CHAPITRE XLI
La France et l'Espagne relevées". Victoire de Philippe V à Villaviciosa. La paix proposée et négociée par l'Angleterre, décidée par la victoire des Français à Denain. Traités d'Utrecht et de Rastadt. Fin de la guerre pour la succession d'Espagne (ândol710àl7i4).
— Bataille de Villaviciosa. — Philippe Y reprend la supériorité, même en Catalogof.. — Efforts de Loais XTV poar soutenir la guerre : établissement de la dime. — Nouveau ministère en Angleterre, qui propose la paix à la France. — Mort du Dauphin. — Mort de l'empereur Joseph !•'. — Ralentissement des hostilités par les négociations; Dnguay-Trouin à Rio-Janeiro. — Préliminaires de Londres. — > Marlboroagh destitué. — Opposition inutile du prince Eugène à la paix.
Il survient, cà et là; dans la marche des affaires humaines, des surprises dont Dieu s*est réservé le secret, et qui transforment les volontés, changent les temps ei transportent les empires, sans qu'aucun politique puisse se vanter d'avoir prévu, préparé ou déterminé ces résultats. Tel est le secours inattendu qui releva, contre toute apparence, Louis XIV et PbilippeV, au moment de leur plus grande détresse^ quand le premier croyait n'avoir plus d'autre devoir que d'accepter la loi de ses ennemis^ et le second d'autre perspective honorable que de succomber en combattant. Une victoire suffit au roi d'Espagne |}our confondre à jamais les espérances de son vainqueur; et le roi de France n'eut
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qu'à laisser agir les égoïsmes opposés de ses ennemis pour échapper à leurs convoilises, qu'à confier ses intérêts aux Anglais contre la Hollande^ pour conserver l'intégrité de son territoire, et maintenir son petitfils sur le trône que l'Angleterre et la Hollande s'étaient juré de lui ravir. C'est par l'Espagne que cette réparation commence.
A peine arrivé à Valladolid^ Philippe V fut informé par le duc de Noailles que Louis XIV l'invitait à ne pas s'opiniâtrer plus longtemps contre la mauvaise fortune, et à échanger l'Espagne et les Indes contre le partage que ses ennemis consentiraient à hii laisser. C'était une faible compensation que la Sicile et la Sardaigne, mais la possession de ces deux iles valait encore mieux qu'une spoliation complète; un royaume, si petit qu'il fut, mettait le prince en état de se recommander à l'estime de l'Europe par sa sagesse et sa bonne conduite, et lui laissait le temps d'attendre une conjoncture favorable pour agrandir sa fortune. II n'y avait plus d'illusion possible; plus on éclaireirait la situation, moins on trouverait de movens solides et de ressources assurées pour résister encore. Il était plus avantageux au roi Catholique de contribuer au repos de l'Europe, àcelui de la France et de l'Espagne, de sacrifier ses propres intérêts au bien de deux nations qui devaient lai être chères, de s'acquérir un honneur immortel en acceptant un partage, que de se voir honteusement chassé sans espérance de retour, et chargé peut-être de la haine commune de la France et de l'Espagne dont il aurait causé la ruine. Le temps
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pressait de se déterminer^ le moindre malheur aché- ▼erait de tout perdre (1).
A ce découragement de son seul protecteur^ à cette nécessité de s'avouer lui-même vaincu^ à ces instances de ménager les dernières ressources de la France et de l'Espagne^ Philippe V répondit par une fermeté qui devait relever Tune et l'autre, et lui conserver à luimême sa couronne. Il voyait les grands se rassembler autour de lui dans la résolution, unanime cette fois^ de ne pas Tabandonner; ceux même contre lesquels il avaiteujadisàsévirseralliaientouvertementàsaeause, comme s'il suffisait de la grandeur du péril pour ranimer et propager la fidélité. Il savait aussi que l'archiduc, malgré son entrée à Madrid y n'était pas maître de la ville. Le peuple avait reçu l'Autrichien avec un dédain accablant jusqu'à ne pas ramasser l'argent qu'il faisait jeter dans les rues, ou plutôt les rues restaient désertes sur son passage^.et des comédiens furent assommés pour a voir représenté une pièce à sa louange, et l'auteur trouvé mort le lendemain. Deu\ vieux seigneurs que la faiblesse de l'âge avait retenus dans la capitale, Del Fresno et Mansera, invités à reconnaître le nouveau roij avaient fièrement rejeté ses offres, a Je n'ai qu'une foi, répondit Mansera, et qu'un roi; tant qu'il vivra, je ne puis en reconnaître un autre (2). » Le même sentimentdominait dans les campagnes. « Les peuples, de
(1) Dépêche de Torcy à Noailles, 7 septembre 1710^ dans les Mé^ moires de Noaillos, tome IV.
(2) Mémoires de Saint-Philippe» Dangeau, Joumaly 9 novembre 1710.
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Faveude Tarchiduc, étaient si attachés au duc d'Anjou, que tout Tavantage à espérer de la victoire se réduisait à quelques contributions pour payer les troupes, » et encore le pillage des églises par les Anglais et les Hollandais, la vente à Tencan des calices et autres vases sacrés, exaspéraient si fort les esprits, qu'on aimait mieux brûler les provisions que d'en laisser Tusage à des impies et des sacrilèges.
Fort de ces garanties, et comptant sur les différents corps de troupes qu'il avait en diverses provinces, Philippe V rejeta d'abord l'offre de la Sicile et de la Sardaigne; il ne se montra pas pi us satisfait de la perspective d'y ajouter peut-être Naples; il ne consentit à abandonner que ce qui n'était pas le continent de l'Espagne et les Indes (1). Il écrivit à Louis XIV qu'il aimait mieux attendre en combattant ce que Dieu déciderait de lui, que de décider lui-même de son honneur, de sa gloire, et de l'intérêt de ses peuples par un consentement volontaire (2). En même temps^ au nom des chances favorables qu'il croyait entrevoir, il réclamait de nouveau l'assistance de la France en lui promettant le succès. Les grands d'Espagne réunis à Valladolid en firent autant; dans une lettre commune adressée à Louis XIV, ils s'engageaient à former une bonne armée espagnole; et, si le roi leur accordait un secours indispensable dans les difficultés pi^sentes, ils répondaient de la victoire par la communauté des efforts.
(1) Mémoires de Noailles, tome III.
(2) Lettre de Philippe V, 25 septembre.
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Les événements leur donnèrent raison . Louis XIV, frappé de leurs arguments, voulut éprouver ce que vaudraitlesecoursdemandé,etenIesencourageantpar lààtoutoser, il assura leur triomphe. L'archiduc, en avançant sur Madrid, avait dégarni la Catalogne; une diversion sur cette province étant facile et opportune pour délivrer la Castille, Louis XIV renforça son armée de Roussillon, et ordonna à Noailles d'entrer en Catalogne. Vendôme, qui venait de rejoindre Philippe V, ralliait d'autre part les débris des troupes es- [)agnoles, et en formait rapidement une armée respectable. L'archiduc, déconcerté par le désaveu général des populations, n'osant .pas même loger à Madrid, demeurait oisif près de cette ville, sans autre soin que de leverdescontributionsquiirritaient déplus en plus la haine des habitants; pour agir avec plus de décision, il attendait l'arrivée d'une armée portugaise. Les premières manœuvres de Vendôme eurent pour effet de rendre cette jonction impossible, et au contraire permirent aux Espagnols de rallier leurs troupes d'Estramadure (7, 17 octobre 1710). Au même moment, Noailles ayant franchi les Pyrénées, l'archiduc crut prudent de ne pas se laisser fermer les montagnes de l'Aragon. Il s'éloigna de Madrid avec un 'détachement de deux mille hommes et reprit la route de Saragosse. Derrière lui, StahrenbergetStanhope conduiî^aient plus lentement le gros de l'armée. Furieux d'être réduits à reculer, ils s'en vengèrent d'abord sur Tolède, en pillant autant qu'ils purent les habitants, en détruisant à moitié le palais de l'Alcazar, œuvre de
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Charles-Quint, à Taide de l'huile, du goudron et de barils de poudre. Sur la roule, le long du Tage et du Hénarès, ils pillaient les églises, volaient les vases sacrés, frottaient des saintes huiles leurs chevaux et profanaient les hosties consacrées (1 ) ; souvent aussi leurs traînards tombaient aux mains des Espagnols qui les punissaient sans pitié. Tout à coup, dans les montagnes qui séparent T Aragon de la Castille, leur armée fut coupée en deux. Stanhope, qui marchait à Tarrièregarde, perdit de vue Slahrenberg. Il avisa la petite ville de Brihuéga et sV arrêta pour la nuit. Vendôme averti accourutsansdélai etcommença uneattaqueque Tenthousiasme des Espagnols rendit furieuse (8 décembre). L'Anglais avait eu le temps de se barricader à l'entrée des rues par des amas de charrettes, de poutres et de meubles. Quand il vit que ses barricades allaient être forcées, il y mit le feu s'enveloppantd'uQ incendie pour se rendre inaccessible. La flammen'ar* réta pas les Espagnols ; ils sautaient par-dessus à l'aide de leurs baïonnettes, comme d'une perche, et pénétraient ainsi dans la ville. Stanhope, cerné de tout« parts, épuisé de munitions, fut contraint de se constituer prisonnier de guerre avec tout son corps d'armée, c'est-à-dire deux généraux et cinq mille soldais. Stahrenberg, rappelé par le bruit du eanon, était revenu sur ses pas. Vendôme qui le cherchait le rencontra le lendemain près de Villa viciosa (10 décembre 1710). Là s'engagea une seconde bataille, pli»
(1) Mémoires de Saint-Philippe.
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rude que la première. Tour à tour les Autrichiens et les Espagnols plièrent et revinrent à la charge. A la fin, une lutte héroïqueentre les grenadiers de Stahrenberg et les cavaliers de Philippe V était encore indécise, lorsque, la nuit arrivant, Stahrenberg se relira der« rière un bois, encloua ses canons, brûla ses bagages, etdèslepointdujours'échappaàla&veurd'unbrouillard. Vendôme, qui s'attendait à recommencer, ne trouva plus de l'armée ennemie que les morts nom-* breux qu'elle avait laissés sur le champ de bataille. Faute de vivres, il ne put la poursuivre avec toutes ses troupes, mais par sa précipitation à fuir, elle avouait elle-même sa défaite.
Les Autrichiens essayèrent de s'attribuer l'honneur delà journée. L'archiduc,à Barcelone, fit chanter le TV Z)^ti/7t, et expédia à Milan et à Naples l'oindre d'exprimer laixiémeallégresse.IlsufKt,pourledémentir,de suivre jour par jour les conséquences de la bataille de Villaviciosa. Stahrenberg fuyantnes'arrête nulle part; les chefs de bandes, lancés à sa poursuite par Phir lippe V, lui enlèvent tous ses équipages et lui tuent deux mille hommes.avant son arrivée à Saragosse.il ne peut s'arrêter à Saragosse, il n'a que le tempsde faire jeter dans TËbre les munitions de guerre et de bouche amassées dans cette ville, et dès le 4 janvier 1711, Phi* lippe V et Vendôme reprennent triomphalement possession de la capitale de l'Aragon. Il rentra enfin en Catalogne avec cinq mille seulement des trente mille hommes qui avaient cru conquérir Madrid (1), et il y {1) Mémoires àe Berwiok, d'autant plus d%iie de foi qii*ll ne oon-
demeure dans l'inaction à côté d'une armée française qui, depuis le 16 décembre, assiégeait Girone. Le duc de Noailles, par la prise de Girone le 25 janvier 1711, donna à la victoire de Villaviciosa le complément incontestable: Philippe Vétaitbieale vainqueur,etpar sa victoire, roi d'Espagne pour toujours. Il n'appartenait plus à personne de lui contester sérieusement ce titre.
En France, la joie de la victoire de Villaviciosa fut d'autantplus vive qu'elle était inespérée. On n'avait vu qu'avec inquiétude Philippe V tenter encore la fortune des armes après l'entrée de l'archiduc à Madrid ; le salon de Marly, peuple incrédule et vraiment endurci, selon l'expression du duc de Noailles (I , avait refusé de croire la délivrance possible. Quand le succèseut substitué levainqueurau téméraire, Paris et la Cour exhalèrent une satisfaction générale. Les anciennes fautes de Vendôme furent oubliées; il remonta à son ancienne importance, parce qu'il était heureux. Lliistoire métallique (depuis longtemps il ne nous est guère arrivé de la citer) reprit son œuvre parunemédailledontladeviseannonçaitunesituation nouvelle que les événements n'ont paschangée; le retour de la victoire, Victoria redux. Il convient pourtant de relever deux contradictions à ces espérances^ elles témoignent combien le besoin de la paix dominait dans certains esprits l'amour, toujours un peu
teste pas le mérite de la résistance glorieuse de Stahrenberg pcodani la bataille.
(l) Mémoires de Noailles, tomelH : lettreà VendômOf janyiernil.