‹ Histoire du règne de Louis XIV; récits et tableaux (volume 4)Chapitre 75 sur 135 · LES CABALES A LA COUR · texte numérisé non relu

LES CABALES A LA COUR

étailétroile. En dépit des sages avis de Fénelon, il ne comprenait pas « qu'un grand prince ne doit pas servir Dieu de ia même manière qu'un solitaire ou qu'un particulier (1) ». Sa charité^ enchaînée par « la frayeur de blesser »^ le conduisait à une entière ignorance des vices du prochain^ et rempéchait de pénétrer les hommes et leur valeur réelle^ comme il convient à un roi dans l'intérêt général» d'après le principe que la charité est due au public aux dépens du parliculier. Sa fidélité aux pratiques de dévotion lui faisait confondre l'accessoire avec le nécessaire, et l'éloignait (i'assemblées^de divertissements permis» qu*un prince

Fénelon, 15 février 1711, au duc de Chevreuse : « On ditquau lieu de s*ôtre aitacbé à elle par raison, par estime, par vertu, par fidélité à la religion, il paraît l'ôtre par passion, par faiblesse et par entêtement, en sorte qu'il fait mal ce qui est bien en soi. n

^1] Fénelon lui écrivait: « Enfant de saint Louis, imitez votre père... La piété n'a rien de faible, ni de triste, ni de gêné : elle élargit le cœur; elle est simple et aimable; elle se fait tout à tous pour les gagner tous. Le royaume de Dieu ne consiste pas dans une scrupuleuse observation de petites formalités ; il consiste pour chacun dans les vertus propres à son état. Un grand prince, » etc.

Ailleurs (instructions pour M. le duc de Bourgogne adressées à lieauvilliers) : c< Je rends grâce a Dieu de ce qu'il lui a donné ce courage pour ne pas rougir de l'Évangile. Il est essentiel qu'un prince de son rang fasse publiquement des œuvres qui excitent les hommes à gloriûer le Dieu qu'ils adorent...

« Mais on prétend que M. le duc de Bourgogne va au delà des œuvres nécessaires pour éviter tout scandale, et pour vivre avec régularité en chrétien. On est alarmé de sa sévérité contre certains plaisirs, on s'imagine même qu'il veut critiquer les autres, et les former selon ses vues scrupuleuses. — En écoutant de tels discours, j'ai compté sur l'exagération du monde: on appelle souvent excessif en piété ce qui est à peine safQsant ; mais je craindrais d'un autre côté que le prince ne la tournât un peu trop aux pratiques extérieures, qui ne sont pas d'une nécessité absolue. »

LOUIS XIV. — T. VI. as

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intelligent met au nombre de ses devoirs^ ou au moins des convenances. On l'avait vu^ un jour deTEpipha* nie> refuser après les offices de paraître à un bal de Marly^ pour ne pas profaner une si grande fête ; une autre fois refuser d'accompagner le Daupbin au spectacle; quand une complaisance bien placée eût été uneaimable vertu {!) . Çà et là, il lui échappait des paroles qui semblaient être la censure du roi. Fénelon n'hésitait pas à lui reprocher une dévotion çui se tournait à critiquer son grand-père {2) . C'est même par ces inexpériences que s'explique en grande partie la défiance qu'il inspirait par moments à Louis XIV et à madame de Maintenon, et qui retombait sur Fénelon et Beauvilliers regardés comme ses inspirateurs. Quand on savait le roi ainsi prévenu contre les défauts de son petitfils, les adversaires avaient beaujeuà les exploiler|)our leurs intérêts. C'est dans la campagne de 1708 que la rivalité éclata ouvertement , et contribua pour une part sérieuse à augmenter les embarras publics.

Le début decetle année fatale futl'avortement d'une entreprise sur l'Ecosse. L'acte de réunion de l'Angleterre et de l'Ecosse en un seul royaume n'avait passatisfait tous les Ecossais. A en croire Bervviek, une partie notable de la noblesse était prêle a se soulever jiour le fils de Jacques IL Quelques-uns des ministres de Louis XIV virent dans cette promesse une occasion d'enlever l'Ecosse et l'Irlande k l'héritière de

(1) Fénelon, InsUnicUons pour le duc de Bourgogne, adramées i Beaiivilliers.

(2) Fénelon au duc de Chevreuse« 7 avril 1710.

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Guillaume III^ de susciteraux Anglais une guerre civile,et de ravir aux alliés Targentet les troupes de l'Angleterre (1). Louis XIV y destina six mille hommes de débarquement et une escadre. Berwick ajoute que la menace parut redoutable aux Anglais^ alors dépourvus de soldats dans leur ile ; la Banque royale de Londres faillit être ruinée par l'empressement des particuliers à venir retirer leur argent. Mais ilaurait fallu le concours sincère de Chamillard^ et du ministre delà marine^ Pontchartrain fils. Le premier qui avait peur de Berwick Técarta du commandement où semblaient rappeler sa naissance et ses relations avec les Jacobites; le second allégua sa pénurie pour ne pas fournir les forces maritimes sufTisantes. Le mauvais temps apporta une autre difficulté. Pendant que le prétendant était retenu à Dunkerque par les vents contraires^ ' une flotte anglaise eut le temps de se rassembler. L'expédition^ partie seulement le 17 mars^ rencontra en vue d'Edimbourg un ennemi plus fort qu'elle. Si le comte de For bin^ commandant de l'escadre française^ eût voulu risquer ses vaisseaux, le débarquement eût été possible; il n'avait^ dit naïvement Berwick^ qu'à se faire échouer dans la rivière d'Edimbourg; peutêtre ses vaisseaux auraient été brûlés par Tennemi^ mais le prétendant aurait mis pied à terre^ ce qui suf« fîsaît, avec l'assistance de la noblesse écossaise, pour assurer le succès de l'entreprise. Forbin ne poussa pas si loin le dévouement à Jacques IIL II n'aperce-

(1) Letlre du duc de Clievreuse à Fénelon, 9 avril 170U*

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vaitd'aîUeurs aucune réponse de la côte à ses sigaaux ; il ramena ses vaisseaux, non sans en perdre quelquesunSyàDunkerque.Lepremieressaidu prétendant pour reconquérir l'héritage des Stuarts n*avait pas étébrillanty il ne lui en resta que le nom de chevalier de Saint- George qu'il pritàcetteoccasion,etceluidePr^/^/jrffr que les Anglais lui donnèrent désormais (1). Pours'en dédommager^ il demanda à servir comme voloutaire dans l'armée française àç Flandre (2).

En Flandre^ la campagne précédente avait élé bonne, si on la compare aux désastres de Ramillies, par la défensive de Vendôme qui avait empêché Mari* borough de faire aucun progrès. Maintenant Louis XIV voulait reprendre vigoureusement l'offensive dans les Pays-Bas; il y envoyait une belle armée de cent trente bataillons et de deux cent seize escadrons^ et pour commandant supérieur^ le duc de Bourgogne assisté de Vendôme; il comptait sur la présence du jeune prince pour relever les espriu abattus par les malheurs précédents. Averti que le prince Eugène rassemblait une armée sur la Moselle^ il avait prévu que cet ennemi se porterait au secours de Marlborough^ ou que Marlborough irait rejoindre Eugène pour agir sur le Rhin; en conséquence, il avait prescrit au ducdeBourgogne^età Bervvick chaîné cette année de l'armée d'Alsace, de se tenir en communication permanente, et de s'envoyer a propos le>

(1) Saiot-SimoQ^ tome IV. Dangeau» 3 avril 1708. (2] Mémoires de Benvick, an 1708, à la fin.

BATAILLE d'OUDENARDE 389

renforts que les dangers de Tun ou de l'autre rendraient nécessaires (1). De tous ces préparatifs, de toutes ces combinaisons^ ne pouvait-on pas se promettre le succès?

Le plan aux Pays-Bas était de reporter les hostilités sur la Meuse, pour avoir des champs de bataille plus favorables à la cavalerie, soulager la Flandre, et éloigner Tennemi des chemins qui menaient en France; il parut d'abord réussir. Marlborough, refoulé dans le Brabant, neput empêcher les Françaisde reprendre Gand et Bruges (5 et 6 juillet); de simples détachements suffirent à ces exploits, et le bon accueil fait par les habitants aux vengeurs de Philippe V était comme une consécration de sa royauté parle consentement des populations. La consternation des autres villes invitait à les attaquer; rien ne paraissait mieux indiqué que Toccupation d'Oudenarde pourôter aux alliés leur unique passage sur le haut Escaut, et les couper des villes de la Lys, Courtray et Menin. Par malheur, Marlborough se dirigeait vers TEscaut pour reprendre Gand; Eugène avançait à marches forcées pour le rejoindre ; et si Berwick, conformément aux recommandations du roi, accourait de son côté vers le duc de Bourgogne, on ne pouvait, quelle que fut sa diligence, recevoir son assistance avant cinq ou six jours. Dans ces conditions, il ne convenait pas aux Français de s'attacher au siéged'une ville ; il fallait au plus vite repasser l'Escaut avant que

1) Pclet, lomo VIII : lettre du roi ji Vor.dûmp, 0*3 mai 1708.

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Marlborough eut atteint ce fleuve^ et le contenir dans leBrabant. Ici commencent les fautes, et la première fut de Vendôme. Trop confiant en ce qu'il croyait avoir d'avance sur l'ennemi, il perdit trois jours à boire et à dormir (1); et quand enfin l'armée commença à passer l'Escaut à Gavre, on apprit que Marlborough le passait déjà au-dessous et au-dessus d'Oudenarde sur des ponts qu'il avait eu le temps d'établir. Le duc de Bourgogne pressa la marche pour contrarier l'opération, mais il était trop tard. « Lors- « que la tète de l'armée française arriva à la portée a d'Oudenarde, on trouva les ennemis déjà passés en c( si grand nombre que leurs débouchés étaient assu- <c rés ; et ils eurent le temps de s'y poster dans un c( terrain avantageux, formant une espèce d'amphi* a théâtre environné de ravins, de bois et de haies. « On était si près les uns des autres, qu'il ne fut plus «possible de reculer; une affaire générale devenait «inévitable (2). »

Les fautes s'accumulèrent les unes sur les autres. Le combat se donna sans ordre et en détail, à mesure que les troupes françaises arrivaient, «et tout devint corn- « bats particuliers sans nulle correspondance des uns « avec les autres, d L'infanterie ne put combattre que séparément ; la cavalerie était en grande partie réduite à Tinaction par la difficulté du terrain; l'espace faisant défaut, il y eut plus de la moitié de Tar-

(1) Mémoires de Noailles.

(2] Général Pelet, tome VIIT. Noua croyons plus sûr d'emprooter textuellement l'exposition do ces faits à un homme du métier.

BATAILLE d'OUDBNARDE SOI

mée qui restèrent témoins de la lutte^ sans agir peu'^ dànisixheareSf comme on regarder opéra des troisièmes loges (1). A entendre Vendôme, ses manœuvres, ses tentatives furent toujours contrariées par les officiers du duc de Bourgogne qui lui objectaient, pour ne pas agir, tantôt un ruisseau impraticable que les ennemis traversèrent pourtant sans dommage, tantôt des fossés qui n'existaient que dans leur imagination. La va* leur la plus héroïque sans ensemble devait être impuissante contre les combinaisons des alliés ; l'infanterie française, inférieure pour le tir (2),' peu pourvue de munitions, et sans cavalerie pour la soutenir, était toujours ramenée par un feu plus habile et mieux nourri et par une cavalerie plus libre ; sept fois elle s'avança contre les positions ennemies, un moment elle poussa jusqu'à une demi^lieue, et sept fois elle fut refoulée. Elle allait être débordée de tontes parts, quand la nuit arrivant mit fin au combat; il durait depuis trois heures de l'après-midi (il juillet 1708).

Il avait été sanglant, un des plus rudes de la guerre, mais il n'était pas décisif. La perte de l'ennemi égalait

celle des Français : trois mille hommes selon les éva-

luations les plus probables. Les Français n'avaient perdu ni artillerie, nidrapeaux,ni étendards, ni ba*-

(1) La comparaison est de Vendôme, dans la lettre écrite au roi pour sa justification.

(2) C'était une préoccupation de Louis XTV, môme avant l'ouverture des hostilités : lettre du roi à Vendôme, 20 mai 1708 : Pelet, tome Vlll.

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gages (1). Plus de cinquantede leurs bataiiionset près de cent quatre-vingts escadrons^ qui n'avaient pas donnée étaient intacts et en état de reprendre la lutte. Vendôme était d'avis de ne pas quitter ie champ de bataille, et de recommencer le lendemain . Cet avis, pour avoir été soutenu avec emportement et en termes insolents contre le duc de Bourgogne, n'en est pas moins encore aujourd'hui jugé comme le meilleur pr les hommes du métier. Il ne fut pas du goAt des officiers généraux qui opinèrent pour la retraite immédiate. Vendôme avait commis la première faute en tardant à passer l'Escaut, le duc de I^urgogne en commit une aussi grave en se laissant entraîner par les officiers généraux à ordonner la retraite. C'est alors que commença la vraie déroute. Une partie des troupes découragées se dissipa dans diverses directions, les unes vers Tournay, les autres vers Lille, d'autres vers Ypres; pour ces trois villes seulement Berwick en compte neuf mille. En même temps Mariborough, qui ne songeait qu'à se retrancher sur le terrain conquis, voyant sesadversiiires lui céder la place, expédia des partis à leur poursuite, qui ramenèrent des prisonniers nombreux, neuf mille encore selon Berwick, dont trois cents ofTicierset quelques officiers généraux. Le gros de l'armée marcha toute la nuit à travers beaucoup d'inquiétudes et de dangers pour les princes; arrivé sous Gand, on se retrancha comme des vaincus derrière le canal de Gand à Bruges.

[1] Relation de dWrlagnan : Pelel, loroe Vlll, page 38G.

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« Cet événement, dit un historien militaire {!), changea bien la face des affaires. Avec une armée fort supérieure nous nous trouvâmes réduits à une défensive timide et difficile. r> Elle fut difficile surtout par le défaut d'accord des généraux français^ et le peu de concert de leurs opérations. Le prince Eugène avait assisté et pris part de sa personne à la bataille d'Oudenarde, sans son armée à qui il avait d(*i laisser le temps de se rassembler derrière lui sous Bruxelles et Louvain. Son projet était de la réunir sans délai à celle de Marlborough pour entamer, à efforts communs^ le territoire français, et prendre une ville de la frontière de France, Ypres, Tournay, Mons ou Lille. Pendant que les deux alliés poursuivaient inflexiblement ce plan de jonction, les troupes françaises restaient dispersées à de grandes distances, et ne savaient pas convenir d'opérations communes. Le duc de Bourgogne demeurait sous Gand dans la pensée, égtilement partagée par la cour, que tant que Ton conserverait Gand et Bruges, Tennemi serait impuissant à assiéger une ville française ou à s'y maintenir après l'avoir prise (2). Berwick, arrivé quelques jours après la bataille, n'avait pas rejoint le duc de Bourgogne; il avait cru plus pressé de mettre en état de résistance les villes françaises qui paraissaient menacées, et d'y répartir une bonne partie de ses bataillons. Grâce à cette séparation des deux armées, et à cet affaiblisse-

(1) P^let, tome VUI, page 38.

^2) Voir sur ce sujet les leUres de Louis XIV, de Bergeyck, dans Palet, tome Vllt. pages 397 et suivantes.

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ment de cellede Berwick^ Mariborough s'enhardissait à lancer des partis sur FArtois et la Picardie^ poury établir la contribution. Ces ravageurs brûlèrent un faubourg d'Arras, parurent à Lens, pénétrèrent jusqu'à Doullens, Péronne, Saint-Quentin. L' Artois su» bit une imposition de 1,700,000 livres,que Louis XIV autorisa ses sujets à psiyevpour éviter (Têire brûlés (1). On ne sut pas davantage rompre le plan de jonction des eiinemis.Outre le nombre suffisantdetroupcs pour le siège d'une grande ville, il manquait à Mariborough l'artillerie et les munitions. Eugène, qui les rassemblait à Bruxelles^ avait à craindre, pour les transporter à leurdestination, de se heurter contre les Français. Berwick, par deux fois, proposa la réunion de son armée avec celle du duc de Bourgogne, et une marche d'ensemble vers la Dender pour surprendre et disperser les convois, ou couper les deux armées ennemies, retenir Eugène dans le Brabant, et empêcher Mariborough d'y rentrer. La première fois, Vendôme objecta que sa position à Gand était bonne, que les menaces de siège n'étaient qu' une feinte pour le déposter; il ne remua pas ; la seconde, il affecta de craindre pour Bruges, s'il s'éloignait de Gand; il ne remua pas davantage. Les convois passèrent ainsi librement ; le dernier était composé de soixante-dix pièces de vingt-quatre livres de balle, de plusieurs autres de seize et de douze livres, de soixante mortiers, de cinq mille chariots chargés de munitions. Ces masses arrivèrent de

(1) Louis XIV au duc de Bourgogne, 30 juillet 1708.

8lé6R iJE LILLE 396

Bruxelles à Menin^ avec le secours des rivières dont les Français tenaient tous les passages^ entre leurs deux armées restées immobiles. Le 15 août Lille était in^* yestie. On a rapporté ces résultats fâcheux, comme d'autres misères du siège de Lille, à l'antipathie réciproque de Berwick et de Vendôme (1). Berwick ne cache pas qu'il n'aimait pas la supériorité que Vendôme s'était fait accorder par le roi sur les maréchaux (2). Mais cette pique de vanité n'était pour rien dans la dernière mésaventure. Ben^ick ne pouvait pas avec une petite armée attaquer seul les forces réunies des alliés ; c'était l'armée de Bourgogne ou de Vendôme qui avait failli en négligeant d'exécuter le plan de Berwick.

Lille, dont on avait prévu le danger depuis plus d'un mois, n'était pas surprise ni dépourvuede moyens de résistance. La garnison était forte depuis les renforts introduits par Berwick; sa citadelle était un des chefs-d'œuvre de Vauban . Le vieux maréchal de Boufflers, gouverneur de Flandre, avait sollicité l'honneur de défendre la capitale de son gouvernement. Il avait réparé les fortifications, ajouté de nouveaux ouvrages, et assuré les approvisionnements. Les magistrats de la villeet les habitantsayant tenu àleseconder,deuxmille

(1) Vendôme, prince légitimé, n'était paç maréchal de France ; Louis XIV lui avait refusé la dignité de maréchal-général. Mais, en récompense de ses services, après la bataille de Calcinato, il lui avait accordé le droit de donner le mot aux maréchaux. Berwiclc ne se soumit à cette obligation que par un ordre former du roi et pour une fois seulement.

(S) Mémoires de Berwick, année 1708.

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hommes de milice bourgeoise, distribués en quatre régiments^partageaient les travaux de la garnison. Mais les ressources des assiégeants étaient grandes. Eugène conduisait lesattaquesaveccinquante-deux bataillons; Marlborough se tenait en observation avec soixantedouze bataillons et cent vingt-quatre escadrons. Il ne convenait pas de laisser les assiégés à eux-mêmes; une année de secours était indispensable. Louis XIV ordonna au duc de Bourgogne de rallier Farmée de Berwick et de marcher au secours de Lille. Aussitôt les incertitudes^ les rivalités d'opinions, recommencèrent. Le duc de Bourgogne était d'avis de marcher sans perdre de temps. Vendôme au contraire croyait utile de laisser rinfanterie des ennemis s'émousserau siège ; Lille pouvant tenir plus de trois semaines, ce délai suffisait bien à préparer la délivrance. A mesure qu'on avança, et quand on eut rallié Berwick, les sentiments changèrent des deux côtés; on agita divers projets qui retardèrent la marche. Lorsque enfin on fut arrivé à Mons-eiî-Puelle et qu'on eut considéré la position des ennemis, ce fut Vendôme qui demanda l'attaque immédiate, ce furent le duc de Bourgogne et Berwick, de concert avec la plupart des lieutenants généraux, qui s'y opposèrent. Vendôme, furieux, écrivit au roi que la bonne volonté de son armée devenait inutile par les conseils du maréchal de Berwick et de plusieurs lieutenants généraux, et demanda son congé. Berwick écrivait à Chamillard : « Il est triste de perdre Lille, mais il est encore plus triste de perdre Tunique armée qui nous reste, ou qui puisse arrêter

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l'ennemi après la Inerte de Lille. i> Entre deux sentiments si opposés^ le duc de Bourgogne décida qu'il convenait de les soumettre au roi^ et d'attendre ses ordres.

Louis XI V^ par un instinct tout français^ ne cessait dans ses lettres de pousser à Taction au risque d'un mauvais succès : « Ce mauvais succès^ disait-il à son petit-lils, serait moins déshonorant pour votre i>ersonne et pour l'armée que la démarche de ne vous être approché des ennemis que pour leur voir prendre Lille. » Il lui fut donc fort désagréable d'apprendre que ses ordres étaient encore ajournés^ et qu'il avait à se prononcer de nouveau. Il expédia sans délai Chamillard en Flandre pour signifier sa volonté, et pourtant vérifier la situation et se conformer aux mesures qu'elle exigerait. Le résultat de l'enquête fut triste. Le débat en présence du ministre n'aboutit qu'à lui faire reconnaître qu'il était trop tard^ que le temps perdu dans les marches antérieures avait profité aux ennemis pour perfectionner leurs retranchements. Comme le roi exigeait une bataille, on tenta un simulacre d'attaque pour démontrer qu'il était impossible d'attaquer. On seporladeMons-en-Puelle à Pont-à- Marck avecdes alluresd'agression.Peut-êtrerennemi se voyant menacé suspendrait-il le siège pour ne veiller qu'à sa défense ; peut-être cette suspension^ à l'approche de la mauvaise saison, le réduirait-elle à abandonner ses travaux. Pauvre espoir! On ne découvrit aucun chemin sûr pour l'aborder, et l'essai du canon sur ses retranchements démontra leur solidité. Ven-

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dôme lui-même déclara qu'il renonçait à tout acte de vigueur^ et le roi se résigna (1). Si le secours de Lille par une bataille était décidément impossible^ il couvenait de le tenter par d'autres moyens; celui d'introduire des renforts dans la place fut reconnu impraticable; on trouva plus raisonnable de faire la guerre aux convois de munitions et de vivres, principale ressource des assiégeants, dont la privation les réduirait à la retraite. Des mesures furent prises pour fermer l'Escaut de Tournay à Oudenarde et les routes d'Alh et de Bruxelles. Cette manœuvre échoua comme les autres. Une flotte venait de débarquer à Ostende des troupes anglaises, et une grande quantité de munitions (22 septembre 1708). Marlborough^ qui en avait grand besoin^ envoyait pour les recevoir sept cents chariots avec cinq mille hommes d'escorte, et en disposait dix mille autres sur le chemin. Leduc de Bourgogne, persuadé quede ce convoi dépendait le sort de Lille, expédia pour l'arrêter le comte de Lamotbe. Lamothe était un maladroit qui allait devenir célèbre par son incapacité même. Il ne fut pas averti du départ du convoi; quand il connut la vérité, il voulut courir après; à Wy nendal il rencontra entre deux bois des troupes qui lui étaient inférieures en nombre; il les attaqua si sottement qu'il fut battu. Il s'en excusa^ il est vrai, par la désobéissance et la lâcheté de son infanteriequiavaitfait feu au lieu d'userde la baïonnette, etavaitprislafuiteà la première décharge de l'enuemii

1) Mémoires de Berwick : Pelet^ lome Vlli.

mais le convoi passa et arriva à Menin où Marlborough le reçut comme un gage de la prise de Lille (29 septembre 1708). On ressentit vivement à Versailles l'att'rontet les conséquences de cet échec, a II n'est pas naturel^ écrivait Ckamillard à Berwick^ qu'étant (vous) maître du pays et des places avec une armée du moins égale à celle des ennemis^ ils fassent passer tous leurs convois et prennent Lille sans que le duc de Bourgogne y forme aucun obstacle. Le public peu charitable en attribue la cause au peu d'accord qui est entre M. de Vendôme et vous (1) . »

Un seul homme^ à ce moment^ soutenait Thonneur des armes françaises et commandait le respect et Tadmirationà tous. Le vieux BoufHers, jeune encore d'activité^ de vigilance, de force et de bravoure, étonnait à la fois les habitants de Lille par ses soins paternels, les soldats par sa présence à tous les dangers, les assiégeants par la vigueur indomptable de sa résistance. Il avait établi une sage distribution de vivres, pain, vin, viande, qui garantit jusqu'à la fin le nécessaire a chacun ; lui-même il vivait comme les soldats. Une se couchait pas ou dormait tout habillé; une fois, après une blessure à la tête, il refusa de se laisser soigner pour ne perdre, disait*il, ni forces, ni temps; il fallut une sorte d'émeute de la population et des sol* dats pour le décider à garder la chambre vingt-quatre heures. Harcelé par le prince Eugène, le plus entreprenant des ennemis, il rendait coup pour coup* Sor-

vl) Pelet, tome Vilt, page 4ôâ.

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lies fréquentes^ grands combats contre les tentatives d'assaut^ retours acharnés contre tous les progrès des assiégeants^ aucun effort^ aucun sacriGce ne le lassa depuis le 15 août jusqu'au 23 octobre. « Toutfutdisputé pied à pied tant que chaque pouce de terre le pul étre(l). » La nuit on réparait aux remparts les brèches de la journée; quand des pans entiers de murs eurent été abattus^ on les remplaça par de gros arbres et des grilles de fer. Â quelquesjours de distance, si Ton n V vaitpulefaire plus tôt, on revenait sur les positions perdues pour les reprendre. Use livra quinze grands combats, sept entre autres pour la défense du chemin couvert ; dans un, Eugène fut blessé si grièvement à la tète, qu'il dut pendant quelques jours se laisser remplacer par Marlborough, et que, à Versailles, on le disait trépané (2); dans un autre, cinq mille ennemis restèrent morts. On évalue à dix mille blessés et à dix-huit mille morts les pertes des assiégeants peu* dant les trois mois. Un renfort inespéré était venu fort à propos, le 28 septembre, fortifier la constance de Boufïlers; un chevalier de Luxembourg avait réussi par une ruse hardie, à la faveur d'un déguisement, à introduii^e dans la place deux mille cavaliers, deux mille fusils et. quarante milliers de poudre (3); et ce chevalier, fidèle à son succès, figurait à la tète des plus intrépides défenseurs. Le 10 octobre encore, après quatre attaques inutiles sur le chemin couvert, lésas*

[1) Saint-Simon.

(2) Dangeau, 5 octobre 1708.

[3] Pelet, tome VII L page 107.

siégeants culhutés par quatre cents dragons^ ne paraissaient « pas plus avancés » que le premier jour. Mais si la vaillance deBoufflers n'avait pas de bornes, il ne pouvait se dissimuler à lui-même que les ressources matérielles étaient bien près de lui faire défaut. De sa garnisondedixmiilehommes, ilneluien restait plus que cinq mille cinq cents, et à peine quarante milliers de poudre. C'était peu pour continuer à défendre une aussi vaste étendue de remparts d'ailleurs entamés profondément. Il considéra qu'il pourrait au moins tenir encore dans la citadelle seule, et c'était aussi l'avis du roi, et arrêter assez longtemps les assiég[eants pour donner à une armée de secours mieux inspirée le loisir d'arriver à son aide et de le délivrer par une diversion heureuse. Il offrit donc de capituler pour la ville seule, si on lui faisait des conditions honorables. « J^accorderai tout ce qui sera compatible avec c< mon devoir, » répondit Eugène, plein de respect et d'admiration pour les grands mérites du vaincu. Boufflers fut libre de renvover dans les villes françaises ses malades, ses blessés, les cavaliers du chevalier de Luxembourg, de transporter tout ce qu'il pourrait dans la citadelle et d'y continuer la résistance(23 octo« bre 1708). Toutefois il ne voulut rien décider sans le consentement du duc de Bourgogne, commandant supérieur de l'armée de Flandre; il lui fit porter le projet de capitulation. Le duc de Bourgogne campait alors à Tournay; quand arriva l'envoyé de Boufflers, il jouait à la paume, son jeu favori ; malgré l'urgence de Taffaire, il continua sa partie au grand étonnement de

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tous les assistants^ et, seulement quandellefutfime^il prit connaissance du message^ et y répondit par son approbation et force louanges pour Bouf^iers. Il était loin, le pauvre jeune prince, d'en mériter autant pour lui-même. Inexpérience, enfantillage, ou insensibilité aux malheurs publics, de quelque nom qu'on qualifie cette conduite dans un général en chef, elle ne pouvait que fournir de nouvelles armes à ses ennemis qui en usèrent, et l'historien la croirait forgée par la haine de parti, si elle n'était attestée avec insistance par Saint-Simon qui la déplore (1).

On ne consentait pas encore à regarder la campagne commre finie; on ne désespérait pas d'une revanche; il en coûtait trop de s'arrêter sur une défaite. Puisque Boufflers croyait possible la continuation de la résistance, il n'y avait qu'à le seconder par quelque entreprise énerg^ique. On agita différents avis : barrer l'EsoautàMarlborough, et intercepter les convoisdoat les alliés tiraient toute leurforce, etqu'ils ne pouvaient recevoir que par Ostende; menacer quelque grande ville des Pays-Bas, Bruxelles par exemple, pou rattirer à son secours les troupes engagées devant la citadelle de Lille ; l'électeur de Bavière poussait même la simplicité jusqu'à s'imaginer que les habitants de Bruxelles, à son arrivée, accourraient en foule auprès de leur ancien gouverneur. Toutes ces combinaisons échouèrent. Bruxelles ne se laissant pas surprendre, il fallut en préparer le siège. A cette nouvelle, Marlborough

(I) Saint-Simon, tome IV, chapitre xx, page 239.

el Eugène, avec legrosde leurs troupes, passèrenirEseaut malgré les fanfaronnades de Vendôme et à son insu, et avancèrent rapidement dans la direction de Bruxelles. Le choc fit reculer l'armée du duc de Bourgogne des environs deTournayà Douai; quant à rélecteur il se retira de Bruxelles avec tant de précipitation qu'il abandonna son canon, ses munitions de guerre et de bouche, tous ses blessés et malades. Boufflers seul, quoique toujours investi, faisait une fièreet utile contenance. Alors le roi perdit patience. On pourrait appeler cette année Tannée des fautes; après celles de Vendôme, de .Bourgogne, de Berwick peut-être, le roi en ajouta une qui leur servit de complément parcequ'elle consacra leurs conséquences(l). La citadellede Lille tenait toujours; lesalliés étaient rassemblés en corps d'armée fort rapprochés les uns des autres. Le roi envoya au duc de Bourgognel'ordre de séparer ses troupes pour leur donner le repos qu'elles avaient bien mérité. IL recommandait bien de garnir les villes importantes, et en particulier Gand et Bruges, mais il n'eut pas été moins utile d'en protéger les approches par des campements qui leur auraienlservide premiers remparts; c'était l'avis deVendôme, et cette fois Berwick le trouve bon sans hésiter. Le roi passa outre ; le 8 décembre la séparation était faite et les ducs de Vendôme et de Bourgogne étaient

(1) Mémoires de Berwick : < Ainsi finit celte campagne d'autaiU plus malheureuse qu'elle ne devait pas Tôtre. Il fallut, pour la rendre telle, que nous fissions sottise sur sottise; et malgré tout cela, si Ton n'avait pas fait la dernière, on aurait eu beau jea Tannée d'après. »

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immédiatement rappelés à la cour. Le lendemain la citadelle de Lille capitula ; ce résultat était prévu; mais ce que le roi n'avait pas voulu entendre apparut dans sa triste réalité; le vainqueur se trouva le maître du pays, libre de manœuvrer et d'entreprendre àson gré. Il n'y avait plus de corps d'armée français pour lui disputer le chemin. Sans hésiter, il se porta sur Gand,la ville qui, par sa situation, était la clef des rivières et des canaux et la route de ses convois. Dès le 13, Marlborough parut devant Gand ; Eugène, le 18, compléta l'investissement. Le malheureux Lamothe était chargé de la défense; il avait une belle garnison, il croyait surtout avoir pourvu à tous les besoins par des approvisionnements. Déconcerté par la vigueur de l'attaque, il se vit déjà prisonnier de guerre s'il s'obstinait à irriter l'ennemi. Il capitula avec les honneurs de la guerre le 30 décembre. Bruges fil comme Gand dans la nuit du P' au 2 janvier. Comme tout venait à point aux alliés I Trois jours après commença l'hiver de 1709, qui allait rendre impossible tout campement au dehors, tout remuement de terre, toute opération militaire, et qui les força eux-mêmes à séparer leurs troupes.

La rémunération que le roi assigna aux principaux auteurs des événements de la campagne parait assez justement proportionnée. Il disgracia véritablement Vendôme, lui retira les honoraires de général d'armée, et réconduisit successivement de Marly et de Meudon. Le duc de Bourgogne fut épargné. Il élail, de Ta V eu deFénelon, fort décrédité auprès des mili-

taires par ses jeux îW^c^w/y, sa paresse à mon ter à cheval, ses hésitations à prendre un parti. Il s'était fait tort à se tenir renfermé au 1 ieu de se communiquer aux officiers et aux soldats, à ne pas garder le secret de ses délibérations (1). La cabale de Meudon avait tout exploité, jusque dans les gazettes, pour Télouffer au moins sous le ridicule. Il échappa cependant par Fart de sa femme et de Fénelon. La petite duchesse, par M"' de Maintenon, avait lenu le roi en garde contre ces accusations. Quoiqu'elle eût peu de goût pour la personne de son mari (2), elle comprenait qu'elle n'était rien sans lui, et que sauvegarder l'importance de l'un c'était sauvegarder l'importance de l'autre. Fénelon avait de plus donné à son élève le conseil d'aborder franchement le roi , d'avouer ses fautes, mais au^si de mettreen lumière tous les obstacles qu'une cabale ennemie lui avait suscités. Il suivit celte marche et s'en trouva bien; il reçut la promesse d'uncommandementpourl'annéesuivante. De récompenses, il n'en pouvait être question que pourufi seul

(1) Correspondance de Fénelon, lettres au duc de Bourgogne et au duc de Chevreuse, septembre et octobre 1708.

(2) Il faut bien citer ici le texte d'un ami dévoué, de Saint-Simon, qai mérite d'être cru par son attachement. Gela dérange un peu des idées toutes faites, mais l'histoire ne doit se proposer que la vérité : « Je ne crois pas qu'elle eût du goût pour la personne de monseigneur « le duc de Bourgogne, ni qu*elle ne se trouvât importunée de celui « qu'il avait pour elle. Je pense aussi qu'elle trouvait sa société pe- « santé et d'un avenir qui le serait encore plus. Mais parmi tout « cela elle sentait le pri]^ et l'utile de son amitié, et de quel poids « serait un jour sa confiance. Elle n'était pas moins touchée de sa « réputation, d'où dépendait son poids pendant bien des années. » Saint-Simon, tome IV, page 196.

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homme. liouniers oceiipail alors FadmiratioD générale. Les honnêtetés des ennemis avaient précédé les faveurs du roi. Le prince Eugène, après la capitulation, avait tenu à honneur de faille le premier visite au maréchal. Il l'avait place à côté de lui pendant le délilé, l'avait reçu à sa table avec l^s officiers généraux et leur avait fourni des voilures pour se rendreà Douai. A Versailles, le roi déploya envers Boufflers toutes les délicatesses de cette grâce où il excellait, el qui fascine quelquefois jusqu'à Saint-Simon. Il lui laissa le choix des récompenses. Le maréchal se défendant de rien demander, de rien désirer: «Yoiâ a lui dit-il, ce que j'ai pensé; je vais vous le dire afin de c< savoir ce que je pourrais y ajouter pour vous salk- «c faire. Je vous fais pair, je donne à votre fils la suni- « vance du gouvernement de Flandre, etj'y joins pour «c vous les grandes entrées qui sont celles des premiers (c gentilshommes de la Chambre (1). x> Le maréchal tomba à genoux en se déclarant comblé, el dans celle cour si envieuse il n'y eut personne qui trouvât la faveur supérieure au mérite. LaFrance entière y applaudit comme à une réparation de son honneur. Un ravon de sa vieille gloire lui apparaissait dans l'éclat du défenseur de Lille, qui attestait qu'en dépit des humilia tions et même des fautes, elle était toujours la mère des grands hommes, la terre de la vaillance et du désinléressèment.

La campagne n'avait pas été également malheu-

(1) Dangeau, 16 décembre 1708.

reuse sur tous les points. En Espagne^ le due d'Orléans avait fort avancé la soumission de la Catalogne par la prise de Tortose^ de Balaguer et autres bourgs fortifiés^ pendant que son lieutenant le chevalier d'Hasfeld occupait Dénia et AJicante dans le royaume de Valence. Mais un fâcheux soupçon s'élevait contre lui, d'avoir combiné avec les seigneurs mécontents et les Anglais un projet de démembrement de la monarchie espagnole qui le constituerait lui-même roi de trois provinces(l). La défiance de ce complot, dont la moitié au moins a été confirmée par ses aveuv à Saint- Simon et à Louis XI V^ rendait bien difficile son re« tour en Espagne. Du côtédes Alpes, Villars avait soutenu, sans trop de dommages^ une défensive laborieuse contre l'insatiable ardeur de Victor-Amédéeà envahir le territoire français. S'il avait perdu Exilles et Feneslrelle, il avait conservé la Savoie et forcé son adversaire à s'éloigner de Chambéry en incendiant les moissons de ses sujets. Mais ce qui devenait vraiment considérable, c'était l'usage que l'Empereur faisait de sa victoire en Italie^ et son projet évident de rendre à l'empire germanique son ancienne étendue, et à la maison de Habsbourg sa prépondérance, sous couleur de préserver l'Europe de la domination française.

A la suite de la conquête de Naples, Joseph I" avait

(1) Voir Combes, Histoire de la princesse des Ursins. Ce complot, que les amis du duc d'Orléans affectent de représenter comme une invention de la haine de M*"<^ des Ursins contre le prince, est claire* ment et heureusement discuté et élucidé dans le chapitre xxvxxi.

mis la main sur les Etats de Mantoue^ comme sur un fief échu au suzerain par la révolte et la défaite du vassal. Il lui fallut en abandonner une partie^ le Montferrat, au duc de Savoie, à titre de fief impérial, sans quoi Victor-Amédée, las d'attendre son salaire, menaçait de quitter la coalition; mais il s'adjugea le reste, le Mantouan proprement dit, qui est demeuré depuis ce temps propriété autrichienne. Au mois de juin 1708, par un décret promulgué à la diète de Ratisbonne,ii notifiaàritaliesa volonté derétablir au delà des Alpes l'ancienneautorité impériale des Oihon et des Barberousse. Il entendait reprendre, dans cette contrée,lous les fiefs usurpés, examiner Faliénation des autres. Il déclarait abusif l'hommage de Naples et de la Sicile au saint-siége, niait au pape le droit de nommer aux évéchés et autres bénéfices dans ce royaume, et sommait le souverain pontife de faire raison au duc de Modène des usurpations dont se plaignait ce prince. C'était sa vengeance contre Clément XI, qui, dans l'affaire de la succession d'Espagne, en évitant de se prononcer ouvertement pour Philippe V, avait encore moins servi les intérêts de l'archiduc Charles; et telle est aussi la mesure, la valeur réelle du prétendu dévouement de l'Autriche à la papauté; respectueuse, filiale même quand elletrouve son compte temporel àrallierautour d'elle les catholiques; hostile et prête à toutes les violences quand le saint-siége se rencontre comme un obstacle sur son chemin. Le pape s'émut ; il invita les princes d'Italie à considérer le danger qui les menaçait, à former une ligue pour leur défense. Il pressa

Louis XIV d'y enlrer, et obtint que le maréchal de Tesséfûl'envoyé en Italie pour sonder les dispositions des princes. Il fit des levées dans lecomtat Venaissio, fortifia plusieurs places^ et ppt croire un moment que ses forces lui suffiraient; il n'yavâit alors qu'un petit nombre d'Impériaux dans l'Italie centrale^ la masse était dans les Alpes à combattre pour Viclor-Amédée contre Villars . L'accu ei 1 fait à Tessé par Gênes, Ven ise, Florence, semblait aussi promettre desalliés ; Venise surtout, qui avait tant favorisé les entreprises de l'Autriche, en devait être d'autant plus aux regrets qu'elle était maintenant la plus menacée. Ces apparences furent entièrement démenties à la fin de la campagne. L'Empereur s'était d'abord occupé de conquérir pour sa maison Tile de Sardaigne (août 1708). Quand il fut maître de cette province espagnole, et les Anglais, ses alliés, de Minorque'et Port-Mahon, le fort de la guerre retomba sur l'État ecclésiastique. Les Impériaux, revenus des Alpes, y eurent sans peine la supériorité du nombre; les alliés manquaient au pape; Gènes seule avait armépoursa défense; lesautres Etats, gagnés par lemarquisde Prié, agent de l'Empereur, s'étaient bien gardé de provoquer un ennemi à qui tout semblait réussir (1). Pendant que les troupes pontificales, abandonnées à elles-mêmes, ne pouvaient soutenir aucune lutte sérieuse, les Impériauxlevaient à leurgrédescontributions, et vivaient à /a /ar/ar^ aux dépens du pays. Le pape fut réduit par les plaintesde ses sujets autant

(1) Pelet, Mémoires militaires, tome VIII.

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que parles menaces de ses ennemis^ à admettre dans Rome le marquis de Prié et à entrer en négociations avec lui. Sur ces négociations il n'y avait pas d'équivoque : l'Empereur exigeait avant tout que le pape reconnùtia royauté deCharles III enEspagne. En vain Tessé essaya, par rirônieplusque par le raisonnement, de prouver qu'il nefallait pas melire la crainte à la place de lareligion, de T honneur et de Injustice (l). La royauté de Philippe V n'était pas un dogme, ni undroildivin, qui engageât la conscience, et pour lequel le chef de l'Église dût mourir; ce n'était qu'un fait soumis, comme tout ce qui est humain, aux vicissitudes et aui nécessités des temps. Clément XI voyait Ferrare et le fort Urbin bloqués, ses côtes menacées par les flottes alliées, ses Etats livrés au\ exécutions militaires du plus fort; il avait le couteau sous la gorge; il céda, et reconnut Charles III pour roi en Espagne; ils'engagea a désarmer, à ne garder que cinq mille hommes dont cinq cents cavaliers, et à laisser le passage libre par ses Etals aux troupes impériales. L'Autrichien joignit l'insolence à l'oppression ; i 1 n'eut pas même la pudeur d'exécuter pour sa part le traité, ni de respecter l'Iiumiliationdu vaincu. Prié laissa continuerencoi*e quelque temps les ravages des Impériaux ; et quoique le pape eût défendu expressément, dans cette calamité, tout spectacle et tout plaisir dans Rome, il se permit de donner la comédie et un bal dans son palais, sous

(1) Lettres de Tessé, recommandées par Saint-Simoa comme pièces curieuses.

prétexte qu'engagé envers les daines il ne pouvait manquer à sa parole.

En quatre mots^ l'Espagne réduite pour toute possession extérieure à la Sicile, la dohiination impériale rétablie en Italie, la suprématie anglaise sur la Méditerranée consolidée par la conquête de Minorque, et le territoire français entamé par la perte de Lille, tel était le règlement des coniptes de l'année 1708.

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III. — État intérieur delà France. — Buine des Unances. — Chamillard cède k contrôle général à Desmarets. — Réformes réclamées. — La Dime roynU df Yanbnn. — Hiver de 1709; misère et mécoatentemeat pablics. — Loais XIY sollicite la paix. — Préliminaires de La Haye.

Le compte intérieur, celui des finances, était encore plus difficile à liquider. Chamillard avait d'avance condamné son administration, quand il disait au commencement de la guerre : « N'attendez rien de bon de « ma part tant que l'Empereur disputera la succession « d'Espagne, et qu'il aura pour alliés les Anglais, les a Hollandais avec tous les princes de l'Europe (1); » et LouisXIV attestait l'insuffisancedes mesures prises par son ministre, lorsque dans les premiei^ mois de 1708, comme pour imposer à ses généraux l'obligation de vaincre, il écrivait a Vendôme : «L'élat de « mes finances ne me permet plus de continuer une « pareille guerre (2). » Chamillard n'avait fait que copier et aggraver Pontchartrain ; en dehors de la taille, des aides, de la capitation, il n'avait pas trouvé d'autres expédients que ceux de son prédécesseur : refontes des monnaies, emprunts, créations d'offices, taxes arbitraires sur tout ce qui pouvait avoir un nom, ou donner prétexte à l'impôt. Il avait refondu cinq fois les monnaies, en 1700, 1701, 1704, 1705, 1706, les haussant ou baissant au détri-

(1) DeppingyCorrespondance administt'oHve iCham'ûhrd à deUarlav, 23 mai 1703.

(2) Pelet, Mémoires militaires, tome VIII.

SITUATION INTÉHIEURE 413

ment du public. Il avait emprunté sous diverses formes, toujours onéreuses pour le présent et Tavenir, tantôt en achetant des lingots contre des billets à terme, dits billets de monnaiey payables au porteur et produisant 7 p. \Q0 (1701); tantôt par la création d'une caisse d'emprunts à 8 p. 100, et de billets de la caisse d'emprunt y également négociables (1702); tantôt en émettant des rentes sur Tliôtel de ville au denier dix avec promesse de les payer au denier vingt aux héritiers des préteurs (1704). Ces billets de monnaie étaient devenus un embarras considérable pour le gouvernement, et une atteinte en quelque sorte irréparable à son crédit. En les imposant comme monnaie, le ministre refusait de les recevoir des contribuables dans les caisses publiques; ce qui les fit tomber à 60 p. 100 au-dessous de leur valeur. Ce fut bien pis quand le gouvernement ajourna le payement des intérêts (1704); on tenta vainement de les relever en étendant à la province leur cours borné d'abord à Paris ; ils perdirent 80 p. 100. En 1708, il n'y avait pas moins de quatre cent quatre-vingt-trois millions de papier en circulation auxquels l'Etat ne pouvait pas faire honneur (1).

La liste des offices, imaginés et vendus par Chamillard, est une autre preuve de la pénurie du Trésor, et d'abord par le nombre, et par les objets bizarres de ces oflices. Cène sont pas seulement les charges de l'ar-

(1) Rapport de Desmarets au régent.

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tillerie réorganisées par un nouveau règlement et vendues au prix de cinq mil lions (1703); ce sont des offices de lieutenant général d'épée sous l'autorité du bailli ou du sénéchal^ en chaque bailliage^ sénéchaussée ou justice du royaume; des offices d'échevins, consuls, capilouls^juratS; et autres officiers municipaux permanents^ concierges et garde-meubles des hôtels deville et maisons communes^ou de nouvelles charges dans les cours supérieures et en particulier à la chambre des comptes de Paris. A la suite, on à côté, surgissent à titre héréditaire des contrôleurvisiteurs des poids et mesures en chaque sénéchaussée ou bailliage et justice royale ; des inspecteurs des boucheries dans les villes et bourgs fermés du royaume; des trésoriers des fabriques et confréries ; des concierges-buvetiers en chacune des enquêtes du parlement de Paris et autres cours supérieure^; des jurésvendeurs et contrôleurs de porcs; des courtiers-commissionnaii'cs des vins, cidres et liqueurs (1704) ; des contrôleurs des registres et des extraits de baplémes, mariages et sépultures (1705); des contrôleurs de la fabrication des perruques (1706); des contiôleurs majeurs de beurre salé et fromages à Paris (1707); des contrôleurs de fruits à Paris (1708).

Comme son prédécesseur, Chamillard, quandille pouvait, s'efforçait de donner une raison plausibleà ces créations. S'il rendait fermes et héréditaires les charges autrefois temporaires et électives d'échevins, decapitouls, etc., c'était parce qu'il importe d'avoir des magistrats capables, etquela capacité nes'acquiert

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