CONGRES D'UTRECHT
Bas àrélecteurdeBavière(2 janvier 1712). Néanmoins docileauxinstancesdeceluiàquiildevaitsacouronney il remit à Louis XIV un plein pouvoir pour traiter en son nom à Utrecht, promettant de ratifier tout ce que le roi très-chrétien Ruraii traité, convenu et cédé , avec la reine de la Grande-Bretagne et les Etats-Généraux des Provinces-Unies (28 décembre 1711).
Dès que les passeports, si longtemps retenus par Buys, eurent été enfin expédiés, les plénipotentiaires français partirent pour Utrecht (6 janvier 1712). L'accueil qu'ils reçurent en chemin prouvait déjà combien la situation était changée. On ne se cachait plus pour les recevoir; il n'était plus question de rendez-vous nocturnes sur des vachts. Maintenant c'était le canon qui saluait leur arrivée dans toutes les villes où les Hollandais tenaient garnison (1). Les seules villes qui . leur refusèrent cette marque d'honneur furent. celles où commandaient les officiersde l'Empereur ; ils alléguèrent que, leur maître ne voulant prendre aucune partà la négociation, ils ne pouvaient reconnaître par une démonstration publique les négociateurs français (2). Mais cette opposition ne fut pas longue. La reine d'Angleterre avait adressé à chacun des alliés une invitation pressante d'envoyer au plus tôt leurs nainistres pour participer à V œuvre pieuse et salutaire
de faire pour ma camerera mayor plus que les reines qui m'ont précédée cal fait pour les leurs. Elle n'en abusera pas, et on ne doit pas craindre qu'elle entretienne de grandes armées qui puissent faire pour à ses voisins. »
(1) Mémoires de Torcy, quatrième partie.
(2) Torcy et Dangeau.
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d'une paix solide (1). Cet appel fut entendu même de rEmpereur : avant la fin de janvier, il faisait dire aux États-Généraux qu'il ne s'opposerait pas à une bonne paix, et il nommait trois plénipotentiaires dont le |)remier était le comte de Sinzendorf. Ainsi, Taseendant de l'Angleterre favorable à la France entraînait toutes les volontés. Il convient pourtant de ne pas se faire illusion sur les services rendus par les Anglais à LouisXIV. Le gouvernement delà reine Anne voulait la paix, et la voulait même honorable pour la France. Il ne s'est pas départi de cette intention; c'est lui qui a fait cesser la guerre, et qui a aidé très-utilementLouis XIV à sortir de ses embarras avec honneur. Mais il n'a jamais renoncé à ses intérêts propres nia ceux de sesalliés. Il a eu soin de prendre pour lui toutes ses sûretés, il a réclamé et recueilli sa bonne part desavantages de la paix. lia traité ses alliés comme lui-même ; il ne voulait pas qu'onl'accusâtde les avoir trahis; tout en rejetant et faisant échouer leurs exagérations, comme il leur avait promis une satisfaction raisonnable, il s'est attaché à la leur faire obtenir contre les résistances de la France ; l'Empereur seul, par une obstination aveugle, s'est privé en partie de cette protection. De là les difficultés qui vont ralentir la marche du congrès, des exigences, des surprises parfois pénibles à LouisXIV, et plus de sacrifices nécessaires que le roi ne se l'était peut-être promis de la première apparence des négociations.
(1) Actes et Mémoires de la paix d'Utrecht, tome I*\
CONGRÈS d'uTRECHT 543
Au début, les propositions françaises ne satisfirent guère que les Anglais. Elles étaient^il faut bien le dire, un peu vagues ou restreintes pour les autres alliés. La barrière des Hollandais seréduisaità quelques villes secondaires en échange desquelles le roi redemandait la plupart des villes qu'il avait perdues depuis 1708 ; la partdeTAutricheétait bornée au Milanais et au royaume de Naples ; celle de TEmpire aux frontières de Ryswick et à la reconnaissance des titres princiers dont se paraient' maintenant les maisons de Brandebourg et de Hanovre; celle du duc de Savoie àdes restitutions réciproques. L'articledu commerce, laiît avec la F/*ance qu'avec l'Espagne, étaitle seul qui contînt des avantages explicites. Aussi les alliés s'empressèrent-ils d'op,)Oser à cette parcimonie un excès d'avidité. L'Autriche, comme toujours, ne comprenait rien en dehorsde son vieuxdroit;elle réclama pour elle toute la monarchie espagnole sans aucun dédommagement en faveur de Philippe V, et pour Tempire la restitu tion de tout ce quiavaitété cédé à la France par les traités de Munster, de Nimègue et de Ryswick. Le Portugal, servant fidèle et intéressé de l'Autriche, voulait que toute la monarchie espagnole revînt à cette maison, saufce qui devait en être démembré pour lui. Le roi de Prusse, par ce système de pièces et de morceaux épars qui jetait un peu partout les jalons de sa puissance en attendant la réunion, voulait dans les Pays-Bas la haute Gueldre, en France les biens patrimoniaux de la maison d'Orange, à l'entréedela Suisse les terres de Neufchâtel et de Valengin, et comme
barrière contre la France, la partie de la Franche Comté entre Neufchâtel et le Doubs jusqu'en face de Besançon, qu'il appelait modesiemeni une petite lisière. Le due de Savoie, outre les restitutions, convoitait Montdauphin, Briançon et le fort Barraux. Les États-Généraux trouvaient tout simple qu'on leur remîtentre les mains, pour les restituera l'Empereur, les restes des Pays-Bas espagnols encore occupés par les armes de la France, tels que Luxembourg, CharleroietNieuport, et pour eux-mêmes, à litre de barrière, les villes et territoires de Menin, Lille, Douai^ Tournay, Aire, Saint- Venant, Béthune, Ypres, Wai^ neton, Comines, Cassel, Valenciennes, Condé et Maubeuge.Ënfînlescerclesallemandsneprétendaient rien hiisserà la France en Alsace, ni en Lorraine. Ils prouvaient, dans un volumineux mémoire, par l'histoire et par le droit, que la France était trop prés du Rhin; que déjà, par l'acquisition des Trois-Évéchés, elle était devenue maîtresse de la liberté allemande; que, par l'autorité qu'elle s'était arrogée en Alsace, elle rendait un bon nombre de princes allemands aussi inutiles à l'empire que l'était le duc de Lorraine. La nécessité et l'équité commandaienldonc cette l'eslitution; et il en devait d'autant moins coûterauroi de France que c'était, au fond, ne rien donnerde son royaume, mais seulement rendre ce qui de tout temps avait appartenu à l'Empire. En dehors de ces demandes personnelles, plusieurs des alliés sollicitaient pour les réformés français la liberté de conscience, et au moins pour ceux qui s'étaient établis en Hollande
OU dans les Etats de Brandebourg, la restitution de leursbiens, ou le droit de vendre ceux qu'ils possédaient eneore en France, et pour leurs familles la liberté de venirles rejoindre (1).
Des prétentions si contraires annonçaient de longs etopiniâtres débats. Déjà même on ne pouvait s'entendre sur la forme des discussions. Les alliés voulaient tout traiter par écrit ; les Français, appuyés des Anglais, pour éviter les longueu rs interminables d' une pareille, manière de jprocéder, refusaient de s'expliquer autrement que de vive voix. Les négociations à peine entamées commençaient à languir, lorsqu'une catastrophe dans la maison royale de France vint les arrêter pour plusieurs mois. Il convient d'interrompre ici l'histoire du congrès pour considérer et apprécier un événement qui en a si gravement suspendu la marche.
Depuis la mort du Dauphin, toutes les pensées en France se tournaient vers le duc de Bourgogne, héritier présomptif et immédiatd'un vieux roi. Louis XIV, pour former son petit-fils au gouvernement, l'avait appelé au conseil, et ordonné à tous les ministres d'aller chez lui au moins une fois par semaine, et toutes les fois que le prince les manderait, pour l'instruire et lui rendre compte de tout. Il ressort assez clairement des témoignages contemporains, que le jeune homme avait compris sa situation nouvelle, qu'il s'ap-
(1) Actes et Mémoires de la paix de Ry8wick,U)me !«<': Demandeg spédfiqaes oo PostukUa specifca des divers alliés, du 5 mare 1712.
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pliquaitàconnaîtrelesafFaires, età réformer son caractère sauvage et sa dévotion étroite, de manière à satisfaire à la fois madame de Maintenon, Pénelonel Saint- Simon (1). Son importance en grandissait de jour cd jour, et sa femme commençait à faire une grande figure dont elle n'était joew fâchée. Cette considération s'étendait insensiblement de luiàsesamis, etleurat' tirait les hommages de quiconque aspirait aux bonnes grâces du roi prochain par l'intermédiaire de ses confidents connus. Saint-Simon, qu'il admettait assez souvent à des téte-à-tête d'affaires, jouissait déjà intérieurement de cette puissance, et regardait avec nn sourire dédaigneux les courtisans dont il croyait tenir les destinées entre ses mains, «c Je garnissais, dit-il, « toutes mes poches deforcepapierstouteslesfoisqae
(1] Maintenon» Lettres: « M. le Dauphin s*applique fort aux affaires et se rend plus affable aux courtisans. Madame la Dauphiue, en prenant une place plus haute, devient plus jolie et plus attentive qa>lle n'a jamais été; elle fait une grande figure et n'en est pas fâcbéi
(16 mai 1711) Le premier est moins sauvage, l'autre aime mieox
le lansquenet (15 août 1711). »
Fénelon, Lettres ; « Il revient par lettres do la cour que P. P. fait très-bien, et que sa réputation, qu'on avait attaquée, commence ) devenir telle qu'elle a besoin d*ôtre pour le bien public (9 juin 1711)... J'entends dire que M. le Dauphin fait beaucoup mieux. Il a dansa place et dans son naturel de grands pièges et de grandes ressources. Quand il prendra la religion par le fond, sans scrupule sur les minuties, elle le comblera de consolation et de gloire (27 juillet 1711)... J'entends dire que P. P. fait mieux, que sa réputation se relève, et qu'il^ aura de l'autorité. Il faut le soutenir, lui donner le tonr des affaires, l'accoutumer à voir par lui-môme et à décider. Il faut qnil traite avec les hommes pour découvrir leurs finesses, pour étudier leurs talents, pour savoir s'en servir malgré leurs défauts (34 août 1711). » On voit par ces citations que Féndon ii'ex{iriiiie eMoreqw des espérances, mais il constate un progrès.
« j'allais à ces audiences^ et je riais souvent en moia méme^ passant dans le salon^ d'y voir force gens a qui se trouvaient actuellement dans mes poches, et d qui étaient bien éloignés de se douter de Timpor^ « tante discussion qui allait se faire d'eux (]). » Mais le ministre désigné partons^ et le plus utile à gagner, c'était Férielon. Ses relations intimes avec le duc de Bourgogne étaient bien connues, malgré le mystère dont ils avaient soin de les couvrir, et l'on ne trouvait pas de meilleure certitude de plaire à l'élève que de plaire à l'ancien précepteur. Aussi Cambrai était le rendez-vous des gens de la Cour et des principaux officiers que la guerre amenait et retenait dans cette région. LeurafBuenceétait un véritableaccaW(?m^/î/{2), selon un mot du duc de Cbevreuse, et faisait craindre aux anciens amis de l'archevêque qu'il n'eût pas le loisir de venir les visiter dans leurs châteaux.
Avec moins de morgue que Saint-Simon assurément, mais dans l'impatience de mettre la main aux affaires pour les réformer, Fénelon élaborait, de concert avec le duc de Chevreuse, à l'usage du duc de Bourgogne, un plan de gouvernement qui abordait toutes les questions politiques, militaires et civiles (nov. 1711). Il serait facile d'en faire ressortir tous les défauts . Nous y avons déjà relevé (voir ch . XL, page 380) cette préférence pour les nobles qui leur réservait tous les grades de Tarmée, et, autant qu'il serait possi-
(1) SaÎB^imon^ MémoireSy tome VI« chapitre ix,
(2) Chevreuse à Fénelon, 4 septembre 1711.
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ble^ toutes les fonctions importantes de la magistrature. Ici nous signalons l'imprévoyance^ sous forme d'amour pour les contribuables^ qui propose Tabolition des contributions indirectes^ c'est-à-dire de la ressource principale de l'État qui porte sans exception sur tout le monde^ et ne s'occupe pas d'abolir les exemptions de la taille parce qu'elles profitent aux privilégiés (1). Nous regrettons aussi ce besoin excessif de la paix^ qui conseille d'abandonner à Feanemi Cambrai et même Arras^ si la paix ne peut se faire qu'à ce prix, et^ la guerre une fois terminée^de réduire l'armée à 150^000 hommes^ de ne plusentrelenir à l'avenir de places fortes, parce que les places et les garnisons sont une ruine pour l'État^ et de n'avoir qu'une marine médiocre sans prétention de lutter contre des puissances qui mettent toutes leurs forces sur mer. Il faut placer encore à côté de certains rêves du Télémaque des recommandations telles que cellesci : ce Jamais de guerre générale contre l'Europe; rien (K à démêler avec les Anglais, )» comme s'il dépendait de la France de n'être jamais attaquée par ses voisins et de n'exciter la jalousie de personne. Heureusement
(1) Nous avons eu plusieurs fois roccasion de faire voir que ces exemptions n'étaient pas aussi étendues qu'on le suppose généralement. Nous avons établi en particulier que le clei^ payait plus que la taille par ses dons gratuits, et d'ailleurs , Fénelon est d^avis qoe le clergé contribue sur ses revenus. Mais le nom seul de la taille était odieux, et c'est toujours avec ce nom qu'il a été facile d'ameuter le tiers état et les campagnes contre l'ancien régime. Un véritable bomme d'Étaty dans un plan qui atteignait toutes les branches de l'administration, aurait tenu à supprimer ce grief, en môme temps qu'à rendra l'impôt plus profitable à l'État et moins onéreux aux contriboablei.
quelques parties mieux méditées dénotent et honorent l'ami du peuple et le défenseur des bonnes mœurs.
II veut des états provinciaux partout pour mesurer les impôts sur la richesse naturelle du pays et lecommerce qui y fleurit^ et des états généraux réguliers^ réformateurs au besoin des états provinciaux, étendant leurs délibérations à toutes les matières de justice^ de police^ de finances, de guerre, d'alliances et négociations de paix, d'agriculture et de commerce. Il entend déshonorer la bâtardise pour réprimer le vice et le scandale; ôter aux enfants bâtards des rois le nom de princes; ôter à tous les autres le rang, le nom, les armes de gentilshommes. Le chapitre le mieux pensé, le mieux expliqué est celui de VÉglùe, où il pose nettement les bornes des deux puissances, la spirituelle et la temporelle; réclame pour l'Église la liberté entière au spirituel, et reconnaît à l'Élat le droit d'agir au temporel avec le clergé comme avec les autres sujets. « Le prince est maître pour le tempo- <c rel, comme s'il n'y avait pas d'Église; l'Église est a maîtresse au spirituel comme s'il n'y avait pas de « prince. »
Tous ces projets s'évanouirent en un moment. Une nouvelle leçon, une nouvelle expiation était réservée à Louis XIV. Le roi orgueilleux, le dominateur arrogant, avait été puni par les désastres d'Hochstett et d'Oudenarde^ par les angoisses de la misère générale, par les humiliations de La Haye et de Gertruydenberg. Mais le mari publiquement infidèle, le père de famille coupable d'une préférence effrontée pour
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ses bâtards^ n'avait fait encore qu'entrevoir le châtiment dans la mort du Dauphin son fils^ si même il l'avait compris. Il fallait^ pour son instruction et pour celle du monde^ qu'il fût frappé dans son affection la plus sensible et la plus connue^ et que^ sur les cercueils entassés de ses descendants légitimes^ il eût à craindre de ne laisser d'autre postérité que ces bâtards qu'il avait pris tant de plaisir à rapprocher du trône. Tout à coup le 7 février 1712, la duchesse de Bourgogne fut prise de violentes douleurs à la tête, et bientôt d'une rougeole de mauvaise nature qui tourna sans rémission à la mort (12 février). Le duc de Bourgogne, accablé de ce malheur, essaya en vain de lutter contre la tristesse par le travail; il fut presque immédiatement saisi de la même maladie, et mourut, le 18 février, six jours après sa femme. Ils avaient deux enfants : le duc de Bretagne âgé de cinq ans, le duc d'Anjou âgé de deux ans. La rougeole les envahit à leur tour, et avec des symptômes si alarmants que le roi ordonna de les baptiser immédiatement et de prendre pour parrains et marraines ceux qui se trouveraient dans la chambre. LeSmars, le duc de Bretagne succomba; le due d'Anjou échappa seul par les soins de sa gouvernante. Trois générations de rois avaient disparu en moins d'un an (du 14 avril 1711 au 8 mars 1712),
Cette rapidité de morts dans la même famille frappa profondément Louis XIV» La duchesse de Bourgogne n'était pas sans doute irréprochable. Ses amis les pi us déclarés ont avouié ses intrigiies galantei
(Maulevrier, Nangis), qui auraient, dit Saint-Simon, compromis une femme moins universellement aimée (1). Le soin qu'elle prit en mourant.de changer de confesseur, comme si elle eût redouté un traître dans celui que le roi lui avait donné, suscita même bien des conjectures. Mais le roi, comme le dae de Bourgogne, ignorait absolument ses faiblesses, aussi bien que sa connivence politique avec le duc de Savoie son père, qu'il ne découvrit qu'un peu plus tard. Elle était son enfant d'adoption, la joie de sa maison; sa perte lui fut une douleur si vive, si flagrante, que Saint-Simon, ne pouvant la nier, s'en venge en l'appelant la seule véritable que le roi ait iamais eue. M"® de Maintenon, mieux informée des légèretés de la princesse et habituée à l'en réprimander vivement, exprime elle-même des regrets inconsolables. « On ne se console pas ici, écrit-elle un mois après; on ne sait où donner de la. tête; jamais princesse ne fut plus regrettée. . . Eh I mon cher duc, qui ne l'aurait aimée? » Et elle s'obstine dans ces sentiments contre les révélations ultérieures qui semblent venir tout exprès pour la désabuser : « Je pleurerai toute ma vie M"' la Dauphine; en vain on m'apporte tous les jours des choses qui me font croire qu'elle m'aurait peut-être donné de grands déplaisirs, je la pleurerai toujours (2). » Le deuil du duc de Bourgogne avait commencé pour
(1) SaintpSimon, tome HI, anDée 1704 : SouventradeM°>«deGaylui, dernières lignes.
(2) Lettres de Maintenon au duc de Noailles, 18 marg, avril 1712.
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ainsi dire avant sa mort. Dès les premiers symptômes du mal^ le roi avait fait voir par ses embrassements^ par ses soins redoublés, par sa vigilance et son empressement auprès des médecins^ combien il souffrait du résultat pressenti. L'anxiété détermina chez lui de violents maux de tète qui exigèrent une saignée et donnèrent à craindre pour sa santé. Il ne voyait presque personne; il soupait seul; il venait et revenait sans cesse auprès du lit du malade. Au matin du sixième jour^ quand il apprit la catastrophe^ il jeta un cri qui exprimait toute sa douleur paternelle et ses poignantes inquiétudes de roi (1) : <c Je n'ai donc plus que vous! » dit-il au duc dcBerry en Tembrassant. De ses trois petits-fils^ en effets le second étant pour ainsi dire sorti de la famille parla royauté d'Espagne, le duc de Berry demeurait seul; et quant aux deux petits enfants du duc de Bourgogne, si même ils vivaient, c'était toujours une perspective accablante qu^une minorité dans les circonstances présentes où la paix n'était pas faite, où la guerre pouvait renaître de ces embarras domestiques. L'abattement se prolongea; dix jours après^ en rentrant de Marly à Versailles, « il ne voulut c( pas de respects en forme de sa cour^ comme « cela s'était pratiqué à la mort de son fils; il <c fit dire qu'il verrait tout le monde à la fois <c en arrivant (2); i> et remarquant dans ce monde
(1) Les mot8 soulignés sont de Sainl-Simon.
(2) Saint-Simon, tome VI, chapitre xvi.
la duchesse du Lude qu'il honorait particulièrement : « Madame^ lui dit-il, je ne suis pas en état de vous parler^ nous nous reverrons (1). » II se mit ensuite à examiner les papiers renfermés dans la cassette du duc de Bourgogne^ à lire les lettres des amis du jeune prince, Beauvilliers etFénelon. Cette lecture était bien faite pour donner un nouvel aliment à sa tristesse; en lui montrant quels conseils son petitfils avait reçus, elle faisait sentir quelles espérances pouvait inspirer une éducation conduite avec tant de conscience. C'est ce que M"' de Maintenon donne à entendre du roi et d'elle-même dans une lettre au duc de Beauvilliers, qui lui avait redemandé ses écrits et ceux de l'archevêque : «c Je voulais vous renvoyer tout ce qui s'y est trouvé de vous et de M. de Cambrai, mais le roi a voulu les brûler lui-même. Je vous avoue que j'y ai eu un grand regret, car jamais on ne peut écrire rien de si beau et de si bon ; et si le prince que nous pleurons a eu quelques défauts, ce n'est pas pour avoir reçu des conseils trop timides, ni qu'on l'ait trop flatté. On peut dire que ceux qui vont droit ne sont jamais confus (2). »
Une rumeur affreuse, qui avait parfois le grondement de l'émeute, ajoutait à la consternation. Ces coups redoublés sur de jeunes princes irritaient l'esprit public. Dans une société qui ne savait interpréter
(1) Dangeau, 27 février 1712.
[^ Lettre de Maintenon à Beauvilliers, 15 mare 1712, dans la collection des lettres de Fénelon, et dans Beausset, tome IV.
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que par le poison les morts subîtes ou prématurées^ on ne comprenait pas que la mère^ le père et l'enfant eussent disparu en trois semaines^ autrement que par un crime. Les médecins ne s'accordaient pas sur la cause de la mort; mais le nom de poison avait été prononcé; c'en fut assez pour faire criera l'empoisonneur^ et comme il fallait un coupable^ l'opinion s'en prit au duc d'Orléans, neveu du roi, sans autre charge probable que son irréligion et son immoralité connues, et le fameux sophisme : isfecit ctiiprodesi{l). Cet homme qui aurait voulu ne pas croire en Dieu, et qui ne croyait ni à la vertu ni à la probité, était bien capable de supprimer les princes qui lui barraient le chemin du trône, à lui ou au moins à son gendre, le duc de Berry . Le peuple n'hésita pas à prononcer le jugement par des clameurset des menaces sur son passage, soit quand il alla jeter l'eau bénite sur le corps du duc de Bourgogne, soit pendant qu'il conduisait à travers Paris le convoi des deux époux. La cour, comme le peuple, le dénonça, en affectant de le fuir, en le laissant seulpartout où il se présentait, à Marly ou à Versailles. Le roi soufi^rail cruellement de cette émotion générale. Quoi! son neveu, le mari d'une de ses filles chéries (bâtardes), et dont il avait adopté la fille en la mariant à son dernier petit-fils, il faudrait le croire coupable de tant d'horreurs, et^ s'il était coupable, lui couper la tête! Il y avait dans cette opinion désolante, disait Maréchal son chirurgien, de quoi Tassassiner,
(1) Le coupable est celui à qui le crime profile.
lefairemourir àpetit feu. Il ne s'arrêtait à aucun partie ni à ordonner des poursuites^ ni à proclamer l'indu Ipé innocent. Le duc d'Orléans s'étant présentéà lui pour demander des juges^ et offrant de s'enfermer à la Bastille en attendant le jugement^ il le reçut avec une froideur menaçante, mais refusa de l'emprisonner.Leduc insista pour qu'on arrêtât au moins son chimiste Homberg, deTAcadémie des sciences^ avec qui on le soupçonnait de chercher dans des sciences occul tes des secrets criminels. Leroi^ après beaucoup d'hésitations^ y consentit^ puis révoqua l'ordre^et peu à peu laissa tomber l'accusation. Son chirurgien. Maréchal, si Ton en croit Saint-Simon, l'avait enfin convaincu qu^il n'y avait aucune trace d'empoisonnement et que toutes les recherches n'aboutiraientà rien «Lui-même, en méditant à fond le caractère deson neveu, finit par reconnaître qu'il était plutôt capable de concevoir des crimes ou de s'en donner l'apparence, que de les commettre. «C'est un fanfaron de crimes, » disait-il un \o\xv: grand coup de pinceau que Saint-Simon admire pour lai ressemblance Juste et exacte. La suite a donné raison à Louis XIV. Leduc d'Orléans, devenu régent, et maître delà vie d'un enfant de cinq ans comme de l'État, n'a jamais été soupçonné, au milieu même de ses plus ignobles désordres, d'attentat contre ce pupillequiseul alors l'écartait du trône; et en laissant vivre le fils, il a suffisamment démontré qu'il n'avait tué ni le père ni le frère aine.
La mort du duc de Bourgogne a consacré sa mémoire. En ravissant à ses qualités personnelles, à ses
bonnes intentions^ le temps de se faire voir à Tœuvre, elle l'a laissé sur la bonne renommée que lui avaient faite d'avanee les promesses de ses amis et Tattente d'un règne qui devait êlre celui de la vertu. Ce n'est pas seulement Pénelon qui le pleure comme Virgilea pleuré Mareellus^ en quoi nous reconnaissons qu'ila fait beaucoup d'honneur au neveu d'Auguste (1) ; la plupart des Mémoires contemporains expriment la même douleur et les mêmes regrets (2), et la postérité les a longtemps répétés comme une sentence sansappel. Serait-ce ici le cas de rappeler ce mot d'un ancien: (K Ils sont aimés des dieux ceux qui meurentjeiines?» Le duc de Bourgogne lui-même^à sa dernière heure,se l'appliquait^ au sens chrétien, en se félicitant d'être enlevé si vite du milieu des iniquités. Après ce que nousavons constatéjusqu'ici^il pourrait n'être pas témérairedeleluiappliqueraussidansl'ordre temporel. Avec les insuffisances qui subsistaient encore enlui à trente ans, et en présence des systèmes qui attendaient
(1) Fénelon à Ghevreuse, 23 février 1712 : « Hélas I mon bon dac, Dieu nous a ôté toute notre espérance pour l'Église et pour l'État II a formé ce jeune prince, il Ta omé^ il Ta préparé pour les plus grands biens ; il l'a montré au monde : ostendent terris hune tontuR fata,ei aussitôt il Ta détruit, neque ultra essesinent. »
(2) Dangeau : c il est mort en lui le prince le plus sage et le plus religieux qui fût peutrôtre dans le monde. »
Berwick : c La perte de monseigneur le Dauphin fut très^seosibie à la France ; car elle envisageait son règne futur comme devant être, sinon la fin, du moins l'adoucissement de ses misères... MaisladinM Providence, soit pour récompenser ce héros chrétien ou pour nous priver d'un prince dont nous n'étions pas dignes, le fit passer de cette vie mortelle à une éternité bienheureuse. »