‹ Histoire du règne de Louis XIV; récits et tableaux (volume 4)Chapitre 57 sur 135 · DESASTRE D HOCHSTETT · texte numérisé non relu

DESASTRE D HOCHSTETT

ne fut complète que le 29, par l'arrivée d'un prisonnier de distinction que Marlborough, à la demande de Tallard, avait laissé libre, sur parole, d'apporter au roi tous les détails de Tévénement. Ilaurait fallu une force supérieure à la nature humaine pour rester cal* me dajis ces premiers moments, «c J'ai eu un terrible orage à essuyer, écrivait madame de Maintenon; je ne memèleraiplusd'aucuneafTaire.Silestroismaréchaux savaient combien cette bataille nous a coûté de consternation, ils répareraient bien vite leur faute. » C'était surtout la capitulation de Blenheim qui lui revenait sans cesse à l'esprit et sur les lèvres. A entendre madame de Maintenon, Saint-Simon, Dangeau, répéter ses regrets de cette perte et de cet affront fatal, on dirait Auguste redemandant à Varus ses légions.

La joie publique des vainqueurs ajouta à l'humiliation. Les honneurs furent prodigués à Marlborough. L'Empereur le fit prince de l'Empire, et lui donna un fief en Souabe. L'Angleterre l'éleva au-dessus de Guillaume, le proclama le modèle et le guide des héros ; la reine Anne, à la demandegénérale, lui concéda lesdroits de la couronne sur un vaste domaine, en lui exprimant le désir qu'il y bâtit un magnifique château sous le nom de Blenheim. L'Empereur satisfit enfin sa haine particulière en s'attaquant à la personne de Louis XIV. Il éleva une colonne sur le champ de bataille, et eut soin, dans l'inscription latine, non-seulement de nommer, mais de narguer le vaincu : Agnoscat tofidemLudovicusXlVnemtnem debere, anteobitum, aut

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felicem aut magnum vocari ( 1). Jusque-là les alliés n'avaient pas ajouté unegrande importance à leurs avantages partiels ; ils n'osaient encore se pi^omeltre ni l'abaissement de leur ennemi, ni leur propre supériorité. Aujourd'hui ils sentent^ ils disent tout hautque la victoire se fixe dans leurs rangs, que la puissance dii dominateur de l'Europe est entamée irréparablement, que le soleil du grand rois'éclipse,etqu'^n/&2(/an(/e;/?) la leçon commence.

La première conséquence fut l'abandon de l'entreprise d'Allemagne, sur laquelle Louis XIVs'était obstiné à fonder le succès final de la guerre. Dès les premières nouvelles, le roi considérant que ce qu'il devait lui rester des troupes de Marcin et de Tallard était insuffisant pour continuer la lutte, avait ordonné à Marcin de ramener vers le Rhin ces débris. Il conseillait en même temps à l'électeur de Bavière de s'accommoder avec l'Empereur si des conditions honorables lui étaient offertes, ou, dans le cas contraire, de revenir avec les troupes françaises pour combattre désormais en Flandre (2). Ces ordres et ces conseils, comme s'ils avaient été devinés, furent prévenus et exécutés spontanément. Marcin, ayant rallié les restes delà cavalerie de Tallard, avait pris de lui-même la route de la France. L'électeur s'était décidé à l'accompagner avec ce qu'il avait de son armée sous la

(1) Que Louis XIV reconnaisse enfin qu*il n'appartient à personne, avant la mort, d'être appelé heureux ou grand.

(2) Œuvres de Louis XIV, tome VI : lettre du roi à Marcin, déjà ciiée.

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main^ abandonnant sa femme et sa famille dans Munich , et ses autres troupes dans les places où elles étaient dispersées. Cette retraite protégée par Villeroi, qui était toujours resté à l'entrée des montagnes^ s'accomplit sans opposition de la part des vainqueurs ; le 31 août tout élait rentré en France par Kehl ; et Louis XIV, instruit par le malheur à modérer ses désirs^ regardait comme un avantage que la bataille d'Hochstett n'eût rapporté à ses ennemis d'autre utilité gue cT avoir obligé ses armées à repasser le Rhin et à aban* donner la Bavière {!). La suite fit bientôt voir que ce résultat tout seul n'était pas àdédaigner pour lesalliés. En concentrant ses forces^ le roi avait cru assurer ses proprés frontières ; il n'empêcha pas Marlborough et Eugène,désorm'aislibresducôtéderAllemagne, d'assiéger Landau et Trarbach, et de prendre ces deux villes qui ouvraient les portes de la France par la Moselle et par le Rhin. En délaissant la Bavière^ il la livra à toutes les entreprises de l'Autriche. A la fin de l'année après la prise de Landau, Eugène contraignit l'électrice^ du consentement de son mari, à remettreà l'Empereur toutes les places de Bavière^ àcongédier les milices bavaroises, et à ne conserver que la seule ville de Munich pour sa résidence et celle de ses enfants^ avec une garde de quatre cents hommes (2). La guerre contre l'Empereur par le concours d'une partie de l'Allemagne devenait désormais impossible; le bassin du

1' Œuvres de Louis XTV, lome VI : lettre à MarcÎD, du 13 septembre 1704.

2) Pelet, torne IV, page 664.

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Danube et près de cent lieues de pays étaient fermés aux armes françaises.

Cependant Louis XIV ne désespérait pas encore. Les témoins ordinaires de. sa vie^ par qui nous connaissons ces premières émotions bien naturelles^ par* lent aussi de sa résignation à la \ olonté de Dieu, qui releva sa constance^ de son empressement à consoler les familles qui avaient fait des pertes sensibles à Hochstett. Il poussa le désir de ne décourager personne^ j usqu'à ne pas remettre les fêtes préparées pour la naissance du premier enfant du duc de Boui^ogne (1). Il profita de quelques événements heureux pour ranimer la confiance de la population et deTarmée. Le 24 août (2) une bataille navale avait eu lieu en vue de Malaga entre la flotte du comte deToulouseei celle de l'amiral Rooke. L'ennemi avait plus de vaisseaux^ le vent était pour lui et contrariait le tir des Français. Jamais combat n'avait été plus opiniâtre: commencée dix heures du matin^ il durait encore au coucher du soleil. Le comte de Toulouse y déploya une valeur calme^ impassible même à la mort de ses pages tués à côté de lui^ et une présence d'esprit^ une vivacité qui pourvoyait à tous les besoins* A la fin par une manœuvre habile^ il fit craindre à Rooke d'être cerné et contraint à subir l'abordage. L'Anglais recula et gagna la haute mer; il avait perdu trois vais-

(1) Dangeau, 2^23 août 1704; Saint-Simon, tome IH, qui y plaint de ces réjouissances inopportunes.

(2) C'est bien le 24 août» et non pas, comme dit Saint-Simon, ie 24 septembre. Le Journal de Dangeau ne permet pas de doute à ce èujel.

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seaux et les Français pas un. On le poursuivit et le lendemain^ de Tavis des plus vieux marins^ on aurait pu Paeeabler. Malheureusement cène fut pas également l'avisdu vieux comted'O^ mentor imposé au comte de Toulouse et juge suprême des entreprises. Rooke échappa ainsi; mais^ ce qui attestait bien son infériorité^ il quitta aussitôt la Méditerranée. Lieroi mit un soin particulier à publier ce succès. Il invita les évéquesà faire chanter le Te Deurrij il ordonna en particulier à Marcin et à son armée de célébrer cette revanche : « Je désire que vous fassiez pareillement « chanter le Te Deum dans mon armée que vous com- « mandez^ que vous ordonniez aux principaux offi- « ciers d'y assister, que vous fassiez faire des feux de «joie et touteslesmarques.de réjouissance publique « accoutumées en pareilles occasions (1). d

Si la partie n'était pas perdue sur mer, elle ne l'était pas non plus en Italie. Vendôme continuait à resserrer leduc de Savoie. Aussitôt après la prisedeVerceil, il s'était porté sur Ivrée. Cette ville plus au nord formait avec Suze à Touest, et Verceil à l'est, une sorte de triangle fatal aux opérations de Victor - Amédée ; elle ouvrait le chemin de la vallée d'Aosle, et les communications avec la Savoie occupée par La Feuillade. Il y avait à la prendre plus d'une difficulté : d'abord l'irrégularité de la place composée de pièces détachées; la ville proprement dite, un château flanqué de quatre tours sur une hauteur et séparé

(1) Œuvres de Louis XIV, tome VI.

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de la ville par un petit vallon^ une citadelle sur une autre hauteur à la droite de la Doire-Baltée. La terre faisait absolument défaut sur un sol tout de roc; il fallait en apporter de loin pour former les tranchées et faire des logements. En outre, après la bataille d'Hochstett^ Vendôme dut se dégarnir d'une partie de ses escadrons pour renforcer son frère le grand prieur contre l'invasion que l'Autriche ne manquerait pas de tenter par le Tyrol. Vendôme triompha de ces obstacles et de ces contre-temps. Le 18 septembre il entra dans la ville abandonnée par la garnison; le 26 il occupait la citadelle^ le 29 le château^ et il faisait toute la garnison prisonnière de guerre. Il en coûtait au duc de Savoie onze bataillons et la perte de ses communications avec la Suisse^ d'où il avait tiré jusque-là de grands secours. Levai d'Aoste appartenait dès lors aux Français. Vendôme^ pour s'y établir solidement^ courut assiéger le fort de Bard, le seul point capa'ble de résistance. Il le réduisit le 7 octobre^ et par un double profit il prit à la solde de la France les Suisses qui l'avaient défendu. Les troupes françaises allaient passer librement de Savoie en Piémont. «Voilà, « écrit Dangeau^ notre communication faite du ^^1 «d'Aoste au marquisat d'Ivrée, et nous n'aurons <i plus besoin d'envoyer par mer nos recrues à l'année <K d'Italie. » Le roi ne manqua pas d'annoncer cette victoire à l'armée du Rhin^ et Marcin fut encore une fois chargé d'y faire chanter le Te Deum (i).

(1) Dangeau, 12 octobre. Œuvres de Louis XIV, tome VI : \^^ du roi à Marcin, du 10 octobre 1704.

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Les nouvelles étaient également rassurantes du côté de TEspagne. Les alliés en Portugal ayant voulu^ à la fin des grandes chaleurs^ reprendre les armes, avaient été contenus par une défensive intelligente de Berwick (1) ; après quelques pas eu deçà de la frontière espagnole, et une tentative contre Valencîa d'Alcantara, ils étaient rentrés en Portugal pour séparer leurs troupes (fin d'octobre). Il semblait aussi que le mal intérieur de la guerre civile touchait à son terme. Villars, employé cette année dans les Cévennes, avait décidé la ruine des Camisards par un habile mélange de force et de modération.

Villars expose lui-même Tétat des partis à son arrivée en Languedoc. Trois catégories de Camisards : 1^ ceux qui, par lassitude de la guerre, étaient disposés à un accommodement; 2"" ceux qui étaient intraitables sur le fait de religion; d'îles aventuriers qui trouvaient leur compte à dominer la multitude par le prestige des prophétesses, à exercer le pillage, à se faire nourrir par les paysans. Il distingue aussi trois espèces de catholiques : l"* ceux qui plaignaient les hérétiques et ne leur voulaient aucun mal; 2^ceuxquine prétendaient leuraccorderaucunegrâce;3®ceuxpourqui la religion n'était qu'un prétexte et une occasion d'acquérir les biens des insurgés. Villars se déclara également prêt à satisfaire les amis de la paix, à contenir ou à dompter les partisans de la guerre à outrance. Il signifia qu'il serait inflexible envers le crime de révolte à main armée,

(1) Mémoires de Berwick, an 1704»

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qu'il ne pouvait promettre la liberté de conscience, mais que quiconque se soumettrait serait libre de passer à Tétranger^ou de vivre dans le pays sous la garantie de quelque catholique notable. Il suspendit les supplices^ mais en même temps il lança des détachements dans toutes les directions pour traquer les révoltés; lui-même en conduisait un de quatre cents hommes. Ces détachements fouitlaientles villages^les hameaux, les fermes^ pendant que les garnisons des petites villes s'étendaient comme un filet le long des rivièreS; gardaient Içs ponts et les défilés^ et se donnaient la main par des vedettes de correspondance (1). Au bout dequelques semaines^ce système avait réussi; des bandes entières posaient les armes^ et^ conformément à ses promesses, Villarsdonnaitaux uns des passe-ports pour l'étranger, aux autres la liberté de reprendre leurs travaux sous caution. Cavalier lui-même demandait à traiter (mai 1704) ; à défaut de la liberté de conscience, il obtenait la délivrance des prisonniers et des galériens, et consentait à former pourle service du roi un régiment de Camisards, dontil serait colonel, et qui irait combattre sur le Rhin ou en Espagne. Si ses lieutenants ne l'eussent pas désavoué, la guerre était terminée dès lors. Lui, du moins, il quitta les Cévennes, emmenant une centainede ses compagnons dont il comptait former une compagnie; il se retira à Lyon, visita Chamillard à Versailles, et il attendaità Béfort l'organisation de sa petite troupe, quand les

(I) Emprunté presque mot à mot aux Mémoires de Viilars.

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