FAIBLESSE DU GOUVERNEMENT ESPAGNOL
tendre^ se rétrécit encore par l'occupation de Montmelian et du château de Nice (4 janvier 1706). Voilà le résultat véritable^ et c'est bien à la France qu'il profite.
Ce n'était qu'en Espagne que la fortune se montrait absolument contraire à la cause de Louis XI V^ et que des événements fâcheux semblaient annoncer^ au lieu d'une réparation, de nouveaux désastres. Deux causes principales faisaient la faiblesse de Philippe V : les prétentions des Français à gouverner l'Espagne^ et l'importance rendue par la bataille d'Hochstett au parti autrichien. Dès le premier jour, nous l'avons dit, tout en acceptant la protection de la France, les Espagnols avaient montré leur répugnance pour le gouvernement des étrangers. Louis XIV avait placé la princesse des Ursins auprès de la reine, en qualité de camerera mayor, pour diriger le jeune roi par sa femme, c'est-à-dire, comme il l'a écrit, c< pourentre- ^ tenir une parfaite intelligence avec son ambassadeur <(àMadrid(l). » Mais cette femme habile avait compris qu'il fallait avant tout naturaliser Philippe V en le faisant Espagnol; elle l'avait décidé à adopter, ainsi que ses pages français, le costume espagnol ; elle avait combattu l'importance de Porto-Carrero trop ouvertement déclaré pour les Français; elle voulait mettre les Espagnols aux affaires, et habituer les Castillans à soufiriràcôté d'eux, dans les hautes charges, des Ara-
(1) (Ewres de Louis UT, tome VI : lettre de Louis XIV à la princesse deB Ursii», 9 février 1703.
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gonaiset des Catalans (1). Cette politique intelligente^ sagement appréciée par Tambassadeur Marein^ déplut au contraire au cardinal d'Estrées envoyé à Madrid en 1703. D'Estrées prétendit relever Timportancedes Français, gouverner directement et assister à tous les conseils. Louis XIV^ dont cette ingérence flattait les goûts dominateurs^ prit parti pour l'ambassadeur contre son petit-fils ; il adressa à Philippe V des lettres sévères pour lui faire honte de sa mollesse et de Tascendantquesa femme prenait sur lui, Taccusant d'ingratitude puisqu'il interdisait toute intervention daus ses affaires à son protecteur, et le menaçant de l'abandonner s'il ne se montrait à l'avenir plus docile(2). La fermeté de la reine, inspirée sans doute par la princesse des Ursins, prolongea cette querelle pendantplus d'un an ; mais elle aboutit au rappel de la princesse des Ursins en 1704, pendant que Philippe V accompagnait Berwick dans l'expédition contre le. Portugal. Cette satisfaction d'amour-propre ne mettait pas les affiiires en meilleur état. D'Estrées, par le besoin d'être le maître, avait entravé les mesures financières et militaires d'Orry, quoique Orry fût. Français. L'argent et les armes faisaient défaut : « Je vois, écrivait Philippe Va <t Louis XIV, de grandes misères parmi les troupes, a faute de pain et faute de payement; les troupes dé$e^ « tent de tous côtés sans que je puisse savoir ce qui « cause de si grands désordres. Cela me force de preo-
(l) GomboR, Histoire de la princesse des Ursins,
,2) Œuvres de Louis XI V, tome VI : lettre à Philippe V, février 1703.
SIEGE 1NUT1LK.de GIBRALTAR 329
« dre tout de bon la résolution de m'en rendre compte oc par moi-même (1). » L'explication qu'il cherchait est donnée nettement dans cette phrase de Torcy ; a La désunion des Français a fait plus de tort aux affai* resd'Espagne que toutes les cabales des malintentionnés qui ne songent qu^à l'entretenir. »
La princesse des Ursins s'était également appliquée à combattre les partisans de l'Autriche ; elle avait forcé l'amirante de Castille à se démasquer et à fuir en Por^ tugal; elle avait déconcerté toutes les ruses d'un marquis de Leganez qu'il fallut plus tard arrêter. Mais les événements avaient renforcéce parti. Nous avons vu que les grands d'Espagne avaient préféré Philippe V à tout autre prétendant^ parce que Louis XIV leur paraissait seul capable de maintenir la monarchie espagnole dans son intégrité. Nous savonsencore que ce qui leur agréait avant tout^ dans le maintien de cette unité^étaitla perspective des gouvernements^des commandementsà exercer dans les provinces extérieures. « Or« depuis la journée d'Hochstett^ les grandesses «croyaient ne pouvoir plus empêcher la division de « la monarchie qu'en se rangeant du côté des alliés qui « leur paraissaient les plus forts. » Pour être de la princesse des Ursins^ le témoignage n'en est pas moins considérable; l'intérêt personnel^ quiavaitrattaché les grands à la France^ les reportait maintenant du côté de la maison d'Autriche. Par un sentiment contraire y Philippe Vsentantplusquejamaisle besoin desecours
(1) Mémoires de Noaillet, rédigés par Miilot.
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montrait pi n s de déférence aux volontés de Louis XI V^ et cette faiblesse^ au^entantl'aversion des Espagnols pour les Français^ les détachait de Philippe Y. Le peuple seul j au dire du maréchal de Tessé^ était fidèle et aimait le roi : « L'armée serait fidèle aussi, si elle c< était payée, » mais elle ne l'était pas (I).
La conséquence inévitable d'une pareille situation était l'infériorité vis-à-vis d'ennemis nombreux, bien pourvus, et toujours prêts à saisir les circonstances favorables. La campagne débuta par un eflPort inutile qui a imprimé à l'Espagne une marque d'impuissance non encoreeffacée aujourd'hui. Philippe Vavait voulu reprendre Gibraltar. Les Espagnols ayant perdu deux mois à cette tentative, une flotte française fut envoyée à leur aide sous le commandement de Pointis, le vainqueur de Carthagène. Mais elle n'avait que treize vaisseaux contre trente-cinq anglais. Forcée par les vents à se tenir d'abord dans le port de Cadix où l'ennemi la bloqua, elle ne sortit de cet asile que pour être dispersée par un nouvel orage. Ce contre-temps, en sauvant six de ses vaisseaux qui rentrèrent à Toulon, privait les autres de leur concours. Les sept qui resfoient, attaqués par l'amiral Leake, tinrent héroïquement pendant cinq heures contre des forces quintuples. Au bout de la lutte trois furent pris par les vainqueurs, un regagna Cadix, un autre échappa par l'Océan. Avec les deux derniers, Pointis atteignit la côte entre Gibraltar et Malaga, et, pour frustrer l'ennemi de cette
(1) Combes : Princesse des Ursins, chapitre xv.
l'archiduc a BARCELONE 331
proie, mit ses équipages à terre et brûla les navires (1). Il avait au moins sauvé Thonneur militaire et la répu-^ tation des marins français; mais le prix de la victoire était considérable pour les alliés. Les Espagnols^ réduits à lever le siège (25 avril 1705), perdaient pour toujours Gibraltar, et la marine anglaise demeurait maîtresse de la Méditerranée ; ses vaisseaux à' v promenaient, dit le maréchal de Tessé (2), « comme les «cygnes sur la rivière de Chantilly. »
Tessé , successeur de Berwick en Espagne , était parvenu à couvrir l'Estramadure et à contenir en Portugal l'armée de TarchiducLes alliés, impatients d'introduire enfin le roi de leur choix dans son royaume, se décidèrent à prendre un autre chemin, ils connaissaient, aussi bien qu'on les connaissait à la cour dé France (3), les mauvaises dispositionsd'une partie des Catalans pour la Castilleet pour le roi qui régnait à Madrid; l'unanimité, qui avait accueilli le petit-fils de Louis XIV, commençait à être ébranlée par le vieil esprit de résistance qui soufflait depuis deux siècles sur les États delà couronne d'Aragon. Toujours poussés parle prince de Darmstadt, ils préparèrent une nouvelle entreprise sur Barcelone. Berwick, qui commandait cette année en Languedoc, avait inutilement averti Chamillarddu succès qu'obtenaient en Catalogne les émissaires de l'archiduc, et d'un commence* ment de ré vol te aux environs de Vie; il pressait le mi-
(1) Dangeauy 4, 5» 6 avril 1705, cite les rapports de PoDtchartrain.
(2) Lettre de Teasé au prioce de Condé, citée par Erneet Moret.
(3) Dangeau, 21 août 1705.
nistre d'envoyer des garnisons françaises à Roseset à Girone, et de former une armée des troupes de terre qu'il avaiten Provence^en Languedocien Roussiilon; par là^ selon lui^ le débarquement serait prévenu^ la Catalogne contenue dans l'obéissance de Philippe V^ et la frontière de France assurée. Cbamillard lui répondit que le roi n'était pas assez puissant pour fournir une armée à chaque province de la monarchie d'Espagne^ comme si ce n'eût pas été couvrir l'Espagne d'un seul coup que de défendre d'abord la province la plus menacée. « Cbamillard^ ajoute Berwick/ n'avait ni le talent de prévoir le mal^ ni le sens d'y remédier ; aussi a-t-il mis la France au bord du précipice d'où elle ne s'est tirée que par miracle (1). i> Sans admettre ce jugement dans toute sa rigueur^ il est vraisemblable que le défaut de secours dans cette circonstance est ce qui a ouvert pour Philippe V l'époque la plus douloureuse de son règne.
L'archiduc^ sur la flotte alliée^ se montra d'abord dans le royaume de Valence dont quelques villes se déclarèrent en sa faveur. Le 25 août^ il débarqua sans opposition devant Barcelone, où vinrent le rejoindre desmontagnardset des paysans insurgés et déjà armés. Toutefois l'énergie du gouverneur Velasco le contraignit d'attendre pendant près de deux mois la possession de la ville. Velasco, affaibli par la désertion de quelques-unes de ses troupes, et menacé par une partie de la population favorable à Charles III, consentit
(1) Mémoires de Berwick, an llOo,
l'archiduc a BARCELONE 383
à laisser sortir tous ceux qui demandaient despasseportf^^ mais signifia à ceux qui restaient que quiconque entretiendrait des rapports avec l*ennemi serait pendu à l'instant, et il exécuta sans délai sa menace sur quelques traîtres. Il imposa ainsi à tous le devoir de la résistance^ et réduisit les alliés à commencer un si^e en règle. Après plusieurs semaines^ il n'était ni vaincu ni ébranlé. Les alliés comprirent qu'avant d'entrer dans Barcelone^ il leur fallait occuper la hauteur de Montjouich sur laquelle la citadelle était bâtie. Ils trompèrent les assiégés surleurs intentions par un feint rembarquement; pendant que les tentes se pliaient^ que les batteries se démontaient^ que les troupes regagnaient les vaisseaux ^ un corps choisi^ dissimulé par les montagnes voisines et par la nuit^ arriva inopinément à la hauteur de la citadelle. Malgré la surprise^ larésistance fut vive et rude; Darmstadt lui-même y fut tué ; mais quand la poudrière eut sauté et renversé uu pan de muraille^les défenseurs^ quoi qu'il en coûtât à leur bravoure^ durent se rendre ; le drapeau anglais se planta sur le Montjouich. Les Anglais et les Hollandais sortirent en triomphe de leurs vaisseaux et reprirent le siège; la ville battue à la fois d'en haut et d'en bas, par les canons de la citadelle^ par les canons de la flotte etde l'armée^ capitula Ie9 octobre.
Ce siège avait occupé l'attention de l'Europe par sa durée et par ses chances diverses : <c Barcelone, disaiton en France (1), est l'élonnement de nos jours; il a la
J^ Lettre de la marquise d'IIuxelles.
334 PÉRIODE d'expiation. PREMIKRK PARTIE
fièvre tierce^ un jour pris, l'autre non. » Ses suites furent encore plus considérables. L'archiduc entra dans Barcelone en souverain ; il avait enfin un sol espagnol pour y établir le siège de son gouvernement. Par la contagion du succès, les autres villes de la Catalogne proclamèrent le nouveau roi. Les moines, toujours fidèles à l'Autriche, en dépit des évéques, prêchèrent sa légitimité et parlèrent de refuser l'absolution à ceux qui ne se déclareraient pas pour lui (1). Le royaume de Valence imita la Catalogne, l'Aragon en eûtfaitautant sans la crainte du voisinage des troupes castillanes (2). <cLa révolte, selon l'expression d'un écrivain espagnol (3), s'étendait comme le feu dans les herbes sèches aux jours brûlants de la moisson. » Philippe V, frappé de l'étendue de ces pertes,annonoa l'intention de partir dèslemoisde décembre, de tout hasarder pour chasser l'archiduc ; il rappela de la frontière de Portugal les troupes françaises qui étaient sous le commandement deTessé; il s'adressa au sentiment national des Cas* tillans habitués à rendre haine pour haine à la Catalogne, et qui témoignèrent avec empressement de leur fidélité. C'étaitse porter noblement à la rencontredes tribulations que la campagne prochaine lui réservait.
(1) Mémoires de Noailles : lettre de la priaceese des Ursios à Torcy.
(2) Mémoires de Berwick.
.3) Mémoires de Saint-Philippe.
BATAILLE D£ GALGINATO 336
III. — Bonnes Mpénneet an commene«ment de 1706. bientôt démenties par les érénenenti. — Yictoira de Vendôme à Galcinato. — Nouveanx roTert : Bataille de Ramillies; perte des Pays-Bas espagnols ; disgrâce de Yilleroi. — Siège et bataille de Tarin; porte de l'Italie. — > L'arehidnc, vainqueur en Espagne, entre i Madrid. — Philippe V rétabli par Berwick et par la fidélité des Castillans.
L'année 1706 semblait s'ouvrir sous de bons auspices malgré la préoccupation des derniers événements d'Espagne. Le duc de Vendôme ayant profité de l'hiver pour faire une apparition à la cour^ après une absence de quatre ans^ recevait les cordiales félicitations du roi et des princes du sang et les témoignages de Tenthousiasme populaire^ auxquels l'heureux capitaine^ un peu fanfaron^ répondait par des promesses de nouvelles victoires (1). L'organisation des forces militaires marchait à souhait : vingt-sept mille hommes de milice^ une augmentation de cinq hommes par compagnie d'infanterie ; trente nouveaux régiments d'infanterie formant trente-cinq bataillons ; et^ par un dévouement remarquable^ les princes du sang et plusieurs seigneurs delà cour se chargeant de les payer et de les entretenir. Outre les armées ordinaires des Pays-Bas^ de la Moselle^ du Rhin^ de Lombardie et de Piémont, le duc de Noailles devait agir en Roussillon, TesséenCatalogne^Berwick, créé maréchal de France,
[V) Dangeauy Saint-Simon. Note du duc de Luynes sur Dangeau : « M. de Vendôroe, en quittant le roi, lui avait dit qu'il attaquerait les ennemis ce jouMà, et qu'il les battrait. Sa Majesté y comptait si fort, qu'Elle ne craignit pas de le déclarer avant d'avoir reçu aucune nouvelle. »
336 PÉRIODE D'RXPIâTION. PRBMIÈRB PARTIE
sur la frontière de Portugal, tous les trois pour aider aux opérations de Philippe V.
Les premiers événements entretinrent cette confiance. Vendôme, rentréen Lombardie^ attaqua brusquement, près deCaleinato (19 avril 1706), trois mille chevaux et onze mille fantassins commandés par le Danois Rewentklau en l'absence d'Eugène. II lui tua trois mille hommes, fit troismille prisonniers, pritsix canons,plus de mille chevaux, des bagages,des vivres, des armes en abondance, quatre drapeaux et douze étendards,sansavoir lui-même plus decinq cents hommes hors de combat. Poursuivant sa victoire sur Eugène revenu le lendemain de la bataille, il rejetales Allemands hors du Bressan, et s'avança vers l'Âdige pour leur fermer toute voie de retourpar ce fleuve(l). Le plaisir de cette nouvelle fut si sensible à Louis XIV que, du conseil même où il la recevait, il envoya un billet tout aimable à M*"' de Maintenon pour la lui apprendre sans délai, s'excusant de ne pas la lui porter lui-même sur la nécessité de ne pas interrompre lesaffaircs{2). M"^® de Maintenon à son tourécrivit, comme
^1) Pelet, tome VI : relation de Vendôme et résumé des évéoements, pages 147 et suivantes.
(2) CEuvres de Louis XIV, tome VI. Nous citons ce billet comme un type de la part que le roi donnait à M'"^^ de Maintenon daos les affaires, et aussi de sa confiance et de son aflection pour elle : « Je crois que vous ne serez pas fâchée de la nouvelle que je viens de recevoiV. M* de Vendôme, avec douze cents chevaux, a battu toute la cavalerie ennemie^ au nombre de quatre mille cinq cents; tous les officiers généraux y ont fait merveille, Longueval y a dté blessé. Vous en saurez tantôt davantage. Je ne pourrai être chez vous qu'à trois heures ; prenez des mesures pour éviter les importuns. Je sois très- fâché de ce retardement, mais le con^^eil ne finira pas plus tdt •