‹ Histoire du règne de Louis XIV; récits et tableaux (volume 5)Chapitre 127 sur 136 · VIEILLESSE DE BOILEAU Ô · texte numérisé non relu

VIEILLESSE DE BOILEAU Ô

leurs travaux, et en les admettant à tenir leurs séances au Louvre. L'estime et la réputation que les compagnies ont acquises depuis ce temps-là l'engagent de plus en plus à donner une forme stable cl solide à des établissements si avantageux (1).

Des écrivains de la première et grande époque, il reste encore Boileau : après Corneille, disparu par droit d'aînesse dès 1684, La Fontaine est mort en 1695, Sévigné en 1696, Racine en 1699; Bossuet meurt en 1704. Mais Boileau n'est plus qu'un vieillard; à l'exception de ses lettres intimes, il ne produit plus que la satire sur M Equivoque (1710) et sa discussion contre Leclerc. Quoiqu'on retrouve encore dans ces dernières œuvres sa fermeté de pensée, sa vigueur de style, il est dominé et comme enchaîné par les infirmités qu'il supporte assez mal. La description qu'il nous donne de son état explique son aflfkiblissement, et ne fait pas honneur à sa patience : « Je suis chargé c( d'incommodités et de maladies, et les médecins ne « me défendent rien tant que l'application. Oh! la sotte c( chose que la vieillesse!... La vieillesse m'accable de c( tous côtés; l'ouïe me manque, ma vue s'éteint ; je (c n'ai plus de jambes, et je ne saurais monter ni des- « cendre qu'appuyé sur les bras d'autrui. Enfui, je ne (( suis plus rien de ceque j'étais, et, pour comble de mice se res, il me reste un malheureux souvenirde ceque «j'ai été. J'ai quatre-vingts ans à soixante et onze... c( Oh la triste chose que soixante-douze ans (2) ! » Cette

(1) Isambert, tome XX, page 584.

(2) Lettres de Boileau à Brossette, 1708 et 17Ô9.

irritation lui rend plus sensible la perte de ses vieux compagnons de gloire et le pousse jusqu'à l'injustice envers l'infériorité de leurs successeurs. On raconte qu^ayskniivoiwèAe Diable boitetÂJCf de Lesage, entre les mains de son valet^ il le menaça de le chasser^ si ce livre couchait dans sa maison. Un de ses amis ayant commencé à lui lire R/iadamiste, il ne voulut entendre que deux scènes : « Quoi, monsieur, disait-il^ cherchez-vous à me hâter l'heure fatale? Voilà un auteur devantqui les Boyer et les Pradon sontde vrais soleils. J'ai moins de regret à quitter la vie, puisque notre suite enchérit chaque jour sur les sottises (1). »

Au contraire, celte période est la plus brillante de la vie littéraire de Fénelon ; car sans parler de ses ouvrages de controverse qui sont bien aussi des œuvres d'art, elle commence par la popularité du Téiémaçue et finit par la Lettre à F Académie française. Le Téléinaque^Aè^ son premier essai d'apparition (1699), avait eu toutes les faveurs du public, sinon de la cour. Imprimé partout, traduit dans toutes les langues, la passion qui y voyait la satire du grand roi contribua sans doute à lui donner celte gloire. Mais nous ne parlons ici que de l'approbation des littérateurs. Boileau y salua un poëtey un vengeur des anciens et surtout d'Homère. « L'avidité, disait-il, avec laquelle on le lit « faitvoirque, si on traduisait Homère en beaux mots, « il ferait l'effet qu'il doit faire (2). » C'est qu'il n'y a

(1) Boîœana,

i2) Boileau à Brossotle, novembre 1699.

IMPœŒÀNCË UTTÉBâ^E HE FÉNfiLON fS57

peut-être pas de livre pin* capable de faire aimer et comprendre à des Français la l>eauté de la simplicité grecque. Il i^ s'agit pas ici de justifier des plans de ^gouvernement impxtftàcables comme œiui de Salente, ni des tableaux de peuples parfaits, ^cximine ceuK delà Bétique, qu'on n'a jamais trouvés ici-bas, ni ces exagérations de vertu qui vont jusqu'à supprimer l'usage du vin, c'est-à-dire d'un don de Dieu. Ilnes'agitpas davantage d'examiner s'il convenait bien à Fénelon de ÉEiire la critique de Louis XFV pour l'instruction de son petit-iik. Pour notre part, nous croyons que tout précepteurconscieneieux a le devoir de préserver son élève des mauvais exemples, et surtout des mauvais exemples de la famille, parce qu'ils sont les plus dangereux, pourvu qu'il sache concilier la connaissance de la vérité avec le respect filial. Ce qui nous importe en ce moment, et ce que nous louons sans rése!*^ e, c'est ce style qui coule de source avec abondance (Voltaire), nombreux et liant plutôt que serw» ou coupé (l^liarpe), cette poésie descriptive, cette harmonie imitative qui donne à la prose la couleur^ la mélodie, l'accent, t'àme de la pDé<»e (Maury), el ces élans de l'esprit vers les idéet» pures qui s'eflforcent a détacher l'homme de ^es passions, des sensations naturelles, pour le réUiUUr d»i« sa dignité première. Des qualités semblal4e« ne ivocontreat dans un autre ouvrage, ehrétieo ^m^ sUégme^ qnî est resté é^lement classique : le Tiwité de Texisêmce de Dien^ dont la première partie fut publiée en 1712, Les lettres peuvent s'en fiaire honneur a usf^ bien <pi« la phi-

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losophie. La première partie démontre l'existence de Dieu par le spectacle de la nature et la coniiaissancf de l'homme en particulier; la seconde la démoutre par les idées intellectuelles. Autant l'une est rema^ quable parla richesse de Télocution, par le charme des images et des descriptions^ autant l'autre vaut par la clarté et la précision dans une matière aussi abstraite. Ce livre est sans contredit un des meilleurs qui aient été composés en français sur ce sujet; Laharpe y a reconnu le mérite, le plus rare el le plus précieux, d'unir le sentiment à la pensée, et dé répandre, sur un sujet qui exige toute la rigueur du raisonnement,uneélo(|uenceaffectueuseetpersuasive.Ar^.r«fence de Dieu, il conviendrait peut-être d'ajouter les Ijettres sur la Religion^ dont l'étendue fait autant de traités, adressées au duc d'Orléans sur sa demande, pour démontrer, s'il était |)ossible, à cet étrange esprit l'existence de Dieu, l'immortalité de l'àme et le libre arbitre de l'homme (1713). Mais le temps nous presse, et nous avons encore à consacrer quelques lignes à la IjCitre à F Académie française. C'est ici surtout qu'on est frappé de la liberté d'esprit, de la flexibilité d'intelligence, de l'étendue des connaissances de Féne Ion. On aurait pu le croire absorbé dans les travaux de sa lutte contre le jansénisme; il venait de publier cette grande instruction pastorale eu forme de dialogue dont nous avons parlé. Il avait le cœur brisé par la mort du duc de Bourgogne, parla mort du due de Chevreuse, par la mort du duc de Beauvilliers. Il se dégage, il s'isole de ces controverses el de ces afllic-

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tîons^ et il envoie à rAcadémie tout un traité de littérature (1714). Dacier, le secrétaire perpétuei/lui avait demandé^ au nom de ses confrères, son avis sur les travaux qui pouvaient être les plus convenables à TAcadémie par rapport à son institution. Féneion répond par des conseils dont l'exécution aurait constitué l'Académie souveraine de la langue et de tous les genres littéraires. Au dictionnaire il voudrait ajouter une grammaire utile aux étrangers, et en même temps aux Français desdiverses provinces, pourassurerentre eux l'uniformité par la conviction de la justesse des règles, et l'adoption discrète mais résolue de mots nouveaux pour satisfaire à l'expression des coutumes et des idées nouvelles. 11 demande un traité de rhétorique pour former de vrais orateurs par les principes de la saine éloquence et non par les formules vides des rhéteurs ; un traité àe poésie pour ramener les poêles au naturel et contenir leurs passions dans le vrai; un traité sur la tragédie pour la dégager enfin de cet emploi obligatoire de l'amour devenu en France un abns ridicule et dangereux, et de la vaine enflure qui est contre toute vraisemblance; un traité sur {^comédie pour en bannir le comique bas et grossier, et le lour i;racieux donné au vice; un traitésur l'Aw/w^pour y faire régner l'impartialité envers les individus et les nations, l'ordre et l'arrangement par les idées bien plus que par la chronologie seule, la peinture des mœurs et des formes de gouvernement. Enfin, comme il craint que la querelle des anciens et des modernes n'em|>éche raccoixl des esprits sur toutes ces ques-

lioHs^ il aborde lui-même cette querelle pour essayer de l'apaiser en faisant aux uns et aux autres la part du bien et la part du mal. Il propose « aux hommes qui « ornent son siècle de ne pas mépriser ceux que tant a de siècles ont admirés.» Il ne vante « pas les anciens « comme des modèles sans imperfections^ » et il souhaite au contraire « de voir les modernes victorieux « par l'étude des anciens qu'ils auront vaincus » • Ne dirait-on pas qu'il parle pour lui-même et qu'il enseigne par son exemple. Rien n'est plus moderne d'allures et de pensée que cette lettre àrAcadémie^ et rien n'a été plus inspiré par le souvenir et le souffle de l'antiquité. Les citations de Virgile, d'Horace, de Térence, de Plante, de Cicéron,etc., y jaillbsent pour ainsi dire à chaque phrase, comme pour mettre en latin la pensée française, et démontrent avec une grftce incomparable que les leçons du passé ne nuisent jamais au progrès. Aussi cette pièce est-elle i*estée, comme la dernière production de l'esprit du zvii' siècle, digne de ses plus beaux moments, et comme un des meilleurs ouvrages classiques.

Parmi les écrivains dont les commencements appartiennent au siècle de Louis XIV, et la fin au règne suivant, il convient de nommer Jean-Baptiste Rousseau qu'un autre poëte a appelé V Orphée de la France, et en faveur duquel on a quelquefois risqué l'épithète de grand. Assez malheureux au théâtre comme nous l'avons vu (tome V, chap. xxxvi), il s'était tourné vers la poésie lyrique, où il rencontrait peu de devanciers français^ et où il a pris un ran;;

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qu'il serait injuste de ne pas lui reconnaître. Singulier mélange de goûts et d'aptitudes contraires, il composait des hymnes religieuses pour le duc de Bourgogne et des épigrammes obscènes pour les libertins du Temple : David à la cour et Pétrone à la ville y comme on Ta qualifié. Il a célébré en Thonneur de Chaulieu la pureté des innocents banquets du Temple, et dans La Fare la vertu parée des attraits de la volupté; et il s'est fait un nom fameux [\) par ses poésies sacrées, paraphrases de psaumes et de cantiques de l'Ecriture sainte. Ses hommages au duc de Bourgogne, dont il a chanté le fils aîné (ode sur la naissance du duc de Bretagne), et aux princes dont il exaltait les mérites (ode sur la mort du prince de Conti), le protégèrent assez longtemps contre des inimitiés personnelles. A la fin l'àpreté de ses épigrammes détermina sa disgrâce. Accusé de couplets infâmes contre les habitués d'un café qu'il fréquentait, il crut en avoir découvert Tauteur véritable dans un de ses accusateurs. Mais quoiqu'il eût deviné juste, comme les preuves légales manquaient, il fut condamné par arrêt du parlement (1712) au bannissement à perpétuité « pour « avoir distribué des vers impurs, satiriques et difia- « matoires, et fait de mauvaises pratiques pour faire c( réussir l'accusation contre un autre». Ilavaitprévenu l'arrêt en sortant de France; ce fut contre lui une prévention impitoyable. « Il est allé, dit Dan-

(1) Dangeau l'appelle plusieurs fois fameux poèie^ un peu satirique : mars et décembre 1710.

(( geaii (l),(lans les villes ennemies de Flandre, ce qui « le condamne plus que le jugement du procès. » Il vécut désormais à l'étranger, et quelquefois dans la familiarité des ennemis de la France. Ces tristes aventures, peu honorables à l'homme, n'infirment pas le mérite de plusieurs de ses psaumes^ quoique en ce genre il reste trop souvent inférieur à la Bible, son original (2), le ton élevé et quelquefois sublime de ses odes ^ et la perfection de ses cantates y genre nouveau oii il n'avait pas de modèles et où il n'a pas eu d'imitateurs.

Au théâtre, depuis 1701, Crébillon cherchait la nouveauté et le succès dans les émotions yîolentes^ dans les situations terribles qui ont la prétention de forcer l'intérêt par l'épouvante, mais qui ne prouvent ordinairement que l'impuissance de toucher par le naturel. Il le disait lui-même : « Je n'ai pas à choisir; Corneille avait pris le ciel, Racine la terre; il ne restait que les enfers, je m'y jette à corps perdu. » Ses partisans l'ont proclamé « créateur d'une grande « partie qui lui appartient en propre, de cette terreur «qui constitue la véritable tragédie». Un père condamné à tuer lui-même son fils, sans passion, pour accomplir un vœu imprudent, un frère qui se venge d'une vieille offense en forçant son frère à boire le sang de son proprefils, unefillequi, comme l'Electre de Sophocle, prépnre la mort de sa mère pour venger

(1) Dangoau, 29 décembre 1710.

(2) Voir en particulier sa paraphrase de Vin eantti. CoHibien le iyrismo du poète hébreu est supérieur!

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^ son père assassiné par celte épouse infidèle ; de tels * sujets, empruntés à des temps où la Grèce était encore î cannibale, tranchaient fortement sur les habitudes du i théâtre en France et mêmesur les emprunts faits jus- I qii'alors aux traditions grecques. De là Idoménée, ( Atrée^ Electre, Cependant la terreur même faisait souvent défaut à Crébillon. Dans Idoménée il concentrait l'intérêt sur une rivalité d'amour ridicule entre le roi et son fils. Dans A/re^, après la belle scène où Atrée reconnaît son frère, il n'y avait plus, pendant trois actes, d'autre émotion que la scène féroce de la coupe de sang. Dans Electre y il n'osait pas laissera l'héroïne le caractère sauvage qu'elle a chez les Grecs, et mettait en action bien plus le dévouement de la sœur que là fureur de la filleparricide. Son style incorrect, inégal, quoique entremêlé de vers supérieurs, et quelquefois même de belles tirades, ne révélait encore qu'un écrivain peu habile à discerner le beau du faux brillant. Tout à coup, en 1711, il donna un chef-d'œuvre : Rhadamiste et ZénobiCy où, à l'exception du premier acte, tout était supérieur, la fable et le langage. La terreur y a sa part dans la haine réciproque de Pharasmane et de Rhadamisle, et la morale y trouve sa satisfaction dans le respect filial du fils triomphantde sa rancune. La politique est grande dans la haine du roi pour les Romains, et l'amour y est beau et vrai dans la reconnaissance des deux époux, dans la fidélité de Zénobieet dans l'honnêteté d'Arsame. Qu'on y joigne une conduite générale qui fait croître l'émotion de scène en scène, et ce st vie si fier dans la riposte

de Pharasmane à l'orgueil deCésar^ si palpitant quand Rliadamisle avoue Tétai de son àme^si tendrequand il a recouvré, malgré son erime^ le cœur de sa femme, et Ton comprendra que Crébillon ait pu croire un moment qu'il sérail u?i des tîvis poêles tragiques de\i France. Malheureusementce moment fut court. Crébillon n'avança plus que pour déchoir par Xerxès^^ SéniiramiSy et ne se releva jamais.

A Regnard^ (jui n'était pas tombé en désuétude, puiscjne le Légataire universel est de 1708, venait se joindre un nouvel auteur comique^ qui, pourn^étre pas poëte^ n'en doit pas moins compter parmi les écrivains, et surtout parmi les hommes d'esprit. Lesage; un de ceux chez qui pétille le plus vivement l'esprit irangais^ ne semblait appelé, à son début, qu'à copier les Espaguols, comme au temps de Scari*oiiel de Thomas Corneille, à mettre en français des comédies d'outre-Pyrénées. Il en avait déjà donné quelques-unes sans grand succès, quand il emprunta à l'Espagne l'idée, le cadre, non phis d'une comédie, mais d'un roman, qu'il remplit d'idées françaises. Il |)ublia en 1707 le Diable boiteux^ revue et satii'e de tous les états, de toutes les conditions, dont la vogue fut spontanée et universelle. Le diable Asmodée, délivré des charmes d'un magicien {>ar un jeune gentilhomme, pour remercier son libérateur, le promène par toute la ville, et en soulevant les toits des maisons lui fait voir les hommes de toute classe dans les secrets de leur vie, ou raconte leur histoire. Personne n'échappe à cette revue ; plus d'un personnage

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