‹ Histoire du règne de Louis XIV; récits et tableaux (volume 4)Chapitre 79 sur 135 · LA PÉNURIE GÉNÉRALE · texte numérisé non relu

LA PÉNURIE GÉNÉRALE

nard. Je ne fus pas longtemps sans en apprendre lu cause, et j*adiniraL alors où les plus grands rois se trouvent quelquefois réduits (1). » C'était la répugnance pour de pareils moyens, comme les difficultés inextricables d'une pénurie toujours renaissante, qui depuis longtemps poussaient Chamillard à quitter l'administration des finances. Il avait souvent représentéà Louis XIV l'excès de ses travaux, sa santé compromise par des fièvres fréquentes, par des insomnies meurtrières, son impuissance à porter seul un fardeau autrefois partagé entre deux grands ministres, Colbert elLouvois. Longtemps le roi lui avait refusé ce soula* gement, et, pour le ranimer par son propre exemple, lui avaitdit un jour : a Eh bien, nous périrons ensemble. » Enfin, au commencement de 1708, il le releva du contrôle général, et mit à sa place Desmarets, un neveu de Colbert, dont la capacité reconnue a quelquefois atténué les misères de la situation. Chamillard, pour se libérer tout à fait des questions d'argent et des gens d'affaires, ne voulut pas même conserver l'entrée au conseil royal des finances (2); mais il resta ministre de la guerre.

A coté des embarras du roi, la gêne universelle de la nation n'était pas moins flagrante, a Par toutes les ^ recherches que j'ai pu faire, disait un contemporain « bien informé et très-consciencieux, j'ai fort bien re- « marqué que, dans ces derniers temps, près de la

(1) Mémoires de Saint-Simon, tome IV, chapitre x.

(2) Dangeau, 23 février 1708.

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ce dixième partie du peuple est réduite à la mendicité, «et mendie effectivement; quedes neuf autres parties^ <c il y ena cinq qui ne sontpas en état de fa ire l'aumône « à celle-là, parce que eux-mêmes sont réduits, à très- <c peu de chose près, à cette malheureuse condition; «que des quatre autres parties qui restent, les trois <t sont fort malaisées, et embarrassées de dettes et de « procès; et que dans ce dixième, où je mets tous les « gens d'épée, de robe, ecclésiastiques et laïques, toute ce lanoblessehaute,distinguée,etlesgensen charge mice litaireetci vile,les bons marc hands,les bourgeois rena tés et les plus accommodés, on ne peut pas compter a sur cent mille familles; et je ne croirais pas met. tir a quand je dirais qu'il n'y en a pas dix mille qu'on « puisse dire être fort à leur aise; et qui en ôlerait les agens d'affaires, leurs alliés et adhérents couverts et « découverts, et ceux que le roi soutient par ses biena faits, quelques marchands, etc., je m'assure que le ce reste en serait en petit nombre. »

Ce contemporain était Vauban, dont le livre, intitulé la Dîme royale, commença d'être connu vers 1707. En même temps, Boisguillebert, que nous avons déjà entendu, reprenait les idées émises par lui dix ans plus tôt dans le Détail de la France (1), et leur donnait dans le Factura de la France une expression plus énergique et plus hardie (1707). D'après lui, le revenu de la France avait baissé de 1,500 millions par an depuis 1660, et la cause, comme il l'avait exposé a^-ant

(1) Voir notre tome V, chapitre xxxiv, pages 419 et suivantes.

la paix deRyswick, était toujours dans Tinégale répartition et Tincertitude de la taille, dans la multiplicité des droits d'aides et des officiers de finances qui entravaient la consommation. Il y joignait cette fois Tavilissement du prix des blés, qui, frustrant les cultivateurs de la rémunération légitime, ruinait l'agriculture en condamnant les meilleures terres à l'abandon. On a cru, disait-il, qu'afin que tout le monde fût à son aise, il fallait que les grains fussent à si bas prix que les fermiers ne pussent rien bailler à leui s miii très, ni ceux-ci aucun travail aux ouvriers. Depuis six ou sept ans cet avilissement s'exécute avec la dernière rigueur. On a cru que cette manne coûtait aussi peu à percevoir et à faire venir que celle que Dieu envoya dans le désert aux Israélites, qu'elle était du moins comme les truffes et les champignons, qu'elle croissait en tout son contenu à pur profit au laboureur, et qu'à quelque bas prix qu'elle pût être, le laboureur gagnait moins, mais ne perdait rien, et qu'ainsi il fallait qu'une autorité supérieure empêchât les pauvres d'être la victime de sa cupidité. Le peuple, entêté de ces préjugés, se forme lui-même le monstre qui le dévore (1). Précurseur des idées hardies qui triomphent denos jours, Boisguillebert affirme que plus les grains sont à vil prix, plus les pauvres sont misérables, et en même temps que plus il sort de blé de France, plus on se garantitd'unecherté extraordinaire dans lesannées stériles.

(1) Boisguillebert, Factum de ta France^ chapilres ii, v, x.

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Entre les institutions oppressives qui contribuaient le plus à l'appauvrissement du peu pie, Va u ban et Boisguillebert plaçaient les modesdei-ecouvrementderimpôt et les contraintes en usage. Selon Boisgui Hébert on comptait par dix mille les divers genres de tributs à payer^ par dix mille les juges qui avaient pour toute fonction de décider des procès en matière de finances, par cent mille les agents employés à la perception et aux poursuites^ chacun se payant avec une libéralité que personne n'ignorait et faisant sans scrupule une fortune de prince (1). Vauban avec plus de calme n'est pas moins explicite et décisif. Il déclare que, tant que la levée des revenus publics s'exigera par les voiesarbitraires,il est impossible que les peuples ne soient exposés à un pillage universel, «attendu que de tous ceux « qui y sont employés, il n'y en a peut-être pas, de « cent, un qui ne songe à faire sa main, et à profiter «tant qu'il peut de son emploi... S'il plaisait à SaMa- « jesté d'envoyer nombre de gens bien afiidés dans les « provinces pour en faire une visite exacte jusqu'aux « points les plus reculés elles moins fréquentés,.... Sa « Majesté serait très-surprise d'apprendre que, hors le « fer et le feu, qui, Dieu merci, n'ont pas encore été em- « ployés aux contraintes de ses peuples, il n'y a rien « qu'on ne mette en usage, et que tous les pays qui « composent ce royaume sont universellement rui- « nés (2). »

(1) BoiVguillebert, Faclum de la France, chapitre vi.

(2) Vauban, Dime royale, seconde partie, chapitre v, demi» alinéa.

Comme remède immédiatement efficace, Boisguillebert, ainsi qu'il l'avait déjà faiten 1697, proposait d'améliorer la taille par une répartition impartiale, de laisser libre le commerce des blés, et de supprimer les douanes intérieures et les aides, ou du moins de réduire les aides si diverses à une seule et même somme certaine; en outre, soit pour remplacer les impôts abolis, soit pour compléter ce qu'il en conservait (car sa pensée n'est pas très-claire), il offrait de prendre pour base du revenu public la capitation, de fixer cette capitation pour cliacun au dixième de tous les biens tanten fonds qu'en industrie, payable en argent, et passant a droit, sans frais, des mains du peuple en «celles du monarque»; par là, plus de vexations pour le contribuable, et pour le roi une augmentation de quatre-vingts millions de revenu.

VaubanavaitunsYstèmeplustranclié,pluscompIet, plus entreprenant. Dans sa vie errante (il appelait ainsi ses voyages, ses séjours dans les provinces pour l'accomplissement de ses travaux de défense), il avait remarqué a le bon et le mauvais des pays » , l'état et la situation des peuples, et, frappé de leur pauvreté, il s était attaché à en rechercher la cause et le remède. Comme Boisguillebert, dont il cite \e Détail y il rapportaitl'originedumalaux «abusetmal façons pratiqués dans l'imposition et la levée des tailles, des aides et des douanes provinciales; il ne pensait pas plus favorablement des affairesextraordinaires, de la capitation et du nombre prodigieux d! exempts (exemptés) répandus dans tout le [royaume. Deux idées le préoccu-

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paient surtout : la justice de proportionner Timpôt au revenu, c'est-à-dire de ne charger chacun qu'en raison de ses ressources réelles et actuelles; et la justice non moins impérieuse de faire contribuer tous les sujets aux charges publiques; tous ayant également besoin de la protection de l'Etat, et l'Etat ne pouvant donner cette protection si les sujets ne lui en fournissaient pas les moyens, tous, de quelque condition qu'ils fussent, étaient tenus d'apporter leur part. Or, la taille même r^^//^, fondée sur les arpentages et les estimations de revenu des héritages, n'empêchait pas la disproportion, entre le produi t du fonds etle lauxde la contribution, de reparaître bientôt par mille causes inévitables. Et d'autre part la décharge des exempts qui possédaient à peu près tous les fonds de terre, et qui n'étaient pas, quant au nombre, la millième partie de la nation, retombait sur la partie la plus nombreuse et en même temps la plus pauvre, et la menaçait d'une ruine totale. Il dit lui-même (1) qu'il s'était mis, aussi tôt après la paix de Ryswick, à rassembler et à écrire ses idées sur cette matière; on voit, par plusieurs passages, qu'il continuait les années suivantes à les élaborer; en 1707, le public commençait à entendre parler de la Dime royale.

Ce nouveau système abolissait les tailles, les aides, les douanes provinciales, et leur substituait une contribution générale, divisée en quatre fonds, à laquelle personne ne pouvait se soustraire. Les deux premiers

(1) Dans une note de la préface.

étaient proprement la Dîme, parce qu'ils se composaient: l'un d'un prélèvement^nna/?/r^ sur tous les produits de la terre^sur la récolte de chaque année, comme les dîmes ecclésiastiques ou seigneuriales^ Tautre d'un prélèvement en argent sur tout ce qui, en dehors de la terre, « fait du revenu aux hommes : » Maisons, moulins, pêcheries, vaisseaux ou barques, pensions, gages et appointements payés par le roi, rentes constituées, émoluments de commerce, ou de charges de procureurs, de notaires et avocats, salaires de domestiques et d'ouvriers des villes et des campagnes. Ces deux prélèvements seraient fixés au maximum au dixième, au minimum au vingtième, pour quelques contribuables au trentième. Le troisième fonds était Vimpôt du sel régularisé, étendu uniformément sur tout le territoire, sans priv ilége et exemption pour les pays Ae franc-salé y avec soulagement pour les autres par la réduction à un chiffre modéré de la quantité de sel que chacun devait acheter par an. Le quatrième, appelé r^î^eww fixe y seeomposaitdesdomainesdu roi, des parties casuelles, da papier timbré, du contrôle des contrats, du port des lettres modéré d'un tiers, des douanes reportées aux frontières du royaume, et de certains impôts qu'on peut appeler volontaires parce qu'ils ne sont payés que par ceux qui le veulent bien, et qui s'infligent par là eux-mêmes la peine de leur luxe, de leur intempérance, de leur vanité : impôts sur le tabac, les eauxde-vie, le café, le chocolat; à quoi, dit Vauban, on pourrait en ajouter d'autres sur le luxe et la dorure des habits, sur les carrosses, etparticulièrement sur les ca-

barets pour combattre, par Taugmentation du prix du vin, la mauvaise habitude des paysans qui, les jours de fête, «c ne désemplissaient pas i» ces mauvais lieui. En calculant la dime au vingtième^ le minot de sel au prix de dix-huit livres, Vauban promettait pour les temps ordinaires un revenu de 116 millions. Dans les temps difficiles, il serait possible de l'augmenter, de le doubler même, en élevant la dime jusqu'au dixième, et le minot de sel jusqu'à trente livres, sans violence et par un calcul que chacun pourrait faire. Le payement du premier fonds en nature, sur le lieu mêmede la récolle, paraissait offrir d'incontestables avantages. Le propriétaire ou le fermier était assuré de ne payer chaque année qu'en raison de ses produits; la dime enlevée il pouvait dire du reste : Ceci est à moi ; il n'avait plus à craindre la visite des receveurs des tailles, des collecteurs etdes sergents sous prétexte de deniers royaux ; il était libre d'augmenter son revenu par une meilleure culture, par le négoce le plus avantageux, à son gré, sans qu'aucune autorité, sous prétexte deeelte amélioration, eût le droit d'augmenter arbitrairement sa taille l'année suivante. Enfin la circulation, rendue facile par la suppression des bureaux d'aides el de douanes intérieures, donnerait un nouvel élan à son aisance par le développement de la consommation. Le second fonds ressemblait fort à l'impôt sur le revenu tant controversé de nos jours, forçait chacun à révéler ses affaires sous peine de prévarication, el armait l'autorité du droit d'enquête pour vérifier les déclarations. Mais il atteignait tous ceux qui, {)ar une

autre exploitation^ par d'autres emplois que la culture^ se faisaient une fortune égale, sinon supérieure, aux produits du sol; et comme la dime sur la terre, il atteignait toutes les conditions sociales depuis les princes du sang et les ministres^ les pensionnaires du roi, les fonctionnaires rétribués et les rentiers, jusqu'aux officiers de justice et aux ouvriers des villes et des campagnes (1). C'était, pour la première fois, l'égalité complète de tous les citoyens devant l'impôt. « Per- « sonne, disait Vauban, ne doute que les rentes consectituées ne soient un excellent revenu qui ne coûte « qu'à prendre. 11 n'y a donc aucune difficulté qu'elles «doivent contribuer aux besoins de l'Etat. » Il disait encore à propos de ceux qui étaient salariés par le roi, quelle que fût leur condition : « Ecclésiastiques ou

(1) On trouve dans la Dime royale une estimation du revenu des ouvriers assez curieuse pour ôtre placée ici. Dans les bonnes villes, comme Pari«, Lyon, Rouen, les ouvriers tels que drapiers, tondeurs, tireurs de lains, garçons chapeliers, serruriers, gagnaient par jour de 15 à 30 sous, selon leur capacité. Dans les campagnes, le tisserand gagnait 12 sous, mais il ne travaillait que pendant 180 jours; ce qui faisait un total de 108 livres par an. Le maoouvrier, l'homme sans état déterminé» faisant toutes les gro>ses besognes, comme de faucher, moissonner» battre à la grange, labourer la terre et les vignes, servir les maçons, ne gagnait que 9 sous, ce qui, multiplié par 180 jours environ, donnait à peu près un total annuel de 90 livres. S'il avait une famille de quatre personnes, il lui fallait par an pour 60 livres de blé. Le reste no le menait pas loin, à moins qu'il n'y pourvût, dans les intervalles de son travail ordinaire, par une industrie ou commerce particulier, ou par le travail de sa femme à la couture, au tricotage des bas, à la dentelle, ou par la culture d'un petit jardin ou la nourriture de quelque volaille, peut-être d'une vache, d'un cochon, d'une chèvre. Aussi Vauban proposait de ne fixer sa dtme qu'au trentième, c'esUà-dire à trois livres dans les temps ordinaires» à six dans les temps les plus pressés.

« laïques^ nobles ou roturiers, tous ont la mémeobli* « gation envers le roi et r Etat; c'est pourquoi tousdoi- « vent contribuer à son entretien età sa conservation, à « proportion de toutes les sortes de biens qu'ils reçoi- <c vent, et particulièrement de celui-ci qui leur vient « tout fait. » Le troisième fonds, l'impôt du sel, n'ajoutait rien au rendement de cette denrée. Le chiffre promis par Vauban, vingt-trois millions, reslaitle même que la somme à laquelle le sel était affermé depuis vingt ans. Mais le mi^rite de la réforme proposée était de soulager efficacement le peuple sans diminuer le revenu du roi. Dans les pays de grande gabelle, le peuple attiré par un abaissement sensibledu chiffre de l'impôt, et parla suppression des fraudes dans le débit, devait consommer davantage, et le roi retrouver dans ce surcroit de consommation ce qu'il semblait perdre parl'abaissementdelataxe. Siles pays de franc-salé, à peu près exempts jusque-là, étaient maintenant assujettis à la gabelle, ils en étaient dédommagés d'avance par la suppression de tantd'autres droits. Enfin régalité rétablie entre toutes les provinces prévenait à l'avenir le faux-saunage, c'est-à-dire le brigandage de plus en plus hardi, qui s'exeroaitau détriment du roi et des particuliers, et a envoyait quantité degensau\ «galères».

Ces propositions ne furent pas accueillies. Vauban lui-même prévoyait bien les oppositions qui l'attendaient. Dansson chapitre des objections, il voit s'élever contre lui tant d'officiers de finances, de traitants et gens d'affaires devenus inutiles, les exempts menacés

d'un devoir dont ils se croyaient affranchis pourloiijoiirs^ le clergéet la noblesse contrariés dans leurs habitudes^ les gens de robe ne comprenant pas que l'État ail à réclamer quelque chose des émoluments de leurs charges^ le peuple lui-même, que toute nouveauté épouvante, et tous ceux qui <c savent pêcher en eau « troublevet vivent de toutes «les pilleries et malfaçons «exercées dans la levée des deniers publics. » Boisguillebert fut éconduit par Chamillard par cette fin de ndn-recevoir qu'il fallait attendre la paix pour opérer ces réformes. Il se débattit inutilement dans une brochure de forme serrée et piquante, demandant s'il fallaitattendrela paix pourlabourerla terreetpourmettre les fermiers en état de payer les propriétaires, et les propriétaires en état de payer le travail des artisans et des marchands. Il fut puni de cette obstination par un exil en Auvergne (1707), d'où les instances de sa famille le firent rappelerau bout de deux mois. Le livre de Vauban ne réussit pas davantage. Selon Saint- Simon, l'opposition de la robe fut ici fortifiée parles préventions des deux gendres de Colbert, Chevreuse elBeauvilliers, et de son neveu Desmarets, incapables de comprendre une si grande nouveauté. Loin d'adopter ces théories étranges, l'autorité en vint à en défendre l'impression, ou à prescrire la saisie des exemplaires.Il existeàcetégard desarrêts du conseil rendus vraisemblablement après la mort de Vauban (1). On

. (1) Voir Depping, Correspondanee adminUtrative^ une lettre (lu chancelier (14 juin 1700) à Tinlendant de Rouen, qui parle de deux

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en a conclu que Vauban avait été disgracié, et, pour compléter le mélodrame, qu'il en était mort de chagrin. C'est une erreur, c'est une invention de la malignité humaine, qui ne peut prévaloir contre les dates et les faits réels. Vauban conserva jusqu'au boiit les bonnes grâces de Louis XIV, qui en donna une preuve publique à sa mort (1) ; mais ses idées de réformes £•

arrêts du Conseil dont il ne donne pas la date, pour jusliGer la saisie d'une édition de la Dime royale, qui s*impnmait dans cetle ville.

(1) Non, Vauban n'a pas été disgracié par Louis XIV, et il n'est pas mort du chagrin de cette disgrâce, comme le veut Saint-Simon. I! est mort, à soixante-^juatorze ans» d'une fluxion de poitrine et d'io* firmités chroniques dont il disait, dans un do ses derniers ouvrages : Avant que Vdge et le fâcheux rhume qui m'accable six ou sept mois

de Vannée aient achevé d'abattre le peu qui me reste de forces Il

n'est pas vrai non plus que Louis XIV se soit montré insensible à m mort j jusqu'à ne pas faire semblant qu'il eût perdu un sen:iteur si utile et si illustî^e. De pareilles affirmations prouvent que Saint- Simon ne tenait compte ni des dates, ni de la suite des faits. Vauban, après la bataille de Ramillies, avait été nommé gouverneur, c'est-à* dire défenseur de la Flandre maritime ; nous l'avons vu remplir celte mission et en revenir avec l'honneur du succès, à la fin de 1706; or il est mort à la fin de mars 1707; c'est donc dans ce court espace de temps qu'il faut placer la di.^grâce. Mais il paraît que Vauban lui-môme, à cette date, ne se croyait pas en défaveur; car, se sentant bien malade dans sa terre du Morvan, au lieu de s'y renfermer et de ne voir personne, comme l'imagine encore Saint-Simon, il fi( demander, malgré la distance, le chirurgien du Dauphin. Il paraît aussi que Louis XIV n'était pas fort irrité contre le malade ni insen* sible à son état, car il ordonna au chirurgien de partir sans délai, et, devant ses courtisans, « parla de M. de Vauban avec beauconp « d'estime et d'amitié; il le loua sur plusieurs chapitres, et dit: Je « perds un homme bien affectionné à ma personne et à l'État. > Voilà ce que Dangeau enregistrait sur l'heure, le 29 mars 1707, et oe que Saint-Simon, qui suit pas à pas les traces de Dangeau pour l'ordre des événements, aurait bien fait de voir et de mettre à pro$t pour sa véracité. Reste la poursuite du livre; elle est incontestahto

nancières, réprouvées par les ministres^ demeurèrent stériles pour le peuple.

Dans cet état de souffrance au dedans et d'abaissémentau dehors^ Thiverde 1709se présenta toutàcoup comme un surcroit désespérant^ comme un complément de ruine. Il commença brusquement le Sjanvier, après plusieurs semaines d'une température trompeuse, et sévit tout d'abord avec tant d'intensité que, dès le troisième jour, le roi, contrairement aux habitudes de toute sa vie, ne voulut pas sortir, parce que la veille ses gardes avaient trop souffert; il se tint ainsi renfermé pendant huit jours. Le Dauphin, habitué comme son père à ne craindre ni le chaud ni le froid, quitta Meudon, devenu inhabitable, pour se réfugier à Versaillesdans un appartement plus facile à chauffer; son fils, le duc de Berry, s'étant obstiné à aller à la chasse, le page qui portait son fusil eut la main si gelée qu'il fallut lui couper les doigts (1). C'était, dit Saint- Simon, le degré où le froid descend à l'extrémité de la Suède. Toutes les rivières étaient prises, et les côtes mêmes de la mer bordées de glace. Les élixirs les plus forts, Teau delà reine de Hongrie, dans les armoires

après la lettre du chancelier que nous avons citée, mais elle ne prouve pas la disgrâce personnelle de Tauteur. Si elle est de juin 1709, plus de deux ans après la mort de Vauban, elle n'a eu aucun effet sur sa personne; si elle est du 14 février 1707, comme l'affirme sans preuves suffisantes un éditeur de la Dime royale [Eugène Daire), les éloges el les regrets exprimés par le roi six semaines plus tard démontrent qae la répression d'une théorie, qu'il regardait comme dangereuse, n'avait pas affaibli son estime pour le génie et le dévouement de ce grand serviteur.

(1) Dangeau, 8 janvier 1709 et suivants.

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dechambres à feu, cassaient leurs bouteilles; sur les tables des courtisans, à Versailles, les glaçons tombaient dans les verres. « Plus de commerce àcausedu « temps, écrit la marquise d'Huxelles; Tencregèleau a bout de la plume. » Les tribunaux étaient suspendus; les spectacles aussi, sauf les comédies dont à Versailles on ne cessait de régaler la jeune cour (1). Le premier effet de cette calamité fut une mullitude de maladies, de fluxions de poitrine, un encombremenl des hôpitaux qui, se prolongeant pendant plusieurs mois, donna à redouter le scorbut et la peste. Onveconnut ensuite avec terreur la nature, l'étendue de^ autres désastres. Un faux dégel ayant fondu les neiges, et la gelée ayant repris impitoyablement sur riiumidité, cette recrudescence avait fait périr les arbres, noyers, oliviers, pommiers et vignes; et, menace plus effrayante,oncroya it les bléségalement perdus. Toutes les nouvelles de province s'accordaient sur ce point aussi bien que celles de l'étranger. La conséquence immédiate fut le renchérissement du pain. Dès les premiers jours de mars, les harengères de la halle de Paris se levèrent pour aller à Versailles demander un rabais; elles ne furent ramenées que parles troupes de d'Argenson, qui les arrêtèrent au pont de Sèvres (?i. Lafamineavec ses souffrances, avec sesemporlemenU populaires, se dressait déjà comme une guerre intérieure contre l'autorité royale, pour achever l'œuvre

(1) Lettres de la marquise d'IIuxolles, 24 janvier 1709.

(2) Lettres de la marquise d*Huxelles.

de la guerre étrangère. « La famine^ disait M^'Me Maintenon^ vient si directement de Dieu, que c'est une preuve qu'il veut que nous soyons accablés soit par la pai\, soit par la guerre.»

Il y avait certainement un calcul coupable au fond de cette misère. On ne comprenait pas celte famine générale « après tout ce qui se disait de l'abondance de blé Tan passé (1) ». On ne comprenait pas davantage que le prix du pain augmentât tous les jours à Paris, lorsque par moments il y avait surabondance de marchandises sur la rivière et su ries marchés (2). Le roi sechargeadedécouvrir ce mystère. Saint-Simon lui reproche de n'avoir pas laissé agir les parlements qui avaientcettepolicedans leurs attributions, d'avoir prétendu tout faire par ses commissaires et ses intendants. Un édil (avril) ordonna des perquisitions pour connaître partout ce qu'il y avait de blé. Les coupables de déclarations fausses seraient condamnés aux galères, à la mort dans certains cas. Le dénonciateur aurait la moitié du blé non déclaré, et mille francs sur l'amende imposée au coupable (3). Plus tard (juin) un tdbunal suprême fut constitué à Paris pour examiner les rapports des commissaires du roi, et prononcer souverainement sur leurs décisions. Mais ces commissaires tardèrent trop à se mettre en route, et laissèrent échapper les détenteurs en donnant aux délinquants le temps de faire disparaître le corps dudé-

^1) Marquise d*IIuxelles, 24 août.

(2) Maio tenon, lettres.

(3) Dangeau, 28 avril 1709.

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lit. M"* de Maintenon se plaint aussi du peu d'accord des officiers royauxen ces matières^et de la nécessitéde consulter trop de gens pour qu'il fût possible de statuer à propos (1). Saint-Simon n'hésite pas à accuser les commissaires d'avoir spéculé pour eux-mêmes sur leur autorité et sur le besoin des peuples^ fixéaublé des prix trop élevés dont ils profitaient^ et empêché les ventes à Tamiable au-dessous du taux officiel. Nous vovonsaumoinsà Rouen un commissaire susciter une émeute formidable en déclarant que le setierdeblé au prix de vingt livres était trop abaissé^ et qu'il fallait le payer vingt-quatre livres (2). D'autres expédients tentés par le besoin de faire quel{}ue chose n'eurent pas plus d'efficacité. Vainement un arrêt prescrivit à Paris de ne plus fabriquer que deux sortes de pain, l'un à cinq sols la livre pour les riches, l'autre de moindre qualité à deux sols pour les pauvres ; outre l'antipathie des classes populaires pour les distinctions de ce genre, le pain des pauvres était encore trop cher (3). Ce fut également un remède inutilequ'unedéclaration qui se proposait d'encourager la culture des terres par des privilèges. Beaucoup de terres étaient négligées ou même abandonnées tout à fait par les propriétaires ou les fermiers; nous savons que c'était la conséquence des charges exorbitantes qui pesaient sur la propriété. Le roi aurait voulu, par la perspective de conditions meilleures, pousser aux labours, aux ense-

il) Maintenon au duc de Noaiiles» 9 juin.

(2) Marquise d'Huxelies, 5 juillet.

(3) Dangeau» l^^^" juin; Maintenon, 9 juin.

mencements, « afin que, l'intérêt des particuliers les «engageant tous à travailler également pour le bien a publie, les peuples pussent se consoler des pertes «de cette année par l'abondance de Tannée proa chaîne (l). » Mais une perspective si éloignée restait sans effet sur les souffrances présentes. Aussi M'^^de Maintenon disait avec douleur: « Dans ce salon où Ton a ne parlait que de milliers delouisjetéssur une carte, «de carrosses, de chevaux, on ne parle plus que de «blé, d'orge et d'avoine. On est fort occupé du sou- «lagement des peuples; mais jusqu'ici ce qu'on fait «pour eux les irrite; il y a des gens de mauvaise vo- «lontéqui les excitent au murmure. »

Le mécontentement était général. En Bourgogne lexcès de la misère, dans les campagnes surtout, empêcha de rassembler les états. A Marseille, sur cette Méditerranée que lesAnglais bloquaient par Gibraltar et par Minorque, les habitants furent longtemps réduits à une demi-livre de pain par personne; on n'osa pas faire la procession de la Fête-Dieu dans la crainte de provoquer une émotion du peuple (2). A Rouen, dans l'émeute soulevée par l'imprudence de ce commissaire, sa maison fut abattue par la multitude; l'intendant était alors au Havre, on brisa au moins ses fenêtres, on menaça la vie de sa femme, on pilla la maison de son subdélégué, puis on la renversa. A Paris le péril était plus intense, et comme permanent. Il fallut

(1} Isambert^ Anciennes Lois françaises, tome XX. (2j Dangeau, mai et juin.

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retenir à Paris une partie des troupes nécessaires contre l'ennemi du dehors, pour assurer la vente du pain dans les marchés par un déploiement de forces imposant, ou la distribution à domicile par des escortes armées (1) ; autrement le pain était piUé,emporté violemment au préjudice des vendeurs. Un jour, près de l'abbave Saint-Germain, cent hommes arrivèrent la hache haute, accompagnés de femmes furieuses, el pillèrent plusieurs charrettes. Onarrêta plusieurs coupables qu'on hésita longtemps à punir. D'Argenson futplus d'une fois menacé de mort. A Saint-Roch, un pauvre ayant été maltraité par les archers de Técuelle, ceux-ci furent repoussés par la multitude chez le commissaire du quartier ; les furieux se mettaient déjà en mesure de brûler la maison du commissaire quand d'Argenson arriva avec des Suisses; il fit reculer les incendiaires, mais les femmes le poursuivirent de leurs cris : aupainlawpainl Une autre fois, il futassailli brusquement à Saint-Nicolas des Champs, au sortir d'un enterrement; sans l'arrivée rapide et opportune du guet à pied et à cheval, il était perdu ; les glaces de sa voiture furent brisées à coups de pierre. L'émeute la plus célèbre fut celle des pauvres employés à enlever une butte de terre sur le rempart près de la porte Saint-Denis. Irrités d'un retard dans la distribution du pain, leur principal salaire, ils pillèrent la maison où ce pain était en dépôt, puis les maisons des boulan-

(1) Marquise d'Huxelles : « Mon pain me Tint avec une escorte, a six sois la livre. » 5 mai 1709.

gers et des pâtissiers ; et de là ils se portaient sur celle ded'Argenson, lorsqu'ils furent refoulés par les gardes-françaises et suisses et par les mousquetaires. On tira sur eux, on leur fit des prisonniers ; ils ne cédaient pas encore; le tumulte commencé à sept heures du matin n'était pas apaisé à deu\ heures de Taprèsmidi» Le maréchal de Boufllers parvint enfin à les calmer. Il était très-populaire depuis son glorieux malheur; on savait aussi qu'il était assuré de la fidélité du régiment des gardes^ et qu'il n'était pas bon de lecontraindreàs'enservir(l). Il promil deparlerauroi de la misère publique ; le lendemain investi par le roi du soin de veillera l'ordre dans Paris, il mit des corps de garde aux deux hôtels des monnaies, et fit porter ostensiblement à la Bastille huit mille fusils ou mousquets. Boufflers pourvut «aussi bien soigneusement au pain, et depuis, dit Saint-Simon, on n'entendit plus lemoindre bruit dans Paris. » Mais cette agitation menaçante avait duré six mois: et le calme de la rue ne mettait pas fin aux murmures.

Ces plaintes ne respectaient rien, le prestige de l'autorité royale en particulier était irréparablement atteint. Le populaire s'en prenait de ses maux, sans intermédiaire, à celui qui tant de fois s'était fait gloire de les prévenir ou de les soulager. Le dauphin venant à rOpéra avec le duc de Bourgogne, une multitude, de femmes surtout, se portèrent à sa rencontre, et lui crièrent au pain len lui montrant avec colère celui

(1) Marquise d'Huxelles, août 1709.

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qu'elles étaient réduites à manger , et dont elles n'étaient pas contentes. Le lendemain on crut qu'il viendrait assister à un combat de taureaux sur le rempart; une foule considérable s'yentassa pour renouveler les cris; il n'échappa que par l'absence àun nouvel affront; mais deux jours après il voulut courre le loup : c'était son plaisir favori; il rencontra dans la campagne des troupes de paysans, qui, comme les Parisiens, lui crièrent au pain! il s'en tira à peu pi*es en leur jetant de l'argent (1). Du dauphin Tattaque monta bientôt jusqu'au roi. Des injures, des menaces redoutables se produisirent dans un débordement de placards insolents, d'afQches appliquées sur ses statues, de lettres anonymes adressées à ses ministres et à ses courtisans, de cris proféré» au tour du château de Versailles, et qu'il entendait distinctement de ses oreilles. On lui fit dire qu'il y avait encore des RavaillacsoudesBrutus; il en fut véritablementému, jusqu'à ce que la réflexion lui eût rappelé que les hommes capables de pareils desseins n'avaient pas l'imprudence de les dénoncer. Il s'entendit reprocher sa magnificence, ses voyages deMarly, ses chevaux, ses chiens, ses valets, ses meubles, sa confiance en M™* de Maintenon . « On veu t me lapider, écri t-el le au d uc de Noailles et son neveu, parce qu'on suppose que je ne luidisrieo a de fâcheux de peur de lui faire delà peine. Je vous « avoue que ces dispositionsme glacent lesangdansles «veines. » Combien encore, amoureux de la gloire

(1) Dangeau, et marquise d^IIuzelles» 30 avril 1709.

comme il Tétait, il dut être sensible aux contrastes que la malignité publique se plaisait à établir entre son abaissement et sa splendeur passée I Citons seulement \e Pater' nofster de Louis XIV, cette impitoyable déclaration de décadence : « Notre père qui éte&à Versailles, «votre nom n'est plus glorifié, votre royaume n'est «plus si grand, votre volonté n'est plus faite sur la «terre, ni sur Tonde. Donnez-nous notre pain qui « nous manque de tous côtés. Pardonnez à nos enne- « mis qui nous ont battus, et non à nos généraux qui « les ont laissés faire. Ne succombez pas à toutes les « tentations de la Maintenon, et délivrez-nous de Cha- «millard. » 0 temporal La flatterie jadis le déifiait; le grand Colbert lui-même s'était aventuré jusqu'à lui dire qu'il n^aurait d'autre borne à sa puissance que sa volonté; et maintenant l'ironie populaire ne le plaçait en face du Dieu unique que pour le convaincre de son humanité par ses humiliations et son impuissance.

Ce n'est pourtant pas qu'il n'eût pris sa part du mal public par des privations volontaires. Il avait restreint notablement la dépense de cesMarly tantreprochés. Il mettait ses pierreries aux mains de Desmarets pour les engager si Ton pouvait trouver un prêteur, il envoyait sa vaisselle d'or à la Monnaie. M""' de Maintenon y envoyait sa vaisselle d'argent, en disant : te S'il n'y «avait qu'à manger sur de la faïence, nous en serions « quittes à bon marché ; » et avec la même simplicité elle mangeait du pain bis pour ménager ^ l'espèce de « froment » et donner l'exemple. A côté d'eux, la charité privée redoublaitd'efforts. Verthamon, unmagis-

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Irai, possédait à quelques lieues de Paris une propriété bien approvisionnée de blé; les paysans lui en demandèrent cinq cents boisseaux à rendre après la récolte; il les leur donna sans condition et envoya par-dessus cinq cents pistolesà ces pauvres gens. Le parlement, la chambre des comptes se cotisèrent à six cents livres par président et deux cents livres par conseiller. On voyait, à Paris, le curé de Saint-Sulpice en surplis, dans les marchés, distribuant de Targent aux pauvres pour payer le pain qu'ils avaient sous les yeux et qu'ils n'auraientpuse procurer sans celte aumône. L'archevêque, cardinal de Noailles, faisait fondre son ai-genlerie pour en donner le prix aux affamés. L'évèqiie de Lisieux, voyant un jour passer trois bataillons sans subsistance, leur envoya à chacun mille livres. Tout cela était excellent, mais ce n'étaient au fond que des soulagements partiels et temporaires. Comme pour donner il faut avoir, beaucoup ne donnaient pas parcequ'ils ne recevaient plus; à ceux-ci leurs renies faisaient défaut, dont le payement élait suspendu ou diminué, à ceux-là le payement de leurs terres, absorbé parla rigueur des taxes ou détruit par la stérilité ou par la mortalité des bestiaux. Alors les malheureux que personne ne pouvait secourir se pressaient aux portes des hôpitaux où souvent la place manquait, ou s'en allaient à travers les campagnes quêter une existence incertaine ou insuffisante, et quelquefois mouraient d'inanition sur les chemins. «Le comte de Lau- « bépine, qui revient de Lyon, par Roanne à Paris, «écrivaitla marquise d'Huxelles,a trouvé sur sa rojite

« trente-deux personnes mortes dont huit avaient été «tuées. » De tels récits colportés, amplifiés par la compassion comme par la haine, entretenaient, aigrissaient la désolation; et ces lugubres tableaux sont restés la rancune des contemporains et de la postérité contre le gouvernement d'alors (1).

Un pareil temps n'était pas propice à l'organisation des armées, aux préparatifs d'une campagne. Villars venait d'être nommé, pour 1709, au commandement de l'arméede Flandre. A peine rendu à son poste, il entrevit avec horreur la ruine, la dispersion del'armée par la faim. Il trouva des officiers subalternes qui avaient vendu leur dernière chemise pour vivre, des soldats qui avaient livré leurs justaucorps et leurs armes pour avoir du pain, et amaigris comme des gens qui avaient beaucoup souffert et souffraient encore. Il mit tout son art à leur faire prendre patience. « Je «passe dans les rangs, écrivait-il, je caresse le soldat «et j'ai la consolation d'entendre plusieurs dire: « Monsieur le maréchal a raison, il faut savoir souffrir « quelquefois. » Les capitaines consentaient à ne manger comme les soldats que du pain de munition. Les officiers de la garnison de Saint- Venant, pourvu qu'ils eussent du pain, puisqu'il en faut pour vivre, se disaient d'ailleurs tout résignés à se passer d'habits et de chemises. Cette résolution dans la mise re,cetteabnégâlion de soi pour la patrie, était sans doute un reste d'es-

(1) Lettres de Maintenon, de la marquise d'Huxelles; Journal de Dangeau; Mémoires de Saint-Simon.

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poir. M"** de Main tenon se plaisait à dire qu'il n'y avait queM. de Villarsdequi Ton tiraitquelqueconsolation^ etellecriaitau miracle. Mais il s'en fallait de vingt-cinq mille sacs de farine que la subsistance fût assurée jusqu'au P'mai. Le pain du jour ne se distribuait qu'à des heures irrégulières, quelquefois on l'attendait jusqu'à la nuit. Pournourrirlesbrigadesqu'il mettait en marche, le maréchal était contraint à faire jeûner les autres. Revenu à la cour pour exposer la situation, il acquit la certitude que le roi était sans ressources. «Je «mets ma confiance en Dieu et en vous, hii dit Louis <c XIV, mais je n'ai rien à vous ordonner parce que je « ne peux vous donner aucun secours, d Réduit à se pourvoir tout seul, Villars recourut à la force; il somma les intendants de Normandie, Picardie, Soissonnaiset Champagne^dehii faire voiturer desgrains. Il savait que, dans beaucoup de villes, les magistrats, pour défendre la subsistance des habitants, interdisaient aux boulangers de rien vendre au dehors el aux soldats. Dans cette peur commune de mourir de faim, chacun se retirait en soi, et avait horreur de partager. Villars menaça les villes les plus prochaines d'exécutions militaires, el les contraignit par cette autre peur à tirer pour lui quelque chose de leurs réserves (1). Douloureuse situation : les Français insensibles aux souffrances de l'armée qui était leur unique salut, et l'armée traitant la France en pays conquis pour être en mesure de la sauver.

(1) Mémoires de Villars, où se trouvent quelques-unes de ses lettres et de M'"^^ de Maintenon*

Aussi Louis XIV s'était-il résigne à demander la paix, à Tacheter au prix.des plus pénibles sacrifices. A quelques jours de distance^ Villars était parti en Flandre pour reconnaître ce qu'on pourrait faire de l'année, et le président Rouillé en Hollande pour tenter une négociation définitive. Cette entreprise réservait au roi une de ses plus grandes humiliations (5 et 15 mars 1709).

Il avait deux obstacles à surmonter : la convoitise effrénée de ses ennemis et la résistance inattendue de Philippe V lui-même à ses projets. Nous avons vu que, depuis Ramillies, il avait plusieurs fois offert d'abandonner la plus grande partie de la monarchie espagnole et de n'en réserver que les Deux-Siciles à Philippe V. Mais ce sacrifice, si considérable qu'il fiit^ avait été rejeté comme insuffisant par des vainqueurs infatués de leurs succès et déterminés à s'agrandir aux dépens de la France aussi bien que de l'Espagne. Pendant qu'il échouait devant ces calculs impitoyables,PhilippeVluienlevaitlemoyende continuer ses offres, en refusant de se prêter à aucune concession. Consolidé en Espagne même par ses victoires et le dévouement des peuples, le jeune roi prétendait demeurer roi d'Espagne et ne rien céder delà monarchie. Sourd aux insinuations de son grand-père, il lui avait écrit dès le 12 novembre 1708, après Oudenarde et pendant le siège delà citadelle de Lille: « Je suis pénétré des prétentions chimériques des Ance glais et des Hollandais; je ne veux pas seulement a croire que vous puissiez les écouter, vous qui, par

(( VOS actions, vous êtes rendu le plus glorieux roi du

«monde Je suis outré qu'ils puissent seulement

« s'imaginer qu'on m'obligera à sortir d'Espagne tant c< que j'aurai une goutte de sang dans les veines. Je t< ferai tous mes efForts pour me maintenir sur le trooe « où Dieu m'a placé et où vous m'avez mis après lui, « et rien ne pourra m'en arracher ni me le faire céder «que la mort (1). » Tout ce qu^il consentait à acco^ der, c'était un traité de commerce, contraire au vieux monopole espagnol, qui ouvrirait aux Hollandais; et peut-être aa\ autres alliés, un commerce lucratif avec les colonies du Nouveau-Monde (2). Ces sentiments de Philippe V allaient devenir de plus en plus les sentiments delà nation, et, s'ils devaient un jour consacrer en Espagne la dynastie française, ils n'étaient au début qu'un empêchement décisif à la paix. Ils serviront aussi à expliquer la plus célèbre et la plus intolérable des exigences des alliés.

Tout en louantcette énergie, mais convaincu que sa tendre amitié pour les siens devait céder au bien de son royaume {3) j Louis XIV chercha à ranimer les négociations. « L'opinion commune était alors qu'on ne <c pouvait parvenir à la paix que par les offres et «l'intervention des Hollandais. On eût dit qu'ils « étaient les gardiens de son temple, que la clef en était « entre leurs mains, et que l'entrée en serait interdite

(1) Mémoires de Noaiiies, tome II.

(2) Mé?noires de Torcy, lome I'**.

(3) Œuvres de Louis XIV, tome VI : lettre à Philippe V, du 26 novembre 1708.

« àceux qu'ils refuseraient d'y introduire (1). » Aussi bien celle importance leur appartenait vis-à-vis delà coalition ; quand ils supportaient la plus grande partie des dépenses de la guerre, c'était justice qu^ils eussent la première voix dans les conseils ; mais elle réduisait Louis XIV à recourir d'abord aux plus insolents de sesennemis, à ceux qui triomphaient leplusdurement de leursupériorité présente, et dont les rancunes trouvaient le plus de jouissance dans l'humiliation de leur ancien vainqueur. La nécessité l'emporta sur les répugnances. Le gouvernement hollandais, consulté indirectement dans les premiers jours de 1709, avait fait répondre qu'aucune négociation ne pourrait s'ouvrir si l'on ne prenait préalablement pour base l'abandon de l'Espagne, des Indes, du Milanais, des Pays- Bas à l'archiduc, un traité de commerce favorable à la Hollande, eicequi avait été ajouté ànns les pourparlers antérieurs; phrase vague d'où pouvaient sortir bien des réclamations inattendues, soit de la Hollande, soit de ses alliés. En outre, ce n'était pas le grand pensionnaire Heinsius lui-même qui formulait les propositions, c'était un député aux Etats, Vanderdussen, pensionnaire de la ville de Tergow, que les Français et les Espagnols connaissaient pouravoireu quelques conférences avec lui, et dont la parole n'engageait pas le gouvernement. Malgré l'insuffisance de ces garanties, malgré les résistances de Philippe V, le besoin de terminer la guerre poussa Louis XIV à accepter

(l) Mémoires de Torcy.

comme base de la paix les arrangements proposés par Yanderdussen : il lui demanda un passeport pour un négociateur, et envoya en Hollande Rouillé, président au grand conseil^ et ancien ambassadeur en Portugal (5 mars 1709).

Il consentait à abandonner l'Espagne^ les Indes, le Milanais et les Pavs-Bas: mais il entendait réserver à Philippe V Naples et la Sicile, et y ajouter laSardaigne et les villes de Toscane dont la destination n'avait encore été l'objet d'aucun débat; toutefois son négociateur était autorisé à se désister successivement sur ces deux derniers points, selon le besoin des négociations. Il prenait sur lui d'obtenir le consentement de Philippe V à ces énormes sacrifices ; el, en cas de refus de ce prince, il s'engageait à rappeler les troupes françaises qui servaient alors en Espagne. La part qu'il offrait aux Hollandais consistait en un traité de commerce et une barrière de villes dans les Pays-Bas pour la sûreté de leur territoire. Le traité de commerce, conforme aux conditions de Ryswick, les exemptait du droit de 50 sols par ton neau et rétablissait le tarif de 1664, sauf pour douze articles dont la fabrication et le débit périi*aient en France s'ils n'étaient protégés efficacement contre la concurrence étrangère; par cette faveur, ils le reconnurent eux-mêmes, la condition de leurs négociants en France devenait supérieure à celle de toutes les autres nations. Quanta la barrière y où l'on croyait savoir qu'ils voulaient comprendre un bon nombre de villes frontières de France, il leur offrait la Gueldre

espagnole^ ou le duché de Luxembourg à la place d'Ypreset de Maubeuge. Vis-à-vis de l'Angleterre, il était prêta reconnaître la royauléde la reineainsiqueTordre de succession établi en faveur de la maison de Hanovre; et dans la prévision des prétentions des Anglais sur Dunkerque, cet objet de leur haine depuis 1662, il serésignerait,àla dernière extrémité, àsacrifier cette ville. En retour de tant de concessions, il sollicitait pour les électeurs de Bavière et de Cologne, ses alliés, leur rétablissement dans tous leurs droits (1).

Tant de bonne volonté ne fut pas récompensée. D'abord le négociateur français fut traité comme un homme odieux au public avec qui il ne fait pas bon d'être trouvé en relations d'affaires. Les Hollandais affectèrent de se cacher pour le voir, soit qu'ils prissent plaisir à lui faire wSentir la bai ne que sa nation inspirait aux Provinces-Unies, soit qu'ils craignisseni pour eux-mêmes le mécontentement de leurs alliée peu favorables à la paix. Arrivé à Anvers, Rouillé attendit qu'on lui indiquât un rendez-vous; puis un avis secret l'a ppela à Strydensaas, en face du Moerdick, sans lui faire connaître même les noms des deux personnes qu'il y trouverait; c'étaient Vanderdussen et Buys pensionnaire de Rotterdam. Plus tard on le fit venir à Woerden, et, toujours avec le même secret, les deux Hollandais, au lieu d'entrer dans la ville, le reçurent dans le canal sur un yacht où il se tint deux

(1) Mémoires de Torcy, qui présentent un résumé substantiel et précis de toutes ces négociations.

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conférences. Les exigences répondirent à cet accueil injurieux. Pour croire à la renonciation dePhilippeV à la couronne d'Espagne^ les Hollandais voulaient la parole de Philippe V ; celle de Louis XIV ne leursuffisaitpas. S'ils consentaient eux-mêmes à laisser Naplesetla Sicile à Philippe V, ils ne pouvaient répondredu consentementde leurs alliés^et déjà ils rejetaient au nom de tous la proposition relative à la Sardaigne et aux villes de Toscane ; à la conférence suivante^ ils retranchèrent aussi la Sicile. Ils prétendaient satisfaire r Allemagne par le rétablissement du traité de Munster entendu dans le sens allemand; TAnglelerre par la restitution des conquêtes françaises en Amérique et par l'abandon de Dunkerque ; le duc de Savoie par la restitution ou la conservation de tout ce qu'il avait perdu ou occupé ; le Portugal par Tadhésioa de la France à tous les traités passés entre ce royaumeel les alliés; enfin eux-mêmes parle droitde tenirgarnison dans Bonn, Liège et Huy et par une barrière composée de Maubeuge^ Condé, Tournay, Menin, Ypres, Furnes et Lille: cette ville de Lille autrefois la coaquête personnelle de Louis XIV, perdue par lui l'année précédente, etdont il réclamait instamment la restitution.Telles furent, dès ledébut,leurs propositions; «t ce qui en augmentaitla rigueur, c'était le ton de protection dédaigneuse dont elles étaient soutenues. Les ^eux Hollandais n'admettaient pas que le roi pùtrésisteràleursconditions.Loind'avoirà se plaindre, il leur

devait bien plutôt une grande reconnaissance. Sans leur intervention, l'Angleterre, par exemple, nebor-

nerait certainement pas son indemnité àDunkerque. Qu'était-ce que la restitution ou la perte de quelques villes en comparaison du reste de ses conquêtes dont la paix lui assurait la possession? Ce résultat fort estimable^ il en aurait l'obligation aux Provinces-Unies; car les alliés avaient le projet unanime de réduire la France au traité des Pyrénées, el s'ils étaient laissés à eux-mêmes, ils Taccompliraient sans pitié (1).

Ce fut bien pis quand le secret des conférences eut transpiré et que Mariborough et Eugène furent accourus à La Haye pour s'opposera la paix. Mariborough réclamait au nom de sa cour la rupture des conférences, et le renvoi de Rouillé, s'il n'était pas autorisé à faire des offres plus larges. Eugène réclamait pour l'Autriche toute la monarchie espagnole sans la moindre réserve, et pour l'Allemagne le traité pur et simple de Munster. Mariborough signifiait même avec affectation que peu importaient les résolutions particulières de la Hollande. « La France se trompe, disait-il, si elle croit faire la paix malgré l'Angleterre et l'Autriche, si elle se flatte que la Hollande puisse arracher parla force leur consentement. Il faut, pour obtenir la paix, que la satisfaction des alliés soit complète, et les négociations secrètes interrompues. i> Ce refus de traiter par l'Angleterre et l'Autriche rendait de plus en plus nécessaire à la France un accord avec la Hollande; en satisfaisant celle-ci, elle réussirait peut-être à contre-balancer les deux autres,

(1) yLémmn& du marquis de Torcy.

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à les ramener à quelque modération. Mais s'il y avail avantage pour elle dans cet expédient^ les Hollandais crurent que le besoin de leur assistance les autorisait à tout oser. Le roi entrant dans la voie des concessionS; ils formulaient à chaque conférence quelque demande nouvelle, soit sous prétexte de la barrière, soit en faveur de leur commerce, soit au profil des alliés, afin d'être en état de se faire écouter de ces alliés. Aux objections de Rouillé, ils répondaient par rimpuissance actuelle de la France: «c Jusqu'aux c( gazettes à la main,disaitYauderdussen,toutdécou- « vre Tétat de la France, la misère affreuse de ses pro- (( vinces; il n'est plus temps de biaiser; le salut du « royaume dépend delà paix et d'une paix prompte « qui prévienne l'ouverture de la campagne. S'il est (c permis aux armées d'agir, les prétentions des alliés a n'auront plus de bornes ; en vain les bons républia cains gémiront des malheurs de la France; ils ne a seront plus maîtres de les arrêter, t» Ainsi ils n'en voulaient pas être dédits ; la France était vraimeol leur obligée. C^était pour la sauver de l'abîmequeces bons médiateurs s'acharnaient à la dépouiller.

Leur mauvaise foi ne tarda pas à éclatercontre toute pudeur. Déjà le roi leur avait tout accordé sur l'article de commerce. Malgré ses répugnances il leur avait cédé pour leur barrière, outre Menin et Ypres promis d'abord par lui, Furnes fortifié, C!ondé et Maubeuge. Il les croyait satisfaits quand tout à coup ils réclamèrent encore Tournai et refusèrent expi^essémeot de rendre Lille. Lille pourtant, dans les conférences an-

lérieures, ils avaient laissé entrevoir Tinlenlion de ne pas la garder. Quand Rouillé leur rappela cette sorte d'engagement tacite^ ils osèrent lui dire : « Vous Tacc vez toujours supposé; mais nous ne Tavons jamais « pensé; nous vous avons laissé croire ce qu'il vous c< a plu. Lille^au commencement d'avril^ était encore <c en mauvais élat;lesFrançais le savaient; nous avions (€ lieu de craindre qu'ils n'eussent dessein d'enpro- « fi ter; il était de la prudence de vous laisser croire ce qu'elle vous serait rendue par la paix. Lille est a présentement en sûreté; ne comptez plus sur la ce restitution. » C'était là négocier à la Hollandaise, et voilà, dit Torcy, dans cet aveu, la seule preuve de sincérité qu'ils aient donnée. Ils ne s'inquiétaient pas davantage d'obtenir quelques modifications des alliés. Le prince Eugène réclamant le rétablissement du traité de Munster^ les Hollandais signifièrent qu'il était indispensable d'accorder ce rétablissement. Marlborough ne voulait entendre parlerd'aucundédommagement pour Philippe Y; les Hollandais s'en tenaient à cette volonté des alliés. Mais ils avaient promis au commencement d'employer leurs offices pour conserver à Philippe V les Deux-Siciles, au moins le royaume de Naples ; quand Rouillé les en fit souvenir: «c Nous n'avons promis^ dirent-ils, que « de contribuera lui conserver le titre de roi dont il «t était revêtu, » et encore ils se récrièrent et voulurent chicaner sur le mot promis.

Pour surcroit de contradiction, Louis XIV n'était pas même secondé parles siens. Il avait pris sur lui de

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promettre Tadhésion de Philippe Vases concessions, et Philippe V persévérait dans la volonté de ne pas céder.Pendantque le vieux roiaffaibli, épuisé, découragé par les revers, se soumettait à une déchéance flagrante pour éviter désormais la guerre, son petit-fils se déclarait tout prêt à l'affronter avec l'ardeur et la témérité d'un jeune homme. « Il y a des circonstances, écrivait «t Louis XIV (29 avril 1709), où le courage doit céder c< à la prudence, et comme les peuples, zélés présen- « tement, pourraient bien ne pas penser toujours de « même, il vaut mieux songer à régner en quelque en- <K droitque de perdreen même temps tous ses Étals(l).» Philippe V avait pris son parti; il ne consentait à en changer à aucune condition. Son langage même respire une dignité et un héroïsme qui intéresse pour lui: « Dieu m'a mis la couronne d'Espagne a sur la tête, je la soutiendrai tant que j'aurai <c une goutte de sang dans mes veines. Je le dois a à ma conscience, à mon honneur et à Pamour de <K mes sujets. Je suis sûr qu'ils ne m'abandonnea ront pas, quelque chose qui m'arrive, et que, si « j'expose ma vie à leur tête, comme j'y suis ré- <c solu, jusqu'à la dernière extrémité, pour ne pas les « quitter, ils répandront aussi volontiers leur sang « pour ne pas me perdre. Si j'étais capable d'une là « cheté pareille à celle de céder mon royaume, je suis « certain que vous me désavoueriez pour votre petitce fils. Je brûle de le paraître par mes actions comme

(1) Œuvres de Louis XIV, tome VI : lettre à Amelot.

« j'ai l^honneur de Têlre par mon sang : ainsi je ne « signeraijamaisdetraité indigne de moi (1). »

Mais ce traité indigne, par quelle voie la France pouvait-elle y échapper? « Louis XIV, dit Torcy^ « moins troublé de ses peines intérieures (el do- « mestiques) que de la souffrance de son peuple» « était toujours occupé du besoin de le soulager « et de terminer la guerre. » En présence des dernières prétentions des Hollandais, il réunit en conseil le Dauphin, le due de Bourgogne, et ses cinq ministres, le chancelier Pontchartrain, Beauvilliers, Torcy, Chamillard et Desmarets. Laissons parler Torcvavec Témotion et l'accent d'un témoin et d'un acteur de cette scène mémorable. « La relation a des dernières conférences (de La Haye) lue au « conseil dissipa toute espérance de la paix. On en « sentit encore plus la nécessité de l'obtenir, quelque « prix qu'elle pût coûter. Le duc de Beauvilliers, « prenant la parole, employa les plus fortes raisons « pour représenter à quel point cette paix qui fuyait « était nécessaire; à quelles extrémités le roi et le <x royaume se trouveraient réduits, si malheureuse- « ment on laissait échapper l'occasion de la conclure. « Il s'étendit en termes pathétiques et touchants sur « les suites funestes d'une guerre qu'il serait désor- « mais impossible de soutenir; il fit envisager, et « clairement, le personnage affreux que le roi serait

(1) Mémoires de Noailles, tome II : Philippe V à Louis XfV, 25 avri 1709.

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c( peut-être forcé de faire pour contenter ses ennemis (( et recevoir d*eu\ les conditions qu'ils jugeraient à « propos de lui imposer. — Le chancei.ier enchérit a encore sur cette cruelle peinture^ et tous deux, sV a dressant au ministre de la guerre comme à celui « des finances^ les pressèrent de dire à Sa Majesté^ en « ministres fidèles^ s'ils croyaient^ connaissant parti* « culièrement Tétat des troupes et des finances^ qu'il (( lui fut possible de soutenir les dépenses et prutt dent de s'exposer aux hasards de la campagne. — (ç Une scène si triste serait difficile à décrire quand <c même il serait permis de révéler le secret de ce « qu'elle eut de plus touchant, d

Ce que Torcy ne révèle pas, tout cœur sensible le comprend^ avant même d'en avoir lu ailleurs le détail explicite.' A cet exposé de sa misère, Liouis XIV pleurait avec les princes et avec ses ministres. Il ne lui restait donc plus de sa grandeur qu'une plus grande amertume^ et de sa prospérité passée qu'un surcroît d'infortune parle contraste .11 se rappelait aussi i672et les Hollandais à ses pieds^ et lui^ dans l'emporlemeat de la victoire^ rejetant superbement leurs offres si humbles. Il reconnaissait que Dieu lui renvoyait humiliations pour humiliations, et il sacrifiait à la nature en pleurant son abaissement. Qui aurait la dureté de n'y pas compatir? Ses ennemis eux-mêmes n'ont jamais refusé à sa douleur un respect mérité. Mais il le mérita mieux encore en acceptant cette justice. Dans la même séance, le chrétien surmonta l'homme^ le devoir l'emporta

sur l'orgueil. Son premier devoir élait de sauver le pays^ et ce salut dépendait de la paix; il se déclara prêt aux sacrifices que la paix exigeait. Il consentit à abandonner Tournay et Lille^ à démolir les fortifications deDunkerque^ à faire sortir de France le prétendant^ à exécuter le traité de Munster au sens allemand et à rendre Strasbourg démantelé^ à ajourner ses réclamations pour les électeurs de Cologne et de Bavière; à ces conditions il espérait encore obtenir pour Philippe V les Deux-Siciles^ ou au moins le royaume de Naples. Tel fut le sens des nouvelles instructions envoyées à Rouillé (1). La dépêche contenant ces ordres^ rédigée par Torcy, <c fut lue et écoulée avec une égale douleur « dans le conseil du 28 avril. La fermeté du roi ne se « démentit pas; sa résolution était prise. »

Ce second acte de soumission échoua comme le pre mier. Torcy s'était offert à aller lui-mêmeen Hollande pour seconder Rouillé par des pouvoirs plus étendus; informé à fond des intentions du roi^ il pouvait^ sans attendre de nouveaux ordres^ profiter des moments propices à une conclusion. Le ministre se résigna^ comme Rouilléyàl'humilitéetauxdangersd'un voyage incognito^ avec un de ces passeports que les Hollandais avaient consenti à délivrer pour de simples courriers. Arrivé à Rotterdam^ il sollicita l'entremise d'un banquier sur lequel il avait des lettres de crédit^ pour se faire conduire à La Haye. Le banquier entra sans

(1) Voir cette dépôche dans les Mémoires de Torcy, seconde partie, tome 1°'.

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retard chez le grand pensionnaire Heinsiiis; le représentant du roi de France ^iiendil dans une espèce de salle ou antichambre que le bourgeois de La Haye voulût bien le recevoir (6 mai 1709). Il commença ses négociations par les Hollandais, dans un reste d'espoir qu'ils se prêteraient peut-être à quelque médiation; Marlborough et Eugène étaient d'ailleurs absents de La Haye. Comme les Hollandais étaient avant tout préoccupés de leur barrière, il lâcha de les gagner en ne leurfaisant attendre que peu de jours leur satisfaction personnelle; après quelques discussions, de facilitéenfacilitéjil leur promit successivement Tournay et Lille. Ils s'en montrèrent bien contents, mais ils n'en furent pas moins opiniâtres à soutenir toutes les prétentions de leurs alliés. On en peut juger par l'article d'Espagne seul. PourrepousserledédommagementréclamépourPhilippeV, ilsaffectaientdedouterque Louis XIV pût le contraindre à accepter cet arrangement. Torcy eutbeau leur promettreque, pour assurer le consentement de son petit-fils, le roi lui fixerait un délai de trois mois et que ce terme passé en cas de refus, il l'abandonnerait à ses seules forces. Ils n'entendaient rien lui laisser de la monarchie espagnole. Naples et la Sicile leur paraissaient une itfm^r^ nécessaire même à la conservation duTvroI, possession de l'Empereur. Si le roi de France voulait absolument que son petit-fils fût roi, il n'avait qu'à ériger pour lui la Franche-Comté en royaume. Quand Marlbourough revint le 18 mai, la saison plus avancée semblaitrendre plus imminente Touver-

turede la campagne. Effrayé de cette perspective, le roi, pour éviter à tout prix la reprise de la guerre, autorisait Torcy à de plus larges concessions si elles étaient nécessaires; il allaîtjusqu'à priver Philippe V de Naples et de la Sicile sans dédommagement ; il espérait qu'en retour il n'aurait plus à sacrifier Strasbourg ni Dunkerque. Il comptait encore sur l'avarice sordide de Marlbourough pour s'en faire un instrument; il réservait au négociateur anglais deux millions s'il parvenait à obtenir les Deux-Siciles pour Philippe V, ou pour la France Dunkerque ou Strasbourg ; trois millions pour les Deux-Siciles et l'une des deux villes françaises; quatre millions pour les Deux-Siciles et les deux villes conservées enseinble(l). Aucun de ces calculs ne réussit. Marlborough commença par se faire promettre la démolition des fortifications de Dunkerque, la destruction de son port, la cession de Terre-Neuve, enfin l'abandon de toute la monarchie espagnole sans aucune réserve, et il continua à appuyer toutes les exigences de ses alliés. Cette fois il fut sourd à la voix de l'argent. Torcy essaya sans succès d'aborder cette question en lui parlant vaguement de ses intérêts particuliers. A ce mot d'intérêts, Marlborough rougissait et détournait la conversation.

Le prince Eugène dépassa encore les convoitises des autres nations. Il ne se bornait plus à Strasbourg, même fortifiée; il redemandait toute l'Alsace, tantôt

(1) Attesté et expliqué catégoriquement par Torcy, et dans une dépêche de Louis XIV du 14 mai.

pour la rendre à la maison d'Autriche, tantôt pour mettre en liberté les di\ villes imjpériales devenues françaises^ tantôt pour disposer de la province en faveur de quelque ami^ tel que le duc de Liorraine. Un peu plus tard en se rabattant à ne plus demander que le traité de Munster^ il entendait retrancher de œ traité tout ce qui était favorable à la France. D'une part il faudrait rendre aux villes de la préfecture de Haguenau leurs anciens privilèges, et à l'Empereur la ville impériale de Strasbourg acquise pourtant à titre onéreux par la paix de Ryswick; de l'autre^ la France n'aurait ni Brisach, ni Philipsbourg, et elle abattrait sur la rive gauche du Rhin toutes les forteresses qu'elle y avait élevées en vertu de la paix de Westphalie : Huningue, Neuf-Brisach, le fort Louis. Torcy déclara qu'il n'avait pas le pouvoir d'accepter, et fit entendre aux alliés que proposer de pareilles conditions^ c'était prouver qu'on ne voulait pas la paix.

Cette intention éclatai ta chaque pas; parexemple dans l'appui opiniâtrement accordé à toutes les ambitions du duc deSavoie^ qui voulait s'approprier, en France^ Briançon et Montdauphin. Il semblait que la coalition prit plaisir à faire de cette protection uneoffense personnelle à Louis XIV. La même pensée se manifesta encore plus directement dans les mesures qui furent mises en avant pour obliger Philippe Va sortir d'Espagne. Il ne suffisait pas, disait-on, que le roi abandonnât Philippe V à ses seules forces en retirant d'Espagne les troupes françaises. Il n'était pas

PRÉLIMINAIRES DE lA HAYE 461

juste que la guerre finit pour ia France seule^ et que l'Empereur et ses alliés eussent encore à combattre pour mettre Tarchiduc en possession de son héritage. Mais le roi, répondait Torcy, ne peut faire la guerre à son petit-fils pour le détrôner, et Marlborough lui-même en convenait. Eugène demandait au moins le passage par la France pour l'armée alliée envoyée contre Philippe V; personne dans la conférence n'osa appuyer cet avis. Alors Heinsius proposa un moyen terme que Louis XIV ne pouvait pas accepter: c'était que trois villes d'Espagne et trois villes de France fussent immédiatement remises comme otages aux mains des Hollandais; les trois villes de France étaient Valenciennes, Cambrai et Saint-Omer. Les villes d'Espagne n'étant pas au pouvoir de Louis XI V, il était dérisoire de les réclamer de lu i, et livrer les trois françaises, c'était ouvrir la France aux alliés. Torcv et Rouillé comprirent que la conclusion delà paix était impossible.

Avant de rompre tout à fait, pour mettre les alliés dans leur tort par un document authentique de leurs excès, etaussi pour retarder encore de quelques jours l'ouverture des hostilités, Torcy demanda au grand pensionnaire Heinsius uii écrit officiel, qui réunît en corps toutes les prétentions des vainqueurs, et permit au roi de les examiner d'ensemble. Heinsius le donna le29maL 1709. Ce sont les préliminaires de LaHaye,ce monument fameux d'infatuation et d'abus de la force. Nous en connaissons déjà les traits les plus significatifs; mais il nous semble utile d'en présenter une énu-

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méralion rapide et serrée, pour démontrer par Taccumulation les avidités et les espérances des vainqueurs, et leurs égoïsmes rivaux, les dangers où la France était tombée, et les pièges plus dangereux encore que lui tendait la mauvaise foi de ses ennemis :

Abandon de toute la monarchie d'Espagne au roi Charles III y à la réserve de ce qui doit être domié à la couronne de Portugaly au duc de Savoie y et à la Hollandepotir sa barrière. Si le duc d'Anjou n'a pas quitté l'Espagne dans un délai de deux mois, le roi très-chrétien et les princes et Etats stipulants prendront de concert des mesures convenables pour l'y contraindre. Jamais la maison de Bourbon, même par extinction de la maison d'Autriche, ne pourra posséder aucune ville, fort ou pays, dans l'étendue de cette monarchie. Spécialei?wil, la France ne pourra se rendre maîtresse des Indes espagnoles, ni y envoyer des vaisseaux pour y exercer le commerce directementou indirectement;

Restitution à l'Empire et à l'Empereur, de la ville de Strasbourg et du fort de Kehl, dès que quelqu'un se présentera aux portes de la ville ou du fort, muni d'un plehi pouvoir de Sa Majesté Impériale ou de l'Empire; restitution de Brisachà la maison d'Autriche, remise en vigueur du traité de Munster en Alsace, mais destruction des forteresses françaises, et conservation de Landau à l'Empire;

Reconnaissancede la royautéde la reine Anne, abandon de Terre-Neuve par la France à l'Angleterre, démolition des fortifications de Dunkerqueet desf ruction •de son port ;

A la Hollande, la barrière promise, y compris le quarlierdeHaute-Gueldre, le tarifde 1664, el l'exemption de la taxe des cinquante sols par tonneau ;

Au duc de Savoie, la restitution delà Savoie et du comté de Nice, et l'abandon d'Exilles, de Fenestrelles, et de la vallée de Pragelas , de telle sorte que le mont Genèvre soit désormais la limite entre la France et la principauté de Piémont;

Au roi de Prusse la principauté de Neuchâtel et le comté de Valengin ;

Au Portugal, tous les avantages que stipulent les traités conclus entre cette couronne et ses alliés ;

Aux quatre cercles de l'Empire associés à la ligue, comme aussi au duc de Lorraine, le droit de faire au Congrès, outre ce qui est déjà accordé, toutes les demandes qu'ils trouveront convenir .

Ainsi les préliminaires ne disaient pas toute la pensée de leurs auteurs; il fallait s'attendre, dans le Congrès , à des prétentions nouvelles et imprévues . Bien plus, les conditions de ce Congrès allaientréduire la France à l'impuissance de se défendre, pendant qu'elles doubleraient les forces de ses ennemis. Il était accordé une Suspension d'armes de deux mois. On s'efforcerait d'achever les traités définitifs dans ces deux mois; dans le même temps le roi très-chrétien aurait à retirer ses troupes d'Espagne, à évacuer les villes des Pays-Bas espagnols où il tenait encore garnison, et toutes les autres villes et pays spécifiés, en y laissant les canons, l'artillerie, les munitions de guerre qui s'y trouvaient, et même à raser les fortifications de Dun-

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kerque et combler son port. A ce prix seulement la suspension d'armes pourrait être continuée jusqu'à la conclusion définitive de la paix. Or il était impossible d'exéeuter^ endeuxmois^ les travaux de destruction de Dunkerque; il n'était pas plus facile de changer en deuxmois les résolutions bien connues de Philippe V. Cependant la France aurait ouvert toutes ses portes, cédé les villes qui défendaient ses frontières, livré ses canons et ses munitions, et ses ennemis accrus de toutes ces dépouilles seraient libres, à l'expiration des deux mois, de recommencer les hostilités avec un avantage irrésistible. Ce n'était donc qu'une trêve captieuse y selon l'expression de Torcy, combinée par les alliés à leur profit unique, et pour la France une sorte de suicide par uneconnivence dégradante aux préméditations de ses ennemis contre elle.

Torcy laissa Rouillé en Hollande, pour y attendi'e la réponse du roi, et lui-même il rentra en France, bien résolu à ne jamais conseiller au roi une faiblesse indigne de lui et de la nation. Le2juin, LiOuisXIV envoya à Rouillé l'ordre de révoquer toutes les offres qu'il avait faites tant aux Etats-Généraux qu a leurs alliés, et de quitter La Haye.

IV. — R^et des préliminaires de La Haye. — Nouyelle adhésion des Espagnols à Philippe Y ; l'esprit public en France favorable i la guerre. — Campagne de 1709. — Tietoire en Alsace. — Bataille indécise de Blalplaqnet. — Persistance de la gène publique. — Nouvelles tentatives de paix; conférences de Gertrnydenderg.— Campagne de 1710; les hostilités languissent dans les Pays-Bas. -~ Revers inattendus de Philippe V : Almenara et Saragosse. — Les alliés semblent l'emporter définitivement.

On raconte qu'à la nouvelle de la rupture^ il y eut grande joie à La Haye. Les États-Généraux votèrent avec enthousiasme la continuation de la guerre. On vit Marlborough et l'envoyé autrichien Sinzendorf embrasser avec transport plusieurs députés. Ils croyaient la Franceépuisée ; ils l'avaient donc réduite à se livrer elle-même par une résistance impuissante; ils allaient s'en partager les lambeaux tant convoités^ selon un plan du prince Eugène.

En Espagne^ par un sentiment contraire^ la joie ne fut pas moins grande. Les Castillans n'avaient appris qu'avec désolation que Louis XIV les livrait à l'archiduc. Si encore la monarchie eût passé tout entière aux mains de ce prince, la conservation de leur unité aurait pu les consoler. Mais son avènement même était un démembrement par les parts, non définies, qu'il fallaitabandonner au duc de Savoie, au Portugal et à la Hollande, à des puissances hérétiques ou amies d'hérétiques. Dans cette crainte, les grands se serraient de plus en plus autour de Philippe V; un d'entre eux, un mécontent, avouait qu'il aurait un double plaisir à remplir ses devoirs de bon sujet, puîsqueceseraitàlafois contrarier lesdesseinsde la France.

Philippe répondait à ce dévouement par des marques d'une confiance entière, par la promesse de ne jamais renoncer au trône d'Espagne. Pendant \es négociations, ils avaient remporté un grand avantage sur les Portugais (à la Gudina, 7 mai 1709); cette victoire queHeinsius lui-même présentait aux alliés comme digne de considération (1) avait aiFermi leur confiance en leurs forces. Ce fut bien mieux quand ils purent croire que Louis XIV, dégagé de toutes ses promesses, et malgré le besoin qu'il avait de ses troupes du côté du Nord, leur en laisserait pourtant une partie comme auxiliaires (2).

En France, comme la situation avait deux faces, il y eut aussi lutte entre deux sentiments opposés. Le premier mouvement fut d'indignation contre les exigences des alliés, et d'appel aux armes pour l'honneur du pays. « Tous les bons Français, tout ce qui a une te goutte de sang français dans les veines,» ont applaudi à la rupture ; « la guerre vaut encore mieux que la « honte. » Mais bientôt la réflexion rabattait cette fermeté. Comment faire la guerre» quand on n'a ni blé ni argent? » Alors la défaillance chassait l'enthousiasme. C'est encore M"* de Maintenon qui l'avoue dans un langage vraiment digne de l'histoire: « Com- <c ment sauvera-t-on la France, s'il n'y a plusde Fran- « çais ?...»« Le maréchal de Boufflers et moi nous sé- « chons de tou t ce que nous voyons de lâche et de tout

(1) Mémoires de Torcy, dépêche du 22 mai 1709.

(2) Dangeau, juin 1709; Mémoires de Noailles, tome II; lettre d'Amelot à Louis XIV, l»"" juillet 1709.

« ce que nousredoutons de funeste. » Mais elle-même^ cà et là, au moins par compassion^ elle semble avoir sa part de cet abattement. «M"' la duchesse de Boiir- « gogne est encore un peu plus triste que moi, elle <c connaît trop le fond et les circonstances de son état; « elle aime le roi, elle aime son mari, elle aime son « père, elle aime sa sœur.Tous ces endroits-là lui four^ a nissentassezde matières à seschagrins. — Il s'y joint « un soupçon de grossesse, et dans l'état ou nous som- « mes^ faire des princes, c'est presque faire des malice heureux (1). »

Ce fut le premier Sentiment, le plus noble, qui l'emporta. Le roi y poussa énergiquement par ses paroles et par ses actes. En même temps qu'il rappelait Rouillé, il annonça à Villars (9 juin) la inipture des négociations, etlanécessitédereprendrelesarmes (2). Dans ce besoin urgent de mettre la nation de son côté, il ne craignit pas de la prendre pour juge entre lui eises ennemis. Il fit publier les Préliminaires^ afin que personne n'ignorât les sacrifices qu'il avait consenti à subir et les odieuses prétentions de ses insatiables voisins. Il y joignit un manifeste adressé à tous les gouverneursdeprovinces etde villes, pour commenter ces prétentions, et faire voir que, sous prétexte de leur sûreté, les alliés ne se proposaient que d'accroître leii rs Etats aux dépens de la France, de s'ouvrir une entrée facile dans le royaume toutes les fois qu'il leur plai-

(1) MaintenOQ au duc de Noailles, 9 et 22 juia 1709.

(2) (Euvres de Louis XIV, tome VI.

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rait de commencer laguerre^etySOusl'apparenced'uQe suspension d'armes de deux mois^ de détruire par la main même du roi les derniers remparts qui pouvaient encore les arrêter. Son appel à l'honneur oational était encore d'un ton plus élevé et plus capable d'entraîner les cœurs, «c Je passe sous silence, disail- « il^ les insinuations qu'ils m'ont faites de joindre mes « forces à celles de la ligue^ et de contraindre le roi a mon petit-fils àdescendre du trône s'il neconsentait « pas à vivre désormais sans Etats. Il est contre Thu- <c manité qu'Usaient seulement eu la pensée de m'enc( gager à former avec eux une pareille alliance : mais a quoiquema tendresse pour mes peuples ne soit pas « moins vive que celle que j'ai pour mes propres en- <c fants^ quoique je partage tous les maux que la guerre «fait souffrira des sujets aussi fidèles^ et que j'aie fait « voir à toute l'Europe que je désirais sincèrement les «faire jouir de la paix, je suis persuadé qu'ils s'oppod seraient eux-mêmes à la recevoir à des conditions a également contraires à la justice et à l'honneur du «nom français (1). y>

Il accorda à l'opinion publique une satisfaction qui lui coûtait beaucoup. Tout le monde était alors déchaîné contreChamillard. C'était à ce ministre qu'on s'en prenait des troupes dénuées de tout y des places dégarnies y des magasins vides. On ne lui tenait plus aucun compte ni de l'activité qui avait si vite rétabli lesar-

(1) Ce manifeste se trouve dans les Mémoires de Torcy, tome I. et dans le Journal de Dangeau.

mées après Hochstelt et Ramillies^ ni de son ardeur à se mettre en pièces présentement pour le service (1), ni de ce qu'il ne pouvait pas faire dans un moment de />^/îWf7ie universelle. Le roi l'avait longtemps soutenu contre ses ennemis parce quV/ lui faisait pitié ;\\ le sacrifia enfin (10 juin) les larmes aux yeux (2) , et le remplaça par Voisin, ancien intendant en Hainautet conseiller d'Etat. Il importait encore dérégler la campagne que les ennemis se hâteraient d'ouvrir. Comme l'armée du Dauphiné sous Berwick paraissait être en bon état et bien retranchée contre les insultes de Victor-Amédée^ il mit sa principale attention à fortifier celle de Flandre; il envoya ce qu'il put d'argent à Villars, et prit des mesures pour lui faire voiturer du blé de Picardie et de Bretagne. Il se résolut à laisser des troupes françaises au roi d'Espagne^ à la prière de la jeune reine, et dans cette pensée qu'affermir Philippe Vêtait labonnemanièred'ôler aux alliés l'espcrance de le dépouiller sans dédommagement. Il ne négligea pas non plusd'encouragerlescorsairessi redoutés des Anglais et des Hollandais. Ceux de Saint- Malo en particulier faisaient de temps en temps de belles prises^ qui troublaient les succès de la coalition. Duguay-Trouin surtout y avait mérité le grade de capitaine et récemment des lettres de noblesse; il

(1) Cette phrase est de M"« de Maintenon.

(2) C'est Saint Simon lui-même qui parle des yeux rouges et mouillés du roi après une audience donnée au fils de Chamillard. Voir aussi les lettres de M^^^ de Maintenon et les Mémoires de Bprwick, 1709.

armait encore en ce moment sept vaisseaux. Le roi^ pour encourager ce tèle^ déclara qu'il renoilçaît i son droit du cinquième sur les prises (27 juin).

On ne tarda pas à voir qu'il savait bien comment il faut mener les FtançàiSy selon sa propre expression. Une ardeur honorable répondit à sa confiance. Â l'armée de Yillars^ la lecture]des préliminaires etl'orgueil des ennemis soulevèrent l'indignation des soldats; quand ils apprirent à la suite le rejet de pareilles propositions^ ils poussèrent un cri de joie et d'ardeur d'en venir aux mains avec ces insolents (1). Par tout le royaume^ on remarqua^ cette année, plus de zèle pourles enrôlements, plus de fidélité au drapeau dans les recrues. A la cour, malgré plus d'une répugnance, un bon nombre dé personnages offrirent au roi leur vaisselle d'argent> soit en don provisoirejusqu'àceque l^amélioration de ses affaires lui permit d'en rembourser le prix, soit comme moyen de remettre des espèces en circulation. La ressource était sans doute insuffisante. La vaisselle d'or du roi, sacrifiée la première, n'avait rendu que quati^ cent mille livres; la vaisselle d'argent des particuliers n'en donna guère qu'un million quatre cent mille. Mais ce sacrifice n'était pas à dédaigner dans un commencement de campagne; il permettait déjà d'envoyer aux armées quelques secours fort appréciables danscet état de misère (2); iloffrait d'ailleurs un exemple de dévouement qui ne lom-

(1) Mémoires de Villars.

(2) Lettres de Maiotenon» juin 1709,

baitpassansfruitde Versailles sur Paris, des pluskautes classes sur le peuple; on aime en effet à trouver sur la liste des donateurs le sculpteur Girardoii à côté des noms les plus aristocratiques. Saint-Simon seul murmure d'avoir à s'imposer cette privation et se vante de ravoir réduite aux proportions les plus modestes. Il est fidèle à sonhabitude de se désintéresser de tous les devoirs et de tous les malheurs publics (1).

Sous l'impulsion de cessentiments^ la campagne de 1709 annonça chez les Français un renouvellement de forces qui surprit les alliés^ et les avertit une première fois que leurs espérances pourraient bien être mal fondées. Il fallait, en Flandre, tenir tête à Eugène et àMarlborough. Sur le Rhin une armée impériale, grossie d'un renfort de Hongrie, menaçait l'Alsace, et au delà la Franche-Comté où des conspirateurs de toutes les classes lui promettaient de livrer aux Aile-

(1) Se désintéresser de *ous les devoirs. . . Ce mot n'est pas trop dur pour ce médisaDt égoïste, pour ce fainéant sans vergogne, qui n'a d'autre emploi que de guetter les défauts, les ridicules, les fautes ou les malheurs du prochain, afin de s'en prévaloir à son profit, do déprécier tout ce qui travaille, de rabaisser tout ce qui s'élève, et de se démontrer sa propre supériorité par le peu de valeur de ses conlemporains. A vingt et un ou vingt-deux ans, furieux qu'on ne lui reconnaisse pas encore des qualités militaires qu'il n'a pas, il quitte pour toujours le service, où les autres auront au moins, malgré leurs fautes ou leurs erreurs humaines, le mérite do ne pas s'épargner. A l*époqûe d'Oudenarde, il se disirait des calamités publiques en se promenant de ch&teaû en château, et il en fait sans embarras le titre d'un de ses chapitres : Je vais me promener sur la Loire, Quand Lille est assiégée, et que le danger de cette ville est devenu la grande inquiétude des esprits sérieux, il ne trouve rien de plus opportun que de faire valoir sa perspicacité en pariant, sous forme de jeu.

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mandscet ancien fief de l'Empire. Berwick^ dans les Alpes, avait à contenir le duc de Savoie et les auxiliaires allemands de ce prince qui cherchaient un chemin pour rejoindre les autres en Franche-Comté, et par derrière un nouveau mouvement des fanatiques du Languedoc toujours prêts à profiter des invasions étrangères. Il fut pourvu à tous ces besoins avec honneur sinon toujours par des victoires.

Villars avait une armée inférieure de cinquante mille hommes à celle de l'ennemi; il ne disposait que d'une petite artillerie de campagne conti^ deux cents bouches à feu bien servies. Il se borna d'abord à la guerre défensive, à la protection de la frontière. Campé dans la plaine de Lens derrière un fossé revétude terre, il imposa tant de respect aux alliés que ceux-ei n'osèrenè pas l'attaquer. Il manœuvra ensuite pour concentrer leurs eflforts sur Tournay dont les forlifi-

contre quatre pîstoles^ que Lille succombera sans secours et sans combat; et il s'étonne^ comme d'une noirceur borribie, qu'on Ticcose dVmprouver tout, d*étre méconfeni et de se délecter de tous les ffumvais succès. Ici» sous prétexte que le sacrifice de la vaisselle d'argent ne rapportera pas assez, il s*y soustrait vilainement. « Quand je me « vis, dit^iU presque le seul de ma sorte mangeant dans do Targent, « j'en envoyai pour un millier de pistoles à la Monnaie et je fis ser- « rer le reste. J'en avais peu de vieille de mon père et sans façoo, « de sorte que je la regrettai moins que l'incommodité et la malpro* « prêté. » De telles paroles se commentent d'elles-mémœ. Qae ^ talent de médire avec art et d'amuser la malignité bumaine a de beaux privilèges! Voilà pourtant l'homme que» depuis cinquante aoSi on admet comme la plus grande autorité historique du dix-septième siècle, comme le juge en dernier ressort d'une des plus brillantes époques de notre histoire, parce qu'il prend à tâche de la ravaler. Voir le livre de Ghéruel : Saint-Simon considéré comme histmen^

cations, capables d'une longue résista nce, lui permettraient'de gagner du temps. La ville investie le 27 juin, il s'atUicha à troubler les assiégeants par des attaques partielles, comme la prise de Warneton où d'Artagnan fit prisonniers les seize cents hommes de la gar« nison. Malheureusement la rareté du pain le retenait près des places françaises; il ne pouvait jamais avoir depainquepourunjour àla fois, et il ne lui était pas permis des'avancer avec toutes ses forces à trois lieues de son campement. Pour nourrir les brigades envoyées contre Warneton, il avait fallu fairejeûner celles qui ne marchaient pas (1). Cette pénurie et les clameurs des habitants de Tournay, qui craignaient la famine, entraînèrent la reddition de la ville le 27 juillet , mais non celle de la citadelle dont la défense retint encore l'ennemi jusqu'au 2 septembre. Pendant ce temps, TÂllemaudDaun, auxiliaire de Victor-Amédée, manœuvrait pour entrer par la Savoie en Franche-Comté et occuper Annecy. Mercy, général de l'Empereur, passait le Rhin à Rhinfels, avec la connivence desSuisses, et jetait un pont entre Huningue et Brisach pour hâter l'arrivée de ses renforts. Cette combinaison fut glorieusement déconcertée. Le maréchal d'Harcourt commandait l'armée d'Alsace; pendant qu'il gardait lui-même les lignes de Laulerbourg menacées par l'électeur de Hanovre, le comte du Bourg, son lieutenant, veillait sur la haute Alsace. A la nouvelle du lûouvement de Mercy, le maréchal renforça du Bourg

(1) Mémoires de Villars.

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de deux régiments de dragons et lui envoya Tordre de combattre fort ou faible. Du Bourg ne fit pas attendre l'exécution. Le 26 août, il assaillit Mercy près de Rumerskeimetlevainquitcomplétementenuneheureet demie de combat. Deux mille cinq cents prisonniers, tous les calions, tous les éqiiipages des Allemands, les bateaux de leur pont, beaucoup d'étendards et de drapeaux, restèrent aux mains du vainqueur. On évalua à quinze cents le nombre de leurs morts sur le champ de bataille, à mille ceux qui se noyèrent dans le^Rhin. Le reste disparût par une fuite rapidle. Mercy blessé se réfugia à Bâle avec 150 hommes, laissant derrière lui soncarrosseetsacassette,où Ton trouva toutes les preuves du complot qui avait failli coûter la Franche-Comtéà la France,etdesdesseinsdu princeEugène pour le morcellement du royaume (1). L'électeur de Hanovre, qui attendait Teffet de la marche deMerc? pour attaquer les lignes de Lauterbourg, rebroussa chemin. Dans les Alpes, la défaite d'un lieutenantde Daun près de Briançon, avec une perte de douze cents hommes tués ou blessés, correspondait presque jour pour jouràla victoire de Rumersheim. La nouvelle de la défaite de Mercy décida Daun à rentrer dans le Piémont et à abandonner ses projets d'invasion en France (2).

La Flandre réclamait de nouveaux efforts. Villars avait de lui-même représenté au roi qu'il serait pru-

(1) Dangeau, Journal, 31 août et l^^^" septembre.

(2) Mémoires de Berwick.

BATAILLE DB MALPLÀQUET 475

dent de ne pas le laisser seul, démettre à côté de lui, en cas de mort ou de blessure, un remplaçant tout prêt. On vit alors un rare exemple d'abnégation. Le maréchal de Boufflers s'offrit pour être ce second. Comblé de gloire par la défense deLille, etd'honheursparla pairie, par ses charges à la cour, par la mission toute récente d'apaiser Paris affamé, il avait en outre dix ans de grade de plus que Villars. Homme de zèle et bon citot/en, ditDangeau, il sacrifiait son rang, la jouissance tranquille de ses honneurs, sa santé douloureusement travaillée par la goutte,à l'intérêt supérieur de la nation et du roi. Villars répondit à cette grandeur d'âme par unaccueilquiestundesestitresdegloire; loin démontrer à Boufïlers défiance ou jalousie, il le combLlde déférence et de soins délicats, il lui communiqua tous ses projets, il lui offrit le commandement et ne consentit qu'à le partager avec égalité de rang. « Le con- «t cert et l'intelligence fut parfait entre eux, » dit Saint- Simon, qui voudraitbien ici trouverVîUars en défaut; mais après avoir examiné tous ses actes, recherché et sondé toutes ses pensées, il est contraint d'avouer qu'on n'y put rien démêler de répréhensible. La cour en fut heureuse; M°^® de Mâintenon écrivait que cette conduite avait encore accru son estime pour Villars. Cette réciprocité de désintéressement paraissait être de bon augure pour la suite de la campagne.

Les alliés venaient de prendre la citadelle de Tournay (2 septembre) et marchaient avec la plus grande partie de leurs forces contre Mons, l'hôpital de l'armée française, peu fournie de vivres et de troupes.

Villars se mit en mouvement pour garantir cette ville, et rencontra l'ennemi près du village de Malplaquet. Il eut le temps pendant une nuit de se couvrir par un fossé devant son centre,par desretranchementsdevant ses ailes (11 septembre 1709). Les Français étaient pleins d'ardeur; au point du jour on leur distribua le pain attendu depuis trente-six heures; ces hommes, habitués à la faim par plusieurs mois de patience, jetèrent leurs rations sans y toucher, pour ne pas retarder la lutte d'un moment. BoufTlers commandait à droite contre les Hollandais du comte de Tilly et du prince de Nassau neveu dcGuillaumelII. Il soutint leur choc pendant deux heures^ mitraillant les assaillants par milliers, détruisant d'une seule décharge des compagnies entières, perdant et reprenant à la fin ses retranchements. Villars, à la gauche, avait en tète Marlborough. Il s*y battait comme sHl eût eu une réputation à commencer. Pas de régiment à la tête duquel il ne dmnât. Il allait à la charge avec la férocité (Ttin Uon et donnait ses ordres avec le sang- froid d*un gentilhomme en robe de chambre (1). Il restait maître de sa position. Mais pour résister aux assauts réitérés des Anglais, il avait été contraint de dégarnir son centre. Eugène saisit cet avantage, et massa son infanterie contre ce point faible. Villars averti rappela aussitôt Boufflers contre les Autrichiens^ et il continuait à lutter hii-même contre Marlborougli, lorsque un coupde canon tua son cheval, et un second lui cassa la jambe. En

(1) Maintenon au duc de Noailles^ 14 septembre 1709.

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vain il s'asseoit sur une chaise et s'obstine à comman*der toujours; les forces lui manquent^ il s'évanouit sous la douleur^ il faut l'emporter loin du champ de bataille. Cette vue trouble ses soldats et rend la confiance a Marlborough; en même temps Eugène avance vers le centre que deux brigades seules défendaient. Les deux alliéscombinant leurs attaques, une nouvelle mêlée commence plus terrible encorequelapremière. La cavalerie française^ la gendarmerie^ la maison du roi, l'élite de l'armée, semblaient invincibles; six fois ils repoussèrent l'ennemi jusque sur ses pièces, et ne perdirent contenance que devant une manœuvre de Marlborough qui les prenait entre deux feux. Boufflers crut le moment venu de s'arrêter pour conserver encore une armée. Il fit replier ses bataillons, rallia ceux qui restaient du corps de Villars, et commença sa retraite en si bon ordre, que les alliés n'essayèrent pas de la troubler. Les Français n'abandonnèrent pas un canon, pas une arme, pas une marmite. Ramenés derrière la petite rivière du Ilaisneau, ils attendirent avec confiance l'ennemi qui ne se montra pas.

Le champ de bataille de Malplaquet offrait un spectacle effroyable. Vingt-cinq mille hommes y étaient couchés, mais dans ce nombre il fallait compter les alliés pour quinze mille. Marlborough avouait, dans son compte rendu, que, si la « bataille était glorieuse « pour les alliés, leur perte était considérable; » et les Hollandais, pour atténuer le nombre de leurs morts, représentaient « qu'on ne forçait pas saiis une perte considérable trois retranchements garnis de canons. »

478 PÉRIODE d'expiation. DEUXIEME PARTIE

En France il y eut d'abord une grande désolation des mères et des femmes de ceux qui avaient été tués ou blessés; on répétait avec terreur, d'après les rapports des chirurgiens, qu'on n'avait jamais tant coupé de bras, de cuisses et de jambes (1). La première émotion calmée, on s'aperçut que, s'il yavait eu pertedu champ de bataille, rarement une défaite avait été plus glorieuse, et c'était de la bouche des ennemis mêmes qu'on tirait cette louange. Habitués par une longue suite de victoires à nier la valeur des Français, à mépriser la nation, ils venaient de reconnaître, à leur grand étonnement, que cette valeur reparaissait, que les Français n'avaient besoin que d'être bien conduits, qu'il n'était pas aussi facile de pénétrer en France qu'on se l'était promis à La Haye. Ce témoignage arrivait de Flandre par Boufflers, d'Espagne par la princesse des Ursins. Un prédicateur,le jésuite La Rue, ne craignit pas d'annoncer, devant le roi, lafin des justices de Dieu et le retour de ses miséricordes. lien attestait le grand combat oà la victoire avait paru nousrevenir et rC était retournée que teinte du sang des ennemis (2). Boufflers appelait la journée de Malplaquet une iihiS" tre et malheureuse a/faire; malheureuse par l'avantage matériel qu'elle laissait encore à l'ennemi, illustre parce qu'elle relevait la considération de la France, et faisait entrevoir la fin des désastres. Villars eut tout l'honneur de cette espérance rendue à un peuple hu-

(1] Lettres de Maintenon et de la marquise d'Huxelles. (2) Extrait du sermoa du pèro La Rue, dans une lettre de la marquise d*HiULelles, !•' novembre 1709.

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