SUPÉRIORITÉ DE LA FRANGE EN ALLEMAGNE
l'ouest et livrait aux Fra nçais pour leurs quartiers d'hiver tout le pays entre le Danube, le Leeh et Tlller. Animé par cette bonne fortune, Louis XIV, à l'instigation de Villars, demanda pourquoi on n'irait pas à Test jusqu'à Passau, manqué au commencement de la campagne. Les circonstances étaient favorables. Depuis plusieurs mois , l'Autriche sentait la Hongrie prête à lui échapper de nouveau ; depuis cinq mois on recevait de ce côté, à la cour de France, les nouvelles les plus encourageantes; on se flattait de retrouver en Hongrie l'ennemi domestique de l'Autriche, l'ancien auxiliaire. Ragoczi, échappé de captivité (voir plus haut, ch. xxxvii, parag. 3, page 161), réfugié pendant quelque temps en Pologne, était revenu prendre le commandement des insurgés, et il avertissait le roi de ses progrès (1). Le 13 décembre, le jour même de la prise d'Augsbourg, on disait à Versailles qu'il avait vaincu les Impériaux à huit lieues de Vienne, et huit jours après, qu'il avait failli faire l'Empereur prisonnier. L'Empereur effrayé faisait rapporter de Presbourg à Vienne la couronne de Saint-Etienne, et délibérait s'il ne sortirait pas de Vienne, s'il irait à Prague ou à Gralz, en Styrie (2): il se crut au moins obligé à re-
(1) Daogeau, Journal, 13 décembre 1703 : a Le prince Ragotski écrivait, il y a quelque temps, à M. de Bonnac, noire envoyé auprès du roi de Suède en Pologne; il lui mandait que ses affaires allaient fort bien en Hongrie, et qu'il y avait lieu d'espérer d'beureux succès, ayant été joint par les plus grands seigneurs du pays. »
(2) Dangeau, /ouma^ passim dejuillet à décembre. Pelet, Mémoires militaires, tome III, pages 715 et 717.
tirer ses troupes de Passau et des retranchements qui défendaient l'Autriche du côtédeTInn. L'électeurel Marcin^informésderoecasionet poussés par les désirs du roi, se hâtèrent d'en profiter, et le 8 janvier 1704, Tannée d'Allemagne terminait la campagne par Toccupationde Passau.
Cette supériorité de la France en Allemagne était at ténuée un peu par les avantages desalliés aux Pays-Bas. Quelques jours après la bataille d'Hochstett(27 septembre), Marlborough avait entamé la province espagnole de Limbourg par la prise de cette ville , et le 7 décembre il achevait la conquête de la Gueldre parcelle de la capitale. Mais ces dédommagements, dont la suite a seule révélé l'importance, n'auraient eu que peu d'effet, si Liouis XIV avait pu pousser jusqu'au bout l'expédition qu'ilavaitvoulueavecopiniâtreté, et compléter l'abaissement de l'Empereur en forçant ceconcurrent personnel à renoncer à la guerre dont il étaille principal prétexte. Il faut chercher ailleurs, et dans l'année même 1703, la cause des événements qui, en sauvant l'Empereur, ont déterminé les désastres de la France.
D'abord à l'intérieur la guerre des Camisards Consumait sans utilité une partie notable des forces militaires, a Pour ce qui regarde les affaires du Languedoc^ <c écrivait Louis XIV àTallard au moisde mai, j'ai tout « lieu d'espérer qu'elles finiront avant la fin du mois «prochain ; mais je n'en retirerai aucune troupe que le a calme n'y soit entièrement rétabIi,etquejenesoisas- « sure que ces gens-là n'aient plus de secours à espérer
LES CÂMISARDS 275
«de mes ennemis (1). » Or rien n'était terminé à la fin de Fannée. Cette guerre renaissait à chaque instant d'elle-même. C'était une série d'insurrections par villageS; et d'apparitions subites de bandes^ qui déconcertaient tous les calculs ; les insurgés avaient des intelligences dans quelques grandes villes comme Nîmes^ et dans plusieurs châteaux où ils trouvaient un asile contre la poursuite ou des renseignements exacts sur les plans de Tennemi. Le maréchal de Montrevel, impitoyable pour les crimes de révolte et de pillage^ multipliait les rigueurs contre les coupables^ les tuant sur place dans les rencontres, les livrant sommairementaux tribunaux et aux exécuteurs de la justice, et condamnant des villages entiers à émigrer comme on avait fait danslePalatinat. Les CamisardSy furieux de cette répression,ne reculaient devant aucune violence pour se venger ou pour échapper, ravageant les églises, éventrantdes femmes grosses, faisant rôtir des prêtres et des enfants (2), et achevant leurs propres blessés pour les empêcher de tomber aux mains du vainqueur(3).Âumilieudece chaos, la cupidité poussa certaines gens à s'organiser, sous une apparence de zèle catholique, en cadets de la croix ou Camisards àlancs, qui profitaient delà confusion pour s'enrichir; Montrevel n'hésitait pas à les désavouer : <c Ils sont,
(1) Pelet, tome lU, page 381.
(2) Mémoires de Berwick.
(3) Burnet, Histoire de sa vie, 1703 : Il sait ces choses et plusieurs autres de celui que la reine Anne avait envoyé dans la contrée pour connaître l'état des affaires.
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«écrivait-il, quasi aussi fâcheux que les autres; ils « ne cherchent qu'à voler et à faire impunément un « pillage universel, sans chercher les rebelles eu « armes; ils tuent sans règle et sans mesure (1). » Par représailles, des rangs des rebelles sortirent les Camisards noirs commandés par un boucher d'Uzès, composés de déserteurs, de voleurs de grands chemins, de galériens échappés dont les crimes faisaient frémir Cavalier lui-même. La désolation planait sur tout le pays des montagnes, sans qu'il fût permis d*en entrevoir la fin. L'espérance d'être soutenus par l'étranger ranimait sans cesse larésistaiice. Il leur venait des prédicant? de Genève, on saisit des officiers hollandais qui leur apportaient de l'argent (2). Tout à l'heure le duc de Savoie allait leur expédier des armes et des renforts de réfugiés.
Au dehors, les alliés avaient acquis, dès le mois de mai, l'adhésion du Portugal. La France et Philippe V se flattaient d'avoir rattaché ce rovaume à leur cause; mais, à en croire un manifeste du roi Pierre II, la France avait négligé de lui envoyer des vaisseaux pour le couvrir contre les puissances maritimes, et l'Espagne, après lui avoir promis l'abandon des bords delà Plata et une indemnité pour sa compagnie des Indes, n'avait pas tenu ces engagements (3). Les alliés avaient besoin du Portugal pour introduire l'Aulri-
(1) Archives de la guerre: lettre de Montrevel à Cbamillard» citée par Eroest Moret, tome I*^.
(2) Dangeau, 14 septembre 1703.
(3) Voir ce manifeste dans Dumont, tome VIU.