LESAGE
vivant y est facile à reconnaître parmi ceu\ qui sont morts. Il y a là des aventures galantes qui ne sont pas de pures inventions^ de rudes camouflets aux gentilshommes et aux grandes dames^ à la justice^ même aux chanoines et aux moines. Quel attrait pour la malignité et combien chacun devait être pressé d'y trouver le portrait de ses voisins et amis! Toutes ces peintures sont si fines^ si éclatantes de traits d'esprit, et dans une langue d'un goût si irréprochable, avec un choix d'expressions dont aucune convenance ne peut s'alarmer. Aussi le succès en fut si prodigieux» qu'en peu de jours il n'en restait chez le marchand qu'un seul exemplaire ; deux jeunes gens de qualité se le disputèrent, dit-on, l'épée à la main, et le vainqueur emporta le volume. Après s'être si bien mis en possession de la renommée, Lesage pouvait aborder le théâtre avec plus d'avantage. Il fit jouer en 1708 Crispin rival de son maître , petite pièce sans caractère, mais tissu de reparties gaies ou mordantes assez serré pour ne pas laisser reposer le rire. Alors il osa s'attaquer à une classe puissante, celle des financiers ou traitants, et il donna Turcaret en 1709. L'entreprise était audacieuse, puisqu'il fallut un ordre du Dauphin pour décider les comédiens du roi à apprendre et représenter la pièce ; mais le succès fut en raison de la résistance même. La foule, ennemie de» financiers, accourut au théâtre comme on court à lu vengeance. « Le public, dit Lesage, aime à rire tilU « dépens de ceux qui le font pleurer (1). »
(1) CrUique de Turcaret ^par le Diable boiieuw i prmkf âiëk^tt^.
6M I.ES LETTRES DK 1700 A 1715
Turcarel n'est pas un drame savamment conduit, une action unieetbien liée; c'est plutôt une série de scènes, où apparaissent la sottise, rorgiieîl, Timprevoyance, les prodijjalités, les abus de pouvoir d'un financier enrichi, et à côté les roueries des coquettes et les friponneries des valets qui exploitent ses défauts jusqu'à le ruiner. «Nous plumons une coquette, dit «Frontin, la coquette mange un homme d'aflaires, « l'homme d'affaires en pille d'autres; cela fait un «ricochet de fourberies leplusplaisantdu monde (1);» telle est à peu près la marche générale jusqu'à ce que le même Frontin, voyantTurcaret ruiné, arrêté, etiuimême nanti de ce qu'il a volé à son maître, s'écrie pour conclusion : « Lisette, nous allons faire souche d'hon- « nêtes gens... voilà le règne de M. Turcarel fini ; le «mien va commencer.» Ce n'est donc pas dans l'ensemble, c'est dans les détails que réside l'intérêt; mais dans les détails quelle abondance de tableaux piquants, de situationscomiques,de traits de caractère, soit dans l'entretien de Turcaret avec l'usurier Rafle, soit dans ses rencontres imprévues avec sa sœur qu'il dédaigne et sa femme qu'il a reléguée en province, soit dans l'aplomb des coquins qui se consolent des dangers de leur état par la perspective du bénéfice, et disent avec Frontin : « Après quelque temps de fatigue et de peine, je parviendrai enfin à un état d'aise. Alors quelle tranquillité; je n'aurai plus que ma conscience à mettre en repos. » C'était bien là une comédie pia*
(1) Dernière scène du premier acte.
LA QUKSTION d'hOMÈRE 667
çant la société en face d'elle-^même, et, si Ton y joint le mérite du style qui ne se dément jamais^ c'était une œuvre littéraire. On pourrait s'étonner qu'après ce triomphe sur une grande scène, Lesage, qui devait bientôt écrire Gil-Blas, n'ait plus travaillé pour d'autres théâtres que celui de la foire. Mais outre le besoin de gagner de l'argent qui l'y entraînait,il cédait à un goût qui atteignait même les hautes classes. Il constate lui-même cette décadence, dans la Critique de Tnrcaret, quand il fait dire par le diable boiteux, en parlant du théâtre de la foire : « La plupart des femmes « y courent avec fureur. Je suis bien aise de les voir « dans le goût de leurs laquais et de leurs cochers. »
Puisque nous avons encore une fois nommé la décadence, finissonsparnnsujetoii elle est facileà reconnaître dans raffaiblissement du sentiment de l'art, dans la substitution de l'utilité positive aux beautés de l'imagination et de l'idéal. La querelle des anciens et des modernes reprit assezbrusquement sa vivacité en 1 713, par la rivalité de Lamothe et de madame Dacîer. Celte vraie femme savante avait traduit Homère dès 1699, et croyait bien, par sa préface, avoir mis désormais la gloire du prince des poëtesà l'abri de toutes les attaques des modernes. Elle fut tout à coup surprise par un hommage d'un nouveau genre rendu à Homeie, où elle ne pouvait voirqu'unoutrage, non-seulement au poëte, mais au bon sens. Lamothe-Houdard venait de traduire l'Iliade en vers, et il offrait son œuvre à madame Dacier (1713) ; mais cette traduction étaitplutôt une dégradation, une mutilation, une in-
suite sous les formes de la politesse et du dévouement. Pour mieux faire valoir Homère, pour ne lui laisser que ses beautés, le français l'avait abrégé, déformé, défiguré. De vingt-quatre chants, riliade était réduilc à douze. Tou les les longueurs ennuyeuses, loiiles les^roisièretés tant reprochées par les modernes, avaient disparu, et aussi lous les sentiments et toute la.poésie. Le bouclier d'Achille était changé, les circonstances de Va mort d' I lector réformées pour la plus grande gloire des deu\ héros, l'allégorie des prières était réduite à deuwers plats et sans image (1), etc., ete.Cequiaggravait encore le scandale, le roi donnait une pension de 800 livres à Lamolhe, et a le brevet de pension por- « tait que c'était pour avoir traduit l'Iliade (2) ; » et Fénelon prenait part à cette a marque d'estime (3) : » Fénelon dont Lamothe invoquait le témoignage se récusait danscetteaffaireet ne disait pas explicitement <|u'Homère fût supérieur à Lamothe. Madame Dacier, à 63 ans, reprit les armes, et publia contre Lamothe les Causes de la corruption du goût (1714). Elle y parle avec colère, avec mépris, quelquefois avec injures, mais aussi avec une grande raison. Lamothe riposta, quelquefois avec esprit; on vit se reformer deux partis, et la querelle n'était pas terminée à la fin de la régence.
Nous ne nous engagerons pas dans ces détails, qui excèdent d'ailleurs les limites decette histoire. Il nous
\\) Rigault, Querelle des anciens et des modemeSy page 371.
(2) Dangeau, Journal,
(3) Fénelon, lettre à Lamothe, 26 janvier 1714.