PRISE DE GIBRALTAR PAR LES ANGLAIS
connaître que le gouvernement espagnol ^ malgré les leçons d*Orry, était eneorebien dénué de prévoyance. «On ne saurait s'imaginer, dit plus froidement Dan- «geau,lepeu de précautions qu'ont les Espagnols. » La place n'avait réellement qu'une centaine de défenseurs ; ils ripostèrent pendant trois jours par un feu actif à l'artillerie anglaise, mais la résistance leur devint impossible lorsque quelques-uns des assiégeants, en se cramponnant aux rochers, eurent atteint la muraille et reconnu le petit nombre de leurs adversaires. Cette découverte animant les Anglais, ils arrivèrent en force, la baïonnette au bout du fusil, et imposèrent la capitulation. En conscience, puisqu'il s'agissait des droits de l'archiduc, c'était à lui qu'il convenait de remettre la conquête. L'amiral Rooke en décida autrement; en bon Anglais, il planta le drapeau anglais sur le rempart et prit possession de la place au nom de l'Angleterre. Comme par le traité de Methuen, T Angleterre avait assujetti à son industrie le commerce portugais, par l'occupation de Gibraltar elle fondait sa suprématie sur la Méditerranée (4 août 1704). On semble avoir eu à la cour de Versailles le pressentiment de cette conséquence. «Quoique cette conquête soit peu importante, dit Dangeau, cela n'a pas laissé de déplaire ici. y>
Quelques jours après, ce n'était plus une simple contrariété, une crainte vague pour l'avenir ; c'était la certitude d'un mal présent, immense, irréparable; oo apprenait la dispersion de l'armée d'Allemagne^ la ruine de l'électeur de Bavière, la supériorité définit!-
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vement acquise aux alliés. Il convient de reprendre les choses de plus haut.
Malgré la fin heureuse de la campagne de 1703, la posilio'n, les besoins urgents de Tarmée d'Allemagne, préoccupaient dès le mois de janvier les généraux, le gouvernement, le roi. Si la Bavière était libre, l'Autriche attaquée sur ses frontières, unearmée française cantonnée dans le bassin du Danube, cette arméeélait pourtant séparée de la France par les quartiers du prince de Bade qui occupait la forêtNoire et fermait la route du Rhin, et de plus menacée du coté de la Franconie par les mouvements du roi de Prusse. Le maréchal de Marcin demandait avec instance des recrues bien armées et bien équipées, et, pour les anciennes troupes, de l'argent et des armes, qui est, disait-il, ce qui nous manque le plus, c'est-à-dire des fusils, des pierres à fusil, mousquetons, pistolets et épées, et des armuriers (1). Tallard, chef de l'armée du Rhin, reçut la mission de conduire ces renforts à Marcin. Il dérouta, par d'habiles manœuvres, l'attention des ennemis, tourna les obstacles dressés par les Allemands dans les passages les plus difficiles, et mena à travers les montagnes plus de dix mille hommes de recrues dont deux mille quatre cents cavaliers montés, huîl cents officiers, une compagnie d'armuriers, deux cents chevaux de vivres, deux cents de Tartillerie, trois mille fusils, cent mille pierres àfusil,leshabitsde plusieurs régiments, leséquipages de beaucoup d'officiers
(1) Pelet, tome ÏV : Mémoire de Marcin au roi, 9 février 1704.
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et un trésor de 1,300,000 livres, le tout monté sur quatre cents voitures(l). Les ennemis avaient eux-mêmes publié qu'une pareille jonction était impraticable, et contrairement à leurs assurances elle s'était opérée sans perdre un homme ni un cheval depuis le Rhin jusqu'aux sources du Danube (19 mai 1704).
Ce succès, en augmentant encore les embarras de l'Empereur, redoubla chez ses alliés l'ardeur pour sa délivrance. Dès le commencement de la saison de guerre, on avait remarqué dans Marlborough l'intention de s'en tenir à la défensive dans les Pays-Bas, pour se porter sur la Moselle ou le Rhin, et peut-être tenter parce chemin une invasion en France. Villeroi étudiait de son mieux les moyens d'entraver ce projet ens'avançantlui-mêmedes Pays-Bas vers la Lorraine. Tallard de son côté, à son retour des montagnes, croyant déjà Landau menacé, prenait les mesures propres à défendre cette place. L'électeur de Bavière et Marcin comprirent mieux le véritable dessein de l'ennemi. Le prince Eugène venait de se rendre à l'armée du prince de Bade, probablement pour prendre un commandement, et leurs informations leur faisaient connaître que Marlborough se proposait d'entrer en Allemagne, de rejoindre Eugène, et d'accabler ainsi entre deux armées les Français et les Bavarois. Le pauvre électeur, épouvanté, croyait déjà toucher au moment où il ne lui resterait plus qu'à a faire embar- « quer sur le Danube sa femme, ses enfants et ses effets
(1) Pelety tome IV, page 441^ note.
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a les plus précieux pour les envoyer chercher leur sû- « reté chez lés rebelles de Hongrie (1). » Au momenl même où l'électeur et Marcin donnaient cetavisauroi, leur prévision devenait un fait irréparable. Marlborough ayant marché de Maesliicht à Aix-la-Chapelle, puis à Coblentz^ puis ayant remonté le Rhin jusqu'à Mayence , Villeroi l'avait côtoyé dans la pensée de préserver Trarbach..Trèves,etlesTrois-Evêchés. Tout à coup Marlborough^ se dérobant à cette surveillance, passa le Mein^ s'avança le long du Necker^ rallia les troupes deHesse, et le 22 juin rejoignit le prince de Bade à quatre lieues d'Ulm. Pour prévenir cette jonction^ ou au moins pour lui ravir ses effets^ le meilleur moyen auraitétéde faire passersansdélaiungros corps de troupes à l'électeur. Mais il fallut à Tallard et à Villeroi plusieurs jours pour se rapprocher, plusieurs jours pour débattre divers projets, entre autres celui d'une diversion par le siège de Mayence ou de Fribourg, plusieurs jours pour demander l'avis de Louis XIV et recevoir le conseil de passer le Rhin et de s'avancer le longduNecker, plusieurs jours pour discuter avec le roi les moyens d'exécution dece passage; enfin plusieurs jours pour recevoir de lui une prescription formelledepartagerlestroupesfrançaises, qui consistait à faire marcher Tallard par la vallée de la Kinzig au secours de l'électeur, à cantonner Villeroi à Offenbourg, et le comte de Cioigny sur la Lauter. Tallard
(1) Pelet, tome IV, pages 883 et 887 : lettres de l'éleclear, do 5 juin, et de Marcin, du 1, au roi.
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ne commençaà passer le Rhin que le 1" juillet. Pendant tous ces délais, les alliés purent facilement prendre la supériorité en Bavière.
Les alliés avaient formé deux armées: Tune composée des Anglais et des troupes des Cercles et commandée alternativement par Marlborough et le prince de Bade, Ta utre composée des Au trichiens et commandée par Eugène. Le2 juillet, Marlborough s'ouvrit le passage du Danube en attaquant les retranchements de Shellenberg, destinésà protéger Donawerth, etencore inachevés. Il y trouva une vigoureuse résistance; quatorze bataillons bavarois et cinq français, avec deux régiments de dragons, tinrent tête pendant trois heures à quatre-vingt-un bataillons et cent cinquante escadrons, et ne cédèrent qu'après avoir tué plus de six mille ennemis. Si la supériorité de valeur ne pouvait leurêtre contestée, celledes avantages leur échappait. Marlborough passa le Danube et leLech comme il voulut; l'électeur fut réduit à se retrancher sous Augsbourg , et pendant que les vainqueurs n'osaient pas encore l'y attaquer, ils 6e répandirent dans la Bavière, exerçant des cruautés que les Turcs fie voudraient pas commettre, selon un témoignage français (1), ne faisant autre chose, comme ils s'en vantent eux-mêmes dans une relation en leur honneur (2), que de brûler et saccager le pays jusqu'à une lieue de Munich, réduisant en cendres les petites villes et deux cents villages. Dans
[\) Lettre de Tallard au roi : Pelet» tome IV, page 547. (2) Relation imprimée à La Haye en leur honneur : Pelet, tome IV, page 593.
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cette situation cruelle, TéleiCteur, de nouveau pressé par l'Autriche de s'accommoder, était tout près de succomber a la tentation; on lui offrait le margraviat de Burgau et le Palatinat de Neubourg ; mais on lui refusait la liberté de la retraite pour l'armée de Marcin. Ce dernier point l'empêchait de consentir. La fermeté des officiers généraux français l'embarrassait également. Réunis en conseil de guerre sur sa demande, ils furent en grande majorité d'avis d'attendre un secours encore possible, et de tout entreprendre pour l'honneur et le service du roi (1). Enfin, il fut informé que Tallard avait franchi les montagnes noires, et lui amenait un renfort de trente mille hommes. Ranimé par cette espérance, il rejeta les supplications de sa femme, les offres de TEmpereur, et congédia même assez injurieusement, dit-on, l'envoyé impérial.
Tallard avait été ralenti d'abord par les difficultés du passage des montagnes. Ignorant le combat de Donawerth, il s'étaitencorearrétéau siège de Willingen, près des sources du Danube, dont il jugeait l'occupation utile à ses communications. Il en pressait le siège avec moins de succès qu'il n'aurait voulu, quand une lettre de Marcin lui fit connaître que l'électeur réclamait à grands cris des renforts. Il partit aussitôt, ma^ chasans être inquiété, et rejoignit le duc de Bavière le 3 août à Âugsboui^. Â ce moment, les ennemis faisaient bien voir, par leursmouvements, qu'ils allaient sortirde Bavière,oii, tout étantravagé, ils ne trouvaient
(1) Conseil de guerre du 12 juillet: Pelet, tome IV, page 904.