‹ Histoire du règne de Louis XIV; récits et tableaux (volume 4)Chapitre 59 sur 135 · LE DUC DE SAVOIE TOUJOURS BATTU · texte numérisé non relu

LE DUC DE SAVOIE TOUJOURS BATTU

les moyens de l'expédition de Toulon, La Feuillade, envoyé de Savoie par le Daiiphiné, passait le Var, le 4 mars, s'emparait de Villefranehe, des forts du voisinage et de la ville de Nice^ sinon de son château (10 avril). Le même jour ^ Vendôme réduisait enfin Verrue, et en faisait la garnison prisonnière de guerre. Ces coups si rapides et si serrés étaient bien capables d'inquiéter Victor- Amédée, mais non pas de le détacher de ses alliés. « Je suis persuadé, écrivait Vendôme, qu'il continuera la guerrejusquedans les montagnes de Mondovi, et qu'il laissera prendre Turin et même Coni plutôt que de s'accommoder tant qu'il aura quelque espérance du côté de la Lombardie (1). » A ce moment les préparatifs des Autrichiens dans le TyroletdansleTrentin lui faisaient espérer le retour du prince Eugène en Italie. Pour lui ôter cette confiance, Vendôme s'occupa d'assurer la position des Français du côté du Mantouan et dans leduché de Modène. Il ordonna à son frère le grand prieur d'assiéger la Mirandole. Eugène, qui était en effet arrivé déjà sur i'Adige, essaya de venir au secours de la place. Il en fut empêché par un brillant combat qui dura six heures. La Mirandole capitula le 10 mai, et un officier delà garnison, prisonnier de guerre, fut autorisé à porter au duc de Savoie la nouvelle de cette déception de plus.

(1) Pelet, tome V, page 243 : tetlre de Vendôme à Louis XIV, du 19 mars 1706 : « Ce prince est assurément bien plus ennemi de Votre Majesté et de la France que n'a jamais été le feu prince d'Orange. »

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La surprise fut plus sensible encore sur le théâtre des grandes hostilités. Tous les avis reçus par le gouvernement français^ toutes les dispositions militaires desalliésdepuislafindedéeembre^indiquaientdeleur part l'intention d'entreprendre sur la Moselle et sur la Sarre pour prendre T Alsace à revers, entrer dans les Trois-Évéchés et pousser l'invasion en France. aussi loin qu'ils pourraient. Ils formaientdes magasinsconsidérables à Cologne, à Coblentz^ à Trêves, d'où il leur était facile de les faire remonter par les fleuves. Leur plus forte armée (60,000 hommes), celle de Marlborough, se rassemblait sur la Moselle et en attendait une seconde (30,000 hommes) que le prince de Bade devait amener du Rhin ; deux autres, en veillant sur la Meuse et le Bas-Escaut, étaient destinées à diviser l'attention et les forces des Français. Ce n'était plus^ comme au temps de Créqui et du duc de Lorraine, une seule armée, un seul chef, qui menaçait la France: « Pour celte fois, a dit Villars, c'était l'Angleterre, la « Hollande, tout l'Empire qui avaient formé depuis «sept mois le dessein d'attaquer la frontière (l). > Louis XIV comprit qu'il fallait avant tout défendre la Moselle ; il y destina sa pi us forte armée et en donna le* commandement à Villars qu'il éleva, à cette occasion, à la dignité tant désirée de duc (2). Villeroi resta en Flandre sous l'autorité nominalede l'électeur

(1) Peint, tome V, page 540 : lettre de Villars à Chamillard. 13 juin 1705.

(2) Dangeau, 16 janvier 1705. Voir aussi les colères amosantM «le Saint-Simon contre cette profanation de la dignité ducale.

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de Bavière^ et Marcin en Alsace ; mais les trois généraux eurent ordre de correspondre exactement^ d'agir de concert et de s'envoyer mutuellement des secours selon les circonstances.

Dès le mois de février^ Chamlay avait proposé un plan d'autant plus digne d'être remarqué que c'est celui qui a réussi : il consistait à se poster^ à se retrancher entre la Moselle et la Sarre,entre Sierck sur la Moselle et les environs de Sarrelouis, pour défendre à la fois cette ville à droite et Thionville à gauche (1). Villars eut le mérite d'exécuter ce qui avait été si bien indiqué par Chamlay. Malgré Thiver, il courut reconnaître le pays^ ne négligeant^ comme il dit lui-même^ ni un ravin^ ni un bouquet de bois^ ni un ruisseau^ ni un monticule^ ni une fondrière {2). Il choisit à Haute-Sierck Tendroit le pi us favorable pour se retra ncher victorieusement contre touteattaque^et arriver surSarrelouis aussitôt que les ennemis^ sans abandonner la Mosel le. Ilmitenbon état les troupes qui lui venaient de différents côtés ; il remonta sa cavalerie pendant que celle desalliés dépérissait parla maladie; il put^ avant Touverture de la campagne, écrire au roi : a Les troupes « n'ont jamais été aussi belles ni plus remplies d'ar- «deur... les officiers généraux sont gens de mérite, « et j'espère,avec l'aide du Seigneur, que nous donne- (< rons des marques de notre zèle au plus grand et au «i meilleur maître du monde (3). » Cependant sa posi-

(1) Pelet, tome V, page 551 : Mémoire de M. de Chamlay, 10 février 1705, sur les affaires de la campagne.

(2) Mémoires de Villars.

(3] Pelot, lome V : lettres de Villars, 17 mai et 13 juia 1705.

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tion parut devenir critique^ quand on sutque le prince de Bade s'était rapproché de Mariborough^ que Marlborough se vantait de marcher contre la France avec cent dix mille hommes^ et bravait Yillars^ sous forme de compliment^ en lui écrivant que, puisqu'il avait à faire à lui, il comptait su ru ne belle campagne. La cour était dans les transes. « L^inquiétude de ce qui peut arriver sur la Moselle, écrivait M»«de Maintenons m'a donné la fièvre. M"'^ la duchesse de Bourgogne est plus inquiète qu^il ne convient à une personne de son âge(l). » Villars ne dissimulait pas le danger, etilréclamaitdesrenfortsqueVilleroietMarcin eurent ordre deluiexpédier. Enfin Marlborough était arrivé en vue des retranchements français ; il faisait mine de diviser ses troupes en deux corps pour sejeter sur deux points à la fois. Tout à coup, pendantquele maréchal se préparait à riposter à ces deuxattaques, Marlborough décampa dans la nuit du 16 au 1 7 juin, et fit dire à Villars par un trompettequ^il était au désespoir de n'avoir pu le forcer. Quelle était donc la cause de cette retraite ? Marlborough en rejetait la fautesur le prince de Bade; celui-ci, arrivé à Trêves cinq jours plus tard qu'il n'avait promis, avait ensuite ordonné à ses troupes de s'y arrêter, et au lieu de combattre était parti de sa personne pour les eaux de Schlangenbad. Il ne partageait pas le sentiment de Marlborough sur le plan delà campagne; pendant que l'Anglais prétendait se porter sur la Moselle pour prendre Thionville, MelzouLuxem-

(1) Lettres de Maintenon au duc de Noailles, 12 juin 1705.

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bourg, rAIlemand préférait l'attaque sur Sarrelouis, et, puisque son allié ne voulait pas l'entendre, il l'avait lai^é avancer seul contre Sierck. Marlborough, trop faible, malgré sa grande armée, pour forcer les retranchements français, et dans une grande disette de fourrage, jugea dangereux d'attendre dans un pays sans ressource une assistance qui refusait de venir. Il redescendit vers Trêves, et dès le 19 reprit la route des Pays-Bas. Le vainqueur d'Hochstett,arrété tout court par la fermeté de Villars, abandonnait sans combat la plus grande entreprise qui eût encore été tentée contre la France.

Villars, par le camp de Sierck^ fermait aux alliés la route delà Moselle. Rassuré de ce côté, il songea à se porter sans délai sur l'Alsace, à y devancer le retour du prince de Bade, à profiter de l'absence du chef pour débusquer les Allemands de leurs lignes. Au bout de quelques jours il avait pris Wissembourg (5 juillet), chasséles Impériaux de leurs lignes de la Lauter, occupé plusieurs châteaux, et faitcinq cents prisonniers. On comprend à plusieurs témoignages contemporains quelle confiance cette activité, ces succès commençaient à ranimer en France. « Il n'y a rien d'égal à «Monsieur le maréchal de Villars, disait-on (1). Il «a toujours marché dans sa chaise avec un pied^en- <cveloppé pour une goutte douloureuse. Les hou- «sards paraissent hors des lignes, il monte à «cheval, il les pousse, passe un ruisseau et entre.

,1) Lettre de la marquise d'Huxelles, 11 juillet.

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« Voilà ce qu'on en écrit de Metz. Il en arriva un « hier soir à Paris qui a apporté que ce général a (c pris trois petits châteaux^ qu'il vivait en pays ena nemi avec abondance, et que nos housards avaient (( pillé le trésor des Allemands et fait un grand « butin de chevaux qu'ils donnent pour dix écus. » Saint-Simon lui-même^ tout furieux qu'il était d'avoir désormais dans le duc de Yillars un égal endignitéy ne peut s'empêcher de se joindre à ces acclamations. « Yillars^ écrit-il (1)^ a fait cette année une « campagne digne des plus grands généraux. »

L'empereur Léopold était mort quelques semaines auparavant ( ô mai 1705). L'histoire n'enregistre ce décès que pour marquer à quel moment disparait de la scène politique ce contemporain de Louis XIV, son cousin germain, son beau-frère et toujours son concurrent. Léopold, dénué de valeur personnelle, ne comptait en Europe que par sa jalousie contre la France, et par son attachement entêté à ses prétendus droits; par là il s'était fait des amis ou des auxiliaires detousceuxqui cherchaient unprétexte contre la grandeur ou l'ambition de Louis XIV. Mais comme au fond c'était pour eux, et non pour lui, que ses alliés avaient commencé la guerre, sa mort n'était pas faite pour en hâterle terme, etd'ailleurssonfils Joseph r'étaitpeutétre encore plus âpre à poursuivre l'agrandissement de la maison de Habsbourg et à se venger de ses adversaires. Dès les premiers jours, Joseph V^ révéla ses in-

(1) Saint-Simon, tome III, chapitre* xvi, page 189.

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