne quelque choso, mais du bon. Je ne veux pas de curiosités, comme quelques peaux de bétes extraordinaires, de ces épées qui ont coupé cinq cents têtes. Je voudrais quelques beaux rubis des anciens ducs d^Autriche. Par exemple, on m'apprend qu'il y a je ne sais combien de belles statues d'argent des empereurs. Je supplie irès-humblemont V. A., dans la part qu'elle voudra bien me faire du trésor, qu'il y ait plutôt de ces statues que quelques gros lézard? ou crocodiles. »

EXPEDITION DU TYROr. 265

d'Inspruck le 19 juillet pour franchir le col du Brenner qui forme la eommunicalion entre les deuxTyrol, ets'avancerjusqu'àBrixenàlarencontrede Vendôme, lorsqu'il apprit que derrière lui le pays conquisse soulevait. Nouvelle vraiment surprenante y selon Teipression répétée de Villars^ ces paysans, qui avaient laissé envahir leurs forts et leurs villes les mieux situées, avaient repris courage, et combattaient et mouraient comme des fanatiques. Un renfort autrichien leurétantarrivédePassau, malgré l'opposition de l'arcbevéquedeSalzbourg, en tournant parla Carinthie, ils égorgeaient dans Hall tout ce qu'il vêtait resté de troupes, sans pitié même pour les malades; ils commençaient à couper aux Bavarois le retour surinspruck. L'électeurramenéen arrière, après unemarche dequatorze lieues sans s'arrêter, trouva les Tyroliens postés sur les deux rives de l'Inn. Il réussit à les débusquer par un combat de deux heures, grâce à la valeur d'un régiment français; mais bientôt, soit par la trahison de ses officiers, soit par le désarroi de l'imprévu, la contrée lui échappa. A Ehrenberg, une troupe de paysans, soutenue par cent hommes à peine de troupes réglées, se fit rendre cette ville regardée comme imprenable et mijnie de quarante pièces de canon et de quarante mille sacs de grain ou de farine. Il ne restait plus à l'électeur que la forteresse de Kuffsteîn lorsqu'un cbrps.de six mille Danois, joint à deux régiments autrichiens, ayant pénétré dans la Bavière jusqu'à l'Isar, il fut contraint de quitter le Tyrol pour défendre ses Étals (fin d'août).

266 GUERRE DE LA SUCCESSION d'eSPAGNE

Par un double malheur, la position de Villars était devenue vraiment critique. Demeuré à la garde du Danube avec une armée réduite à vingt-cinq mille hommes par tout ce qu'il avaitprêtéàrélecteur,ilavail vu les armées allemandes se concentrer contre lui; d'abord le prince de Bade, n'ayant pu empêcher le passage des montagnes noires, avait quitté ses lignes de BuhletStolhofen^etrejointau delàdu Necker le comte de Styrum, général des Cercles; le margrave de Bayreuth, accru des Brandebourgeois, leur avait ensuite amené un renfort de dix-huit mille hommes : la plus grande partie des forces de l'Empereur et toutes celles de l'Empire étaient réunies contre les Français. Si le maréchal de Tallard eût fait pour Villars ce que Bade avait fait pour Styrum, c'est-à-dire pénétré en Allemagne au secours de son collègue, la partie n'eût pas été trop inégale; mais l'armée du Rhin, destinée au duc de Bourgogne, étaitréservéeàd'autres opérations, et surtout à dégager tout à fait ce fleuve des Allemands par Toccupationde quelque villeim portante, telle que Fribourg ou Brisach.Villarsavaitdpncà tenir tête tout seul à deux armées dont la moindre était supérieure à la sienne. Parle poste avantageux qu'il avait choisi, par sa vigilance sur tous les points menacés, il parvint longtemps à les contenir sur la rive gauche du Danube ; leur première tentative pour passer le fleuve fut glorieusement réprimée par un vif combat à Munderkinghen (31 juillet) à six heures d'Ulm, où quatre mille chevaux allemands furent culbutés et rejetés dans le fleuve par un détachement français fort infé-

Page 1