‹ Histoire du règne de Louis XIV; récits et tableaux (volume 5)Chapitre 21 sur 136 · LES AMBASSADES · texte numérisé non relu

LES AMBASSADES

c( a huit joars, une autre entrée, ma femme> votre « sœur et moi, bien malgré nous : c'était celle des am- <c bassadeurs de Hollande, que nous trouvâmes dans « la rue Saint-Antoine lorsque nous y pensions le (( moins; et il nous fallut arrêter pendant plus de deux (c heures dans le même endroit. Les carrosses et les lift vréesme parurent fort belles. » On sent que Téloge lui coûte un peu ; heureusement il s'en dédommage aussitôt parunecomparaisonàTavantagede la France. Quelques jours auparavant l'ambassadeur français en Hollande, Bonrepos, auquel son fîlsétaitattaché, avait fait son entrée officielle à La Haye avec beaucoup d'éclat et force rasades à la santé de nombreux personnages. Le bruit en avait retenti dans les gazettes. Racine en avait ludes détails encore plus complets dans une relation de son fils. Il s'en empare pour établir la su- * pérîoritéde la France sur la Hollande : « Je vois bien, <c parvotre récit etpar celui de la Gazette de Hollande, « que votre entrée était tout autrement superbe que « celle-ci (1). v

Sous ces airs de fêtes et d'amitié, s'agitaient des intérêts très-sérieux. Portland avait voulu profiter de l'occasion pour assurer une satisfaction nouvelle, un dernier gage de sécurité à Guillaume. Ce n'était pas assez pour le gendre de Jacques H d'avoir prémédité de si loin le renversement de son beau-père et d'avoir pris sa place. Ce n'était pas assez d'avoir contraint le roi de France à se dédire d'une opposition de dix ans,

(1) Racine, Lettres à son fils, 31 septembre 1698.

et à reconnaître le nouveau roi de la Grande-Bretagne comme un égal et un allié. Tant que Jacques II habitait Saint-Germain avec une cour et un état royal, , Guillaume n'était pas content ni tranquille; il voyait une menace dans cette ombre d'une ancienne puissance; il enviait au malheur cette consolation, à la vieillesse cet asile. Déjà, au congrès de Ryswick, dans leurs conférences particulières, Portlandavait abordé la question auprès de Boufïlers ; mais le Françaisavait éludé la solution sans formuler ni refus ni promesse, en insinuant que le roi ne consentirait jamais à reléguer au loin et dans une obscurité triste un parent, un ami dont il voulait au moins atténuer l'infortune par ses procédés, s'il était désormais impuissant à soutenir sa cause par la force. L'impatience d'obtenir la condition fondamentale de la paix, la reconnaissance par Louis XIV, avait empêché Portland d'insister. Au moment de l'ambassade, au milieu des amabilités qu'on lui prodiguait, il crut pouvoir revenir à la charge. Il alléguait les dangers de Guillaume, il présentait comme autant de tentatives d'assassinat contre son maître les efforts des Jacobites pour ramener leur roi en Angleterre, il dénonçait dans la situation de Saint-Germain un voisinagejustement suspect, la voie abrégée aux conspirateurs pour correspondre avec leurs complices d'outremer. De tels arguments n'étaient ni persuasifs ni même intéressants. Nous avons déjà vu ce qu'il fallait croire des imputations d'assassinat (Voir tome V, page504);etaprès que Guillaume avait tiré si bon partidu voisinagedel'Angleterreetde

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la Hollande pour conspirer son invasion , Jacques II avait bieneu ledroit d'user du voisinage de la France et de r Angleterre pour conspirer son rétablissement. L'agresseur ne devait s'en prendre des représailles qu'à lui-même. Le seul grief fondé, c'eût été que, depuis la paix, Jacques II eût renouvelé ses tentatives et que la France l'eût appuyé : or Portland ne pouvait formuler aucune plainte de cette nature. Il échoua donc complètement. Torcy, secrétaire d'État pour les affaires étrangères, lui répondit le premier que sa demande ne serait pas accueillie, qu'il serait même inutile de la soumettre au roi. Boufflers, Villeroi successivement lui firent prévoir le même refus. Portland s'obstina à aller jusqu'au roi, également en vain. Louis XIV répéta qu'il tiendrait sa parole et conserverait la paix à l'Europe en s'abstenant de tout ce qui pourrait nuire au gouvernement de l'Angleterre tel que la paix l'avait consacré, mais qu'il n'entendait pas refuser un asile à un parent, à un roi malheureux, ni le contraindre à partir. Rien ne fut changé aux habitudes de Jacques II et à ses relations avec la cour de France. On s'attacha seulement à épargner à Portland des rencontres désagréables. Les Anglais de Saint-Germain furent invilés à ne se présenter ni à Paris ni à Versailles, sur le chemin de l'ambassadeur de Guillaume. Portland fut toujours prévenu à temps et à propos pour ne passe trouver face à face avec le roi réfugié. Un jour, au moment de partir pour une chasse à Meudon, il fut averti par les soins du Dauphin que Jacques II s'y

trouverait. Il avait déjà mis ses bottes ; il dut' se débotter et rester chez lui. Ces contrariétés le poussèrent à se donner une petite satisfaction, trop vite même au gré de Guillaume. Il déclara que, Jacques II restant à Saint-Germain, le douaire de la reine Marie de Modène, dont le règlement avait été réservé àRyswick, ne serait pas payé par l'Angleterre. Guillaume craignait que cette négociation mal entamée n'embarrassât son envoyé dans sa conduite future (1). Il n'en fut rien cependant. Ce fut avec Portland que Louis XIV aborda le premier l'affaire de la succession d'Espagne.

Depuis tant d'années que la succession espagnole, avant d'être ouverte, faisait la principale préoccupation des politiques de toutes les nations, les avis en étaient venus à se partager entre trois candidats qui fondaient leurs prétentions sur leur parenté avec Charles II et ses prédécesseurs, à savoir : le Dauphin de France, le prince électoral de Bavière et l'empereur Léopold. Pour apprécier leurs titres, disons quelques mots des alliances de famille sur lesquelles chacun s'appuyait.

Deux fois, dans lexvii^ siècle, une double alliance matrimoniale avait été conclue entre l'Espagne d'une part, la France et l'Empereur de l'autre. Anne d'Autriche, fille aînée de Philippe III, avait épousé Louis XIII ; Marie-Anne, fille cadette de Philippe III, avait épousé l'empereur Ferdinand III. Plus tard, Ma-

(1) Mémoires de Torcy. Sirtema de Grovestins : Histoire desrivalités des puissances maritimes et de la France^ quatrième partie : Guillaume III et Louis XIV. Lettre de Guillaume à Ileinsius, février 1698.

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rie-Thérèse, fille aîaée de Philippe IV^ avait épousé Louis XIV; Marguerite-Marie, fille cadette de Phi-

lippeIV,avaitépousérempereurLéopold.LouisXIV et Léopold étaient donc fils de deux sœurs, maris de deux sœurs, cousins germains et beaux-frères. Dans les deux cas, la fille aînée du roi d'Espagne ayant épousé le roi de France, les princes français issus de ces mariages semblaient exclure par la primogénilure les princes autrichiens.

En second lieu, le mariage de Léopold avec la seconde fille de Philippe IV n'avait donné qu,'(ine fille, seule héritièredes.<iïx^its de sa mère. Cette fille, mariée à rélecteur de Bavière, était morte laissant un fils; mais ce fils prenait à son tour la place de sa grand' mère et excluait les princes autrichiens. Léopold, marié en secondes noces à une princesse palatine, et ses deux fils, Joseph et Charles, nés de ce second mariage, étaient exclus par le petit-fils de l'Espagnole Marguerite-Marie.

Léopold n'hésitait pas à nier les droits des Français elles droits du Bavarois son petit-fils. Contre les Français, il alléguait les renonciations souscrites par Anne d'Autriche et par Marie-Thérèse, et les actes des rois d'Espagneconfi rmantcesrenonciations.il existait une déclaration de Philippe III, dans laquelle, vu la re nonciation de la dame Anne, femme de Louis XIII, sa fille aînée, il transportait à la cadette, femme de Ferdinand III, \e nom de sa fille aînée et unique ^ et tous les droits à son héritage, si les mâles venaient à manquer Il existait un testament de Philippe IV, qui, en vertu

de la renonciation de sa fille aînée, Marie-Thérèse, femme de Louis XIV, appelait, à défaut des mâles, la cadette Marie-Marguerite, femme de Léopold, à V héritage universel de tous ses royaumes , états etségneuries ( 1 ) . Des titres aussi formels semblaient exclure sans réplique la postérité des aînées, et interdire toute préten tionàla France.

Mais si la postérité des cadettes était substituée aux aînées, la première cadette par rang de proximité était Marguerite-Marie, femme de Léopold, ou, puisqu'elle était morte, sa fille, Télectrice de Bavière, ou, puisque Téleclrice était morte aussi, son ayant droit, son fils, le prince électoral. Si ce n'était plus le Dauphin de France, c'était le prince électoral de Bavière qui excluait l'Autriche. Mais Léopold n'était pas plus embarrassé pour frustrer son petit-fils le Bavarois que pour éconduire son cousin le Français. A l'entendre, sa fille, en épousantl'élecleurdeBavière, avait renoncé à tous ses droits sur l'Espagne; la postérité de lacadetle Marguerite-Marie élait déchuepar là aussibien que la postérité de l'aînée Marie-Thérèse; les deux filles de Philippe IV étaient également déboutées de toute prétention à la succession d'Espagne. 11 n'y avait dès lors à chercher d'héritier que dans la postérité de Philippe III; et comme, dans cette descendance, Louis XIV était écarté par la renonciation d'Anne d'Autriche, Léopold restait seul à recueillir par sa

(1) Voir ces actes dans le manifeste de l'empereur à propos de Tavénementde Philippe V, dans Dumont : Corps diplomatique, tome VIU.

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mère tout l'héritage qu'il ne permettait pas au prince de Bavière de recueillir par la sienne.

L'incomparable rapacité de la maison d'Autriche était seule capable de croire à de pareils arguments. En admettant contre les prétentions de la France la validité des renonciations tant alléguées, il étaitbeaucoup moins facile de condamner le prince électoral sur ces raisonnements de circonstance inventés par le grand-père contre son petit-fils. Les renonciations elles-mêmes, à force d'être mises en avant et contredites, avaient beaucoup perdu de leur autorité. Elles avaient contre elles les propres aveux de Philippe IV ensignantlapaixdes Pyrénées (1), les aveux de ses ministres dans diverses négociations (2), les arguments déduits par Louis XIV dans son Traité des droits de la Reine Très-Chrétienne en 1667 (3), le silence de la paix d'Aix-la-Chapelle sur ces réclamations (4), et surtout le traité de partage éventuel conclu en 1668 entre LouisXIVetLéopold(5);àcetteépoqueoLisapremière

(1) Voir tome II, page 428 làTarticle delà renonciation, Philippe IV dit : « Ceci est une fadaise {"patarata) ; si les fils me manquent, ma fille hérite de droit. »

(2) Voir tome III, chapitre xvii, page 336 : les négociateurs espagnols déclarent qu'ils ae soucient de cette renonciation comme d'un gant,

(3) Tome III, ihid,, page 340.

(4) Tome III, ihid.^ page 368 : Observations sur le sens de la paix d'Aix-la-Chapelle.

(5) Tome XW^ibid.^ page 351. Louis XIV, appréciant ce traité, dit: « Ce fut une merveilleuse confirmation des droits de la reine, et un aveu fort exprès de la nullité des renonciations ; acte d'autant plus important qu'il était fait par la partie môme qui avait intérêt à les soutenir. »

femme vivant encore lui aurait apporté à lui-même la moitiédeiasuccessionespagnole,Léopoldnes'étaitpas avisé de remonter aux droits de sa mère pour revendiquer le lout; il reconnaissait à sa belle-sœur autant de droits qu'à sa femme et lui abandonnait l'a utre moitié pour la France. Sans doute la terreur de la prépondérance française avait disposé l'opinion plus favorablement pour l'Autriche; au début de la seconde coalition (1689), la Hollande s'était engagée à reconnaître Léopold pour l'héritier unique de la monarchie espagnole. Maisc'était unacte d'emportementqui serait révoquédès que lecalme ré tablidansles esprits laisserait voir ledanger pour l'équilibreeuropéen de réunir l'Espagne et l'Autriche en une seule puissance. La paix ne tarda pas à produire cet effet naturel. Si l'intérêt de la question espagnolegranditdans les esprits,cefut parce quelacrisedelasolutionparaissaitdejourenjourplus prochaine, bien plutôt que par adhésion aux appétits autrichiens : on croyait généralement à un partage, à une transaction entre les prétendants.

De Taveu d'hommes politiques ennemis de la France,les droits de Louis XIV, en dépit des renonciations, étaient les mieux fondés (1). Mais il importait à Louis XlVde bien déterminerdans quelle forme, dans

(1) Sirtema de Grovestins, tome Vil, page 54 : a II est incontestable que de tous les prétendants à la succession de Charles II, les droits du Dauphin, du chef de feu la reine de France, sa mère, étaient les mieux établis. Mais l'Europe ne pouvait tolérer de voir passer la couronne d'Espagne sur la tête do celui qui porterait un jour celle de France. La réunion de ces deux couronnes eût été la ruine de Tiadépendance du continent. »

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quelle proportion il en ferait usage. Réclamer toute la monarchie d'Espagne poiu' le Dauphin qui serait un jour roi de France, c'est-à-dire tripler Télendue de la France par un accroissemenj, aussi énorme dans les deux mondes, c'était une rupture insoutenable de l'équilibre qui sou lèverait toute l'Europe. Il était plus généreux et plus sûr de ne revendiquer qu'une part de la succession, etd'enlaisseruneàchacun des deuxautres concurrents: par ce systèmedesatisfaction réciproque, en accordant un droit à ses rivaux, il les forçait à respecterlesien. Toutefois, un troisième parti était encore possible. Si toute la monarchie espagnole était déférée à un prince français, non destiné au trône de France, la répartition actuelle des puissances était maintenue, etl'équilibre sauvegardé; lamaison d'Autriche perdait la monarchie espagnole, mais la France ne l'acquérait pas; toutau plus l'union de famille, lacommunautéde vues et de politique, qui avait rapproché jusque-là < l'Autriche et l'Espagne, s'établirait entre l'Espagne et la France; il y aurait bonaccord entre deux puissances; il n'y auraitpas absorption de l'une par l'autre. On va voir que cet accommodement, qui a fini par prévaloir, fut inspiré par les Espagnols eux-mêmes.

Le marquis d'Harcourt, ambassadeur de France en Espagne, avait ordre d'étudier les dispositions des grandsetdu peupleàl'égardde l'héritage de CharlesII. Il trouva la cour de Madrid sous l'autorité d'une reine allemande, sœur de l'impératrice, qui avait rempli d'Allemands les postes les plus considérables et le gouvernement des provinces, qui laissait ses favorites aile-

mandes s'enrichir des derniers débris de la fortune publique, qui favorisait les prétentions de l'Empereur à la succession . Celte reine, tenan t enmains le pouvoir, se donna le plaisir de braver la France, en ajout*nant pendant trois mois, sous prétexte de la maladie du roi, la réception officielle de l'ambassadeur français. Bile ne s'aperçut pas que, parcelle affectation de son autorité, elle achevait de la ruiner. Les grands d'Espagne étaient jaloux des Allemands ; le peuple imputait sa misère au gouvernement des étrangers; et, au contraire, il attendait beaucoup du roi de France qui avait fait à l'Espagne des conditions si avantageuses à la paix de Ryswick. L'apparition de l'ambassadeur français, et son argent bien distribué (1), firent reconnaître en lui un libérateur. Au bout de quelques semaines, d'Harcourt put annoncer à Louis XIV que le peuple attendait son bonheur de l'élévation d'un prince français au trône d'Espagne, que les grands appelaient aussi de leurs vœux un prince français pour maintenir l'intégrité de la monarchie, supprimer la vieille antipathie entre les deux nations, et délivrer l'Espagne des Allemands (2). Ces nouvelles circulèrent avec faveur à la cour lie Versailles. Dangeau en prend note le 16 mars 1698 : « Le marquis d'Harcourt « mande que les Espagnols n'ont plusd'a version pour « les Français, et qu'ils témoignent le désir d'avoir « pour roi un des fils de M. le Dauphin. »

(1) Mémoires de Torcy, au commencement : « D'Harcourt demande de l'argent au roi de France, parce que l'argent bien répandu serait un moyen de favoriser le parti de la France. »

(2) Torcy, ibid.

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Ce revirement de ropinion en Espagne est encore attesté à la même date par l'ambassadeur anglais et par l'ambassadeur autrichien. L'Anglais Stanliope écrivait le 14 mars 1698: « L'inclination générale à « l'égard de la succession se porte vers la France, Tac< version des Espagnols pour la reine les ayant excités a contre ses compatriotes, et si le roi de France veut c( se contenter de ce qu'un de ses pelits-fils devienne c( roi d'Espagne sans prétendre réunir les deux moc( narchies, il ne rencontrera pas d'opposition soit de c( la part des grands, soit de la part du peuple (1). » Le langagede l'Autrichien Harrach fortifie ce témoignage par une expression sensible de dépit. D'Harcourt venait enfin d'être reçu par la reine (avril 1698). Sa marche vers le palais avait été un triomphe. Le peuple criait sur son passage : « Vive le roi, vive le roi de France, vive son ambassadeur ! » les dameslui jetaient des eaux odoriférantes, les grands seigneurs se pressaient pour le complimenter. Désolé de ces démonstrations, Harrach écrivait à sa cour: « L'ambassadeur deFranceet ses partisans continuent leurs intrigues; il se forme ici un parti considérable pour cette couronne. L'inclination et Testime du peuple pour ce ministre surpasse tout ce que je puis dire à Votre Majesté Impériale, ce qui est pour moi une mortification trèssensible, principalement lorsque je considère que les Allemands de la suite de la reine en sont en quelque

(1) Lettre de Stanhope du 14 mars 1698, citée par Sirtema de GrovestiDS.

manière la cause^ s'étant par leurs excès attiré la haine des peuples. »

La solution ofFerte par la nation, qui avait avant toutes les autres le droit de choisir, levait en appa*rence toutes les difficultés, et des trois concurrents ne profitait qu'à la France. Mais était-elle un bénéfice sans charge? La France proprement dite, la dynastie elle-même, n'y gagnait que Thonneur de donner un roi à l'étranger, et sans doute un titre à régenter pour un temps le nouveau souverain. Les Espagnols n'y cherchaient que leur intérêt propre. Infatués de l'unité de leur monarchie, ce qui veut dire de leur domination au dehors, ils voulaient s'assurer contre les menaces de-partage la conservation de leurs provinces étrangères, par les forces d'une grande puissance. D'Harcoiirtle signifia explicitement quelques semaines plus tard: c(Le choix d'un prince français n'est « réalisable quesi la Franceesten étatdesoutenir seule « la monarchie espagnole dans son entier, parce que « lesEspagnolsneveulentpasdedémembrement(l). » Or, si l'Lurope, dans la crainte d'arrière-pensées qu'il n'était pas trop téméraire d'imputer au protecteur, prenait les armes contre lui, la France se mettrait toutes les nationssurlesbrasavec ungrand risque de ruine, comme il est arrivé plus tard, et, mêmeencas de succès, elle n'aurait d'autre avantage que de prodiguer ses armesetses finances pourlaconservationd'un empire dont elle poursuivait depuis trois quarts de

(1) Mémoires de Torcy.

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siècle rabaissement on la suppression. Louis XIVjugea ainsi l'offre des Espagnols, et,avantderaecepler, il voulut savoir s'il ne serait pas possible, conformémentà l'attente générale, d'obtenir pour le Dauphin, par un partage et du consentement de l'Europe, quelques parties de la monarchie espagnole qui resteraient la propriété de la France. On remarque ici une coïncidence qui pourrait bien n'être pas fortuite. Lepremier message de d'Harcourt avait dû arriver versie 12 mars, puisque Dangeau, qui n'élait pas le premier dans les secrets d'Etat, en parle le 16; et, le 14, les ministres Pomponne et Torcy se rendaient chez l'ambassadeur anglais Portland pour l'inviter de la part du roi à étudier par quels accommodements la France et les puissances maritimes, Angleterreet Hollande, pourraient prévenir, à la mort de Charles II, une nouvelle perturbation de la paix générale. Le comte de Tallard, désigné à l'ambassade de Londres, partait le lendemain muni d'instructions analogues, pour traiter l'affaire avec Guillaume III, et profiter des embarras suscités à ce roi en ce moment par ses propres sujets (1).

Il importe de constater dès à présent cettte marche double, pour répondre à la fois aux adversaires et aux admirateurs de Louis XIV. Les premiers ne voient dans sa conduite que l'intention fixe d'assurer à sa famille toute la succession espagnole, dans les traités de partage qu'un leurre pour duper et endormir l'Eu-

(1) Lettre de Portland à Guillaume, du 15 mars 1698, citée par Sirtema de Grovestins.

rope, et dans le testament définitif de Charles II qu'une œuvre conçue à Versailles, exécutée à Madrid par les intrigues de Porto-Carrero et par l'or de la France. Les seconds, prêtant leur naïvetéà un des plus habiles diplomates de tous les temps, ont écrit que TEspagne vint se donner à la France sans que Louis XIV eût désiré ni recherché cet accroissement de grandeur dans sa famille, et que les combinaisons d'une politique de paix ont été déconcertées par des événements que personne n'avait pu ni prévoir ni prévenir (l). La vérité est que Louis XIV, au début, n'avait pas de plan arrêté, mais que, deux voies s'ouvrantà lui, il entra dans les deux à la fois, espérant bien trouver le succès au bout de Tune si l'autre ne l'y conduisait pas ; que, pendant trente mois de négociations, il a opposé une solution à l'autre, et tenu e.i échec les puissances maritimes par l'appréhension des tendances françaises des Espagnols, la volonté des Espagnols par la crainte des partages. Torcy en convient, à l'endroit même de ses Mémoires où il s'évertue à établir que le testament s'est fait à l'insu de la France. Comme le succès de cette négociation avec /^Aw- ^/^/^rr^, dit ce ministre, était incertain^ il était contre la prudence d'abandonner les dispositions que le marquis d'Har court trouvait en Espagne en faveur des princes de la maison royale. L intuition du roin' était pas d'en abuser ^ mais il était de sa sagesse de les cultiver^ en sorte que, si la

(1) Il faut lire cetto page de vénération béate dans ce bon cardinal deBeausset: Histoire de Fénelon, tome IV, page 6.

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négociation de Londres ne réussissait pas, il dépendit d'Elle de prendre tel ou tel parti qu'Elle jugerait convenable au bien de son royaume.

On le voit donc capter la bonne volonté des Espagnols en leur offrant ses secours contre tes Barbaresques (mai 1698) ; il est tout prêt à envoyer autant de vaisseaux et de galères qu'ils voudront pour préserver Ceuta et Oran de ces forbans infidèles. L'intention est si évidente, que Guillaume s'en alarmeet demande que cette assistance ne soit pas imposée à l'Espagne. L'offreestsiopportune,que,lareined'Espagne l'ayant refusée, le peuple en conçoit plus de haine contre le gouvernement des Allemands, plus d'empressement pour un prince français (1). Dans les mois suivants, l'Angleterre et la Hollande hésitant à traiter, le roi se montre à son tour disposé à suspendre la négociation, parce que les nouvelles d'Espagne deviennent de plus en plus favorables, que l'esprit de la nation espagnole est entièrement contraire aux prétentions impériales, et très-porté en faveur d'un de ses petits-fils. « Dans « une semblable conjecture, écrit-il à Tallard, il ne « serait pas dans mes intérêts de céder pour des avance lages modérés ceux que je peux raisonnablement « attendre de l'état de mes forces et des inclinations <c du peuple espagnol (2). »

(1) Mémoires de Torcy. Dangeau, Journal, 18 mai. Lettre de Guillaume à Heinsius, 23 mai 1698 : « Je n'ai pas caché au comte de Tallard que cette offre était de nature à nous alarmer... Tout ceci demande de sérieuses réflexions... car cela me paraît fort suspect. »

(2) Lettres de Louis XIV à Tallard, 4 et 11 juillet 1698.

La proposition de Louis XIV avait jelé Guillaume dans une Jurande |>erplexité. Elle le surprenait en plein dc^pit de la contradiction la plus sensible qu'il eût encore éprouvée. Sans respect pour ses services et ses succès, où aussi bien il n'avait pas travaillé pour elle seule, r Angleterre le désarmait moitié par fatigue des sacrifices et des dépenses de la guerre, moitié par défiance des excès de l'autorité royale. Quelques semaines après la paix de Ryswick, en dépit de ses représentations formelles, le Parlement venait de le réduire à ne garder sur pied que dix mille hommes de terre et trois mille de mer. Il maudissait cette ingratitude, cette atteinteàson honneur, cetabaissementde son importance vis-à-vis de ses alliés, ces alarmes pour la liberté, quand TAngleterre était plus libre que jamais, celte aversion pour la guerre qui rendait la nation aussi indifférente aux affaires extérieures quesielle eût été seule dans /'wurers (1). Les esprits n'étaient pas mieux disposés dans les Provinces-Unies. Les Maximes ajiglaiseSy écrivait le grand pensionnaire Heinsius, faisaient de grands progrès de ce côté. Tant de subsides payésaux alliés avaient épuisé les finances; la république ne voulait que des économies et plus de guerre; d'un seul coup Tarmée était réduite de cent mille hommes àquarante-six mille : Messieurs d'Amsterdam, comme les appelait Guillaume, ne l'irritaient pas moins que la Chambre des communes. La France, au

(1) Burnet, Histoire de sa vie, fin de 1697. Lettres de Guillaume à Heinsius, 21 janvier, 25 fév. 1698.

contraire, malgré un désarmement sérieux, conservait encore un état militaire considérable; elle demeurait seule forte au milieu de voisins affaiblis. Si on n'acceptait pas ses propositions, el le était libre, en cas de mort du roi d'Espagne, d'occuper toute cette monarchie avant qu'aucime mesure de résistance eût été prise par les anciens coalisés. Mais accepter ses propositions, c'était renoncer aux engagements contractés avec l'Empereur en 1689, et se brouiller avec lui, à moins qu'on ne le décidât (effort à peu près impossible) à consentira un partage. Démembrer la monarchie espagnole, c'était accroître la puissance des partageants, celledela France surtout; dansée cas, il conviendrait de faire une part aux puissances maritimes, de donner à l'Angleterre et à la Hollande, pour la sauvegarde de leur commerce, des ports dans la Méditerranée, des îles en Amérique; mais la diffîérence de religion toute seule était un obstacle invincible; les anciens sujets de l'Espagne n'accepteraient pas des maîtres protestants. Guillaume avait beau se retourner, il n'entrevoyait que des difficultés soit de la part de ses sujets, soit de ses anciens alliés, soit de la France, sa grande ennemie (1).

Louis XIV avait compté sur ces rancunes, sur ces embarras de Guillaume, pour le gagner à sa politique*, et peut-être le faire Français [c'est le mot de Guillaume hn-même) (V Autrichien qu'il était auparavant (2).

(1) Voir dans Sirtema de Groveslins, tome VII, les lettres de Guillaume et de Heinsius où ces perplexités sont exposées.

(2) Lettres de Tallard à Louis XIV, mai 1698.

Au bout de quelques semaines^ il Tébranla bien davantage par sa générosité. Jusque-là il s'en était tenu au\ termes vagues de partage pour lui-même et de garanties poiu' l'Europe. Maintenant le roi de France traçait, quoique encore à grands traits, un plan explicite de partage, une matière précise de discussion. Partant, comme d'un principe incontestable, des droits constants de sa femme à l'héritage universel de la monarchie d'Espagne, il consentait, dans l'intérêt de la paix de l'Europe, à n'en réclamer qu'une partie qui n'était pas même la moitié. Lerappelde ses droits, habile allusion à sa force, donnait plus d'éclat au mérite et à la sincérité de sa modération. Il proposait deux alternatives : par la première, le prince électoral de Bavière aurait l'Espagne, les Indes et les Pays-Bas, moins le Luxembourg; un filsde l'Empereur, le Milanais; un prince français, Naples, la Sicile, les îles et le Luxembourg. Par la seconde, leprince français aurait l'Espagne et les Indes; l'Empereur, Naples, la Sicile et lesîles; le duc de Savoie, le Milanais ; le prince électoral, les Pays-Bas. Guillaume resta stupéfait. « Dans « les circonstancesactuelles, disait-il, je n'eussejamais « cru que les Français allassent si loin,etqu'ilseussent « tant offert. . . Il est certain que^ quand les offres de la « France seront connues tanten Angleterre qu'en Hol- « lande, il sera impossible dî! entraîner la nation dans « une nouvelle guerre; il faudra donc prendre nos « mesures en conséquence (1). » Pauvres nations, c'est

(l) Lettres de Guillaume, des 23 et 25 avril 1698.

ainsi qu'on les gouverne pour elles-mêmes I Qu'elles s'agitent tant qu'elles voudront, un autre les mènera au gré de ses calculs, et leur fera bien voir dans l'exécution de ses desseins leur avantage véritable.

Malgré les facilités offertes par Louis XIV, les négociations languirent pendant plusieurs mois. Guillaume répugnait, en se séparantde l'Empereur, à doubler les forces de la France contre l'Autriche ; et en même temps, il tremblait, s'il n'enchaînait pas Louis XIV par un engagement réciproque, de lui laisser la liberté, comme il en avait la force, d'envahir par les armes toute la succession. Il cherchait à gagner du temps ; il débattait les alternatives, il essayait de prouver à la France qu'elle demandait trop, et qu'elle n'avait pas besoin de tant d'accroissements pour faire trembler le monde entier. Louis XIV à son tour avait hâte d'engager Guillaume dans son parti pour établir par son aveu la nullité des renonciations, pour contraindre l'Empereuf , parl'isolemenl, à rabattre de ses prétentions excessives. Mais il n'entendait pas restreindre la part qu'il s'était faite, il la voulait dans les termes proposés ou par un équivalent, et plutôt que de fléchir il effrayait la partie adverse, comme nous venons de le dire, par des allusions aux tendances des Espagnols à lui livrer le tout. Ces hésitations cédèrent enfin à la préoccupation commune qui dominait toutes les |)ensées et changeait chaque semaine les émotions. Toute la diplomatie avait l'œil sur l'agonie permanente du roi d'Espagne, et se tenaitauxaguets des moindres symptômes qui apparaissaient sur ce dem i-

9ô INÏERVALI.E DE QUATRE ANS DE PAIX

cadavre. Tous les minisires, comme les médecins de la comédie, suppiilaienl la nature de ses crises, la circulation ou laqiialilédesesliumeurs,et,selonles pronostics de mort ou de répit, passaient du trouble au calme, de Tespérance à la crainte, ce Aujourd'hui, « écrit Dangeau, le 14 août 1698, M. de Torcy a fait « rentrer les ministres au conseil pour lire une dépé- « chedu marquis d'Harcourt qui annonce que les cau- « tères du roi d'Espagne ne suppurent plus, etqu'on (( le croit dans un péril très-grand et très-pressant. » Précisémentlemémejour, Tallard, dans une conversation avec Guillaume, posait les termes du partage avec augmentation pour la France, tels que Louis XIV les avait fixés, et Guillaume les acceptait comme conformes à ses sentiments (1). Les Etats-Généraux, malgré la lenteur ordinairede leurs formalités, n'apportèrent point d'obstacles sérieux à la conclusion. Le traité de partage de la monarchie espagnole était signé le 28 septembre 1698 entre Louis XÏV et Guillaume, et le 13 octobre entre Louis XIV et les Etats-Généraux. Par ce traité, le prince électoral de Bavière aurait l'Espagne, les Indes et les Pays-Bas ; le Dauphin la Sicile,Naples, les ports etîlesdeToscanecompris sous le nom d'État des Présides (2), la ville et le marquisat de Final, et,à l'entrée de l'Espagne, la provincede Guipuscoa, nomméme?ît les villes de FontarabieetdeSaint-

(1) Dépêche de Tallard à Louis XIV, 14 août 1698, dans Sirtema de Grovestins.

(2) San-Stephano, Porto-Ercole, Orbitello, Telamone, Porto-Longoae, Piombino.

SéhyiSiven,eispéczalementleport du Passage; VaLtehiduc Charles, au lieu et place de Léopold son père, se con-

tenleraildu Milanais. AssurémentLouisXIVel la vraie politique française, celle de Richelieu, aurait mieux trouvé son compte à obtenir les Pays-Bas, et, moyennant quelque échange, la possession complète de la rivegfaucheduRhin.NaplesetlaSicileétaientbienloin; le roi lui-même, pour atténuer la valeur de cette acquisition, avait fait ressortir par Thistoiretous lesembarrasquece royaume avait coûté à ses prédécesseurs (1). Mais, depuis hffiierre de dévolution^ l'Angleterre et la Hollande s'entêtaient à ne pas livrerles Pays-Bas au commerce français; la HoUandeen particulier, depuis rinvasion de 1672, redoutait pour son indépendance tout agrandissement des Français sur les bords du Rhin. Il avait donc été sage de ne pas effaroucher les préjugés, lessusceptibilitésdecesdeux nations. La part de Louis XIV leur paraissait encore assez formidable, etelle l'était véritablement. Lorsque Gu illaume, après s'être longtemps caché deses miiiistresanglais,les consulta tout bas, dans les derniers jours, sur le projet de traité, ils lui représentèrent comme bien dangereuses aux intérêts de l'Europe les concessions faites à la France. Par la Sicile, tout le commerce du Levant tombait auxmains des Français ; par Final, le Milanais était privé de toute communication, de tout secours^

(1) Lettres de Louis XIV à Tallard, 24 mai et 17 août 1698: U va jusqu'à dire q\i*il conseatirait sans peine à en faire un royaume à part, à y établir un prince français avec une autorité indépendante.

par mer; par IeGnipuscoa,rinvasionderEspagnedevenail aussi facile de ce côté que par la Catalogne. Ils reconnaissaient néanmoins que , pour décider la France à renoncer à cette grande succession d'Espagne dans son entier, il convenait de lui assurer un dédommagement considérable. Ils avouaient enfin qu'il ne fallait pas compter sur l'Angleterre pour s'y opposer par la force : « Il existe, disaient- «ils, dans cette nation (les Anglais) une langueur « mortelle et un manque universel d'énergie ; elle (( parait peu disposée à se laisser entraîner dans une (( nouvelle guerre ; elle semble être épuisée par K les impôts à un point bien au delà de ce que l'on (( avait remarqué. C'est principalement à l'occasion (( des dernières élections qu'on a pu se convaincre que <( ceci est Tcxacle vérité (1).» Le même sentiment avait prévalu dans les Etals-Généraux ; le besoin de conserver la paix avait imposé silence à toute autre réclamalion. Ainsi Louis XIV pouvait se féliciter d'avoir réduit, par leur impuissanceméme, ses ennemis les plus acharnés à servir ses projets, et se promettre, grâce à la conservation de l'équilibre, l'adhésion de l'Europe à raccroissement de sa fortune. Parmalheur, les événements ne respectèrent pas ces prévisions.

Les négociations avaient été secrètes: le Irai té devait

* i'étreaussi jusqu'à lamortdu roi d'Espagne; un article

spécial commandait le silence aux contractants. Les

deux rois, leurs ministres, observèrent cette promesse

(1) Voir dans Slrtema de Grovostins, lome VII, le rapport du chancelier do l'échiquier Montagu à Guillaume III, pour lui rendre compte do la délibération des ministres anglais, 8 septembre 1698.

si fidèlement, qu'on ne sut rien en France du traité; Dangeau et Saint-Simon paraissent n'en avoir pas même soupçonné l'existence. Mais il était bien difficile d'obtenir de rassemblée des Etats-Généraux la même discrétion. Dans une pareille réunion d'hommes plus ou moins politiques, îl y 21 toujours quelque bavard qui met son importance à révéler ce que la multitude ignore, quelque mécontent qui trouve une satisfaction à dénoncer ses adversaires. L'Espagne apprit par les Étals-Généraux qu'on avait disposé d'elle sans elle, partagé Tliérilage d'un roi vivant sans le consulter, démembré une monarchie sans souci de l'attachement de ses membres à l'unité. L'indignation fut grande, au moins à Madrid, si grande que Charles II lui-même la ressentit et en reprit delà vigueur. Il voulut prouver qu'il vivait, qu'il était encore le maître, et capable de régner par sa volonté après sa mort. On a soupçonné sa femme d'avoir eu grande part à cette résolution. Princesse palatine du rameau de Neubourg, malgré la rivalité des deux branches de Wittelsbach, la reine d'Espagne n'était pas insensible à l'agrandissement de sa maison par la branche bavaroise (1). L'Europe apprit à la fois que le roi d'Espagne était revenu à lasanté, et qu'il avait, par un testament, institué pour héritier unique et universel de tous ses Etats le prince électoral de Bavière (2). D'un trait de plume bien à point, le

(1) Guillaume à Heinsius : « Je sais que la reine a été fort animée contre la maison impériale du vivant du prince électoral; mais depuis le décès de ce prince, cette animosité a cessé. » 10 décembre 1700.

(2) Dangeau, Journal, 16 décembre 1698.

100 INTKllVAM.K 1)K QUATRE ANS DE PAIX

roi moribond et kliot tranchait la difficulté plus suremeiitqiielonslesdiplomatesde France, dellollande et d'Angleterre n'avaient pu faireen six mois. En maintenant rintégrilé de la monarchie, il comblait de joie les Espagnols; en mettant hors de cause la France et rAutricheau profit d'une famille qui ne faisait peiirà personne, il raffermissait l'équilibre menacé, et s'assurait l'adhésion de tous lesamis de la paix. Louis XIV etLéopold protestèrent pour ne pas laisser prescrire leur droit de réclamation ; Louis XIV ordonna même àd'IIarcourtde ne pas avouer l'existence du traité de partage, afin de ne pas s'aliéner les partisans de l'unité (I). Mais ces manœuvres risquaient fortd'échouer contre l'entraînement de Topinion. L'Angleterre et la Hollande, qui avaient subi le traité de partage, ne pouvaientqu'apj)laudirà unedécision qui les en dégageait, et conservait à chaque Etat son étendue et ses forces. Pour les esprits calmes et désintéressés, le prince électoral était le véritable héritier de la monarchie d'Espagne, si on avait égard aux renonciations. A la cour même de France, de raveu de Dangeau, on le regardait comme le fondement de la paix de T Europe (2) . Pour

rompre ce courant d'idées, pour rendre aux autres prétendants leurs espérances, il fallut un événement inattendu et peut-être tragique. Le prince électoral de Bavière, objet de tant de soucis et de combinaisonsdiplomatiques, mourut brusquementà Bruxelles, à l'âge de

(1) Mémoires de Torcy.

,2) Dangeau, Journal, 8 fôvrier 1G99.

sept ans, le 6 février 1699. Celle mort était si opportune à ceiiaines ambitions, qu'elle fut interprétée par un crime. Saint-Simon, avec celte séein^i té d'affirmation qui ne s'inquiète pas même de la calomnie, dit sans réserve qu'elle passa pour Tœuvre des impériaux. Les partisans de Léopold l'auraient débarrassé de son petit-fils par le poison, comme dix ans pi us lot ils l'avaient délivré de la première femme de Charles II.

La question de l'héritage espagnol renaissait toirt entière, avec unedifficullé déplus. Le Irai lé de partage était supprimé, et la mort du coparlageant le plus favorisé, en permettant aux deux autres d'élever leurs prétentions, les rendait plus suspeclsà la diplomatie et moins commodes à accorder entre eux. Louis XIV reprit immédiatement ses négociations du coté des puissances maritimes et du côté de TEspagne , fidèle à son plan de poursuivredeux objets à la fois pouren atteindre au moins un. Dès le 13 février 1699, il faisait proposer à Guillaume III un nouveau partage de la monarchie espagnole entre le Dauphin et un archiduc d'Autriche. Il réclamait pour le Dauphin la part déjà assignée à ce prince par le premier traité, et comme seide augmentation le Milanais; encore était-il prêta accepter la Lorraine à la place du Milanais, pourvu que le Milanais fût assigné en échange au duc de Lorraine. L'archiduc aurait l'Espagne, les Indes, la Sardaigne, les Baléares el les places d'Afrique. Quant aux Pavs-Bas, Guillaume et la Hollande étaient invités à en disposer pour leur sûreté en faveur d'ini prince à leur choix, la reine d'Espagne, par exemple, ou l'élec-

teurdeBavière, OU à les annexer par une confédération aux Provinces-Unies. Cette dépêche est une des plus habiles qu'il ait écrites. Le ton solennel, qui lui est familier, s'y rencontre avec le sentiment de sa force et avec celte modération qui est le langage de la raison. S'il a le droit, dit-il, de profiter de la mort du prince de Bavière, il n'en mettra pas moins la tranquillité de l'Europe avant son propre avantage. S'il demande un accroissement de sa première part, c'est parce qu'il convient de maintenir Téquilibre entre la France et r Autriche. La puissance de l'Empereur est tellement agrandie par la soumission des princes de l'empire et par la paix récemment conclue avec les Turcs, qu'il importe que celle de la France lui fasse contre-poids. Mais il entend établir la division de telle manière que la part de la France servira plutôt à rassurer les Etats voisins et l'Europe tout entière contre l'Empereur, qu'à donnerde l'ombrage aux autres puissances. C'est ce qui résultera de la réunion de la Lorraine à la France, et, en tout cas, de l'établissement d'un pouvoir nouveau dans le Milanais, qui coupera pour toujours les communications entre les Etats d'Espagne et ceux de l'Empereur (1).

(1) Voir cette dépêche dans Sirtema de Grovestins, tome VII.

Louis XIV est ici préoccupé d'arrondir le territoire français; il aime mieux les provinces contiguës à son royaume que celles qui en sont éloignées ; à ce titre il préfère la Lorraine au Milanais. Nous trouvons dans la même dépêche quelques autres propositions qui procèdent d'un sentiment semblable. Si Ton craint que les acquisitions éparses qu'il réclame n'étendent sa puissance trop au loin, il est prêt à rassurer l'Europe par des échanges : ainsi, il céderait volontiers

Dans ladernière page de celte dépêche, le roi a vail soin de glisser une allusion au parti qui tenait en Espagne pour un prince français. Toutdoucement,et sous forme de prétention, il menaçait Guillaume et les Hollandais de s'accommoder avec la reine d'Espagne, leur rappelantparlàqu'il pourrait traiter sans eux plus favorablement qu'avec eux. C'est qu'en effet, en ce même moment, il travaillait à confirmer les bonnes dispositions des Espagnols pour la France, à augmenter le nombre de ses partisans. La reine d'Espagne elle-même, cette adversaire si allemande, était peut-être devenue moins rétive. Elle avait offensé mortellement l'Empereur (1), sans doute en décidant son mariàadopter pour héritier ie princedeBavière; des avances pouvaient la déterminera changer tout à fait, et ce n'était pas sans quelque intention de ce genre que Louis XIV la proposait pour souveraine des Pays-Bas. Mais comme la crainte est quelquefois un bon moyen de se faire des amis, le roi ne négligeait pas d'en essayer l'effet sur la nation espagnole. D'Harcourt publia un mémoirecontre le testament qui avait failli mettre le prince de Bavière sur le trône ; il y protestait à l'avance contre tout nouvel acte semblable qui attenterait aux droits des princes français; il y joignait de vive voix des commentaires qui donnaient à craindre le ressentiment de la France. On

les Deux-Siciles et môme Fiaal au duc de Savoie pour avoir la Savoie, le comlé de Nice et le Piémont qui touchent à la France. En fait d'acquisitions en dehors des frontières naturelles, c'était assurément le meilleur système.

(1) C'est le mot textuel de Louis XIV.

ne tarda pas à voirque les Espagnols n'étaient pas disposés à affronter les armes de Louis XIV. Dans un momentdedisette,lepeupledeMadrid,soulevéeonlreune administration imprévoyante et incapable, força les ministres les plus allemands de la reine à se cacher et à résigner leurs fonctions, et porta au ministère le cardinal Porto-Carrero qui était tout Français. Ces troubles^ ditTorcy (1), excitaient encore l' empressement qiœ les peuples témoignaient pour un prince de la famille royale de France; ilsattendaientdececoté un gouvernement plus habile, plus ferme, une garantie du bonheur public.

La proposition d'un second traité de partage avait encore une fois surpris Guillaumeau milieu d'embarras etdecontrariélésdomestiques,d'autantplus insupportables à sa fierté qu'il y voyait la ruine de son importance au dehors. Il s'était permis, depuis un an, d'éluder les volontés des Chambres en conservant furtivement sous les armes plus de soldalsqu'elles ne lui en accordaient.Un nouveau parlement,toutrécemmenlélu, lui fit voir qu'un roi constitutionnel ne doit pas avoir de volonté contre les représentants de la nation. On lui signifia (fin de décembre 1698) qu'il n'auraiten Angleterre que 7,000 hommes de troupes dont aucun étranger ne ferait partie; on lui en laissait 14,000 en Irlande, et 15,000 malelotssurlaflotte. Le besoindela paix, la haine des étrangers, la crainte du despotisme militaire, avaient ensemble inspiré ce bil 1 d^économie et de défiance. Guillaume se débattiten vain contre uneme-

(1; Mémoires de Torcy, au commencement.

sure qui livraiirAngleterre désarmée à toutes les leiitalives ennemies et françaises, et le condamnait à Timpuissanced'appuyersesalliésparlaforce.Ilméditaune résolution extrême ^ de remettre le gouvernement d'Angleterre à des régents nommés par les Chambres, et de seretireren Hollande; un discours, quiexprimaiteette résolution,étaitmêmedéjàéerit(l). A la fin ilse résigna à céder, soit par égard pour les représentations de ses ministres, soit par amour d^^ne couronne si perfidement acquise, si laborieusement conservée. Il gardait encore Tespoir que, en retour d'une telle concession, les Chambres lui laisseraient au moins sa garde hollandaise, celle qui avait fait larévolutiondelôSSenprécipitantparsonentréeàLondreslafuitedeJacquesII.Il dut comprendre combien les révolutions sont ingrates, et commeellessedélient de leurs meilleurs instruments en proportion même des services qu elles en ont tirés. Les communes lui répondirent que les cas d'extrême nécessilépouvaientseulsautoriserlaprésencede troupes étrangères dans le royaume, et que, pour s'attacher le peu pie anglais, lemoyen le pUissilrétaitde vivre avec lui sans aucune défiance. Quoiqu'il trouvât cette 'ddresse fort impertinente (2), il baissa denouveau la tête devant ses sujets, devenus ses maîtres, et les gardes hollandaises s'embarquèrent huit jours après.

LemomentétaitdoncpropiceàLouisXIV.Guillau-

(1) La résolution extrême est annoncée dans plusieurs lettres j Heinsius. Le discours écrit en français, incorrect cl de la main de Guillaume, existe encore.

(2) Guillaume à Heinsius, 31 mars 1609.

me, désarmé par les Anglais, au SU et au VU de toute l*Europe, ne paraissaitplusêtre|unadversaire redoutable. Il aurait mieux aimé ne pas prendre de nouveaux engagements envers la France; mais il craignait que la succession d'Espagne ne s'ouvrît tout à coup avant que la France fût engagée envers lui. Dans cette perplexité il ne se montra pas trop difficile. Il tenta d'abord de mettre l'électeur de Bavière à la place assignée, par le premier traité, à son fils: proposition inadmissible que Louis XIV réfuta victorieusement. II essaya ensuite de se faire donner les Pavs-Bas à lui-même : « Si ce n'était « ma religion, disait-il à Tallard, je les demanderais « pour moi. » « Alors, sire, répondit Tallard, ce serait c( pour votre maison, car vous ne pouvez penser que <( cela pût vous convenir comme roi d'Angleterre; » sur quoi, s'apercevant qu'il s'était trop découvert, il retira sa parole et demanda le secret (1). Il ne disputa sur le Milanais que pour représenter la nécessité d'avoir le consentement du ducdeLorraineà l'échange; et quant aux Pays-Bas, il lui parut convenable, pour ne rien changer à l'état présent, de les laissera celui qui aurait

TEspagneen partage. Aamoisdejuin,laFranceet l'Angleterre étaient d'accord ; les deux rois s'engageaient à signer dans trois mois un nouveau traité de partage sur les bases suivantes, que la France aurait ce qu'elle demandait, que le Milanais compris dans sa part formerait un objet d'échange, et que le roi d'Angleterre ferait entrer les Etats-Généraux dans le traité.

(1) Dépêche de Tallard à Louis XIV, 26 février 1699.

Contrairement à ces apparences favorables, la solution futentravée pendant un an par l'égoïsme de TAutriche et par les calculs des Etats-Généraux. Lors du premier traité, il en avait coûté beaucoup à Guillaume de garder le secret vis-à-vis de TEmpereur. Cette fois il tenait à le mettre dans la confidence , à lui faire comprendre la nécessité d'un arrangementàTamiable^àen assurer l'exécution pacifique par Taccord de tous les intéressés. Louis XIV lui-même n'y répugnait pas trop, dans TespoirqueGuillaume, provocateur de la transaction, serait bien obligé de la soutenir plus tard contre l'Empereur, si celui-ci était tenté de la désavouer. La courd'Autricheabusa de ces avances pendantsix mois, de mars à septembre. Elle affecta d'abord de compter sur les armes de TAngleterre et de la Hollande pour se mettre en possessiondetoutl'héritage d'Espagne, sous prétexte que cet héritage n'appartenait qu'à l'Empereur. Quand elle dut reconnaître que ces deux puissances n'avaient ni la volonté ni la force d'affronter Louis XIV, elle laissa entrevoirquelquedispositionà un partage, mais en termes si vagues, avec tant de formes dilatoires, que Guillaume désespérait d'en rien tirer. Elle finit par un refus explicite. Ces pourparlers avaient fait transpirer au dehors le nouveau projet de partage, etcertainement le gouvernement espagnol en avaitétéavertiparrAutriche. Tout à coup la cour d'Espagne fit un éclat qui retentit par toute l'Europe : elle expédia à Vienne , à Paris, à La Haye, à Londres, une protestation violente contre toute pensée de partage, contre un pacte qui violait les droits de la nature et les lois

^ de Dieu. A Londres surtout Tenvoyé espagnol parla haut contre le roi Guillaume comme il affectait de le nommer-(l); il essaya de soulever les sujets contre le souverain, et en appela du roi au parlement (sept. 1699). On eut bien vite raison de cette bravade, on expulsa l'insolent; mais une difficulté bien plus sensible pour Guillaume fut une protestation publique de l'Empereur qui s'opposait à toutes mesures contraires à ses droits sur la succession d^Espagne. Il devenait inévitable de traiter avec la France sans TEmpereur. Le temps pressait. Le 25 septembre, époque fixée

' pour la signature de l'engagement définitif, était passé. Louis XIV réclamait avec insistance Taccomplissementdespromesses« que j'ai, disait-il, souscritesde la main du roi d'Angleterre, comme il les a, souscrites de la mienne. » Guillaume donna donc l'ordre de soumettre le projet de traité à l'assemblée des Etals-Généraux (octobre 1699). Là recommencèrent les difficultés, soit par esprit de rivalité mercantile, soit aussi par rinfluenceoccullede rAulriche. Quatre mois durant, on disputa sans décider. Ce projet était trop favorable au commerce français à qui il livrait la Méditerranée ; il cachait ledesseind^endormir l'A ngleterreet les Provinces-Unies dans une sécurité mortelle; il était contraire à la Grande-Alliance de 1689; il abandonnait d'anciens amis et alliés ; ildisposait sans droit du bien d'autrui. Dans les deux premiers mois, il ne fut possible d'obtenir l'adhésion que de quatre provinces sur

(1) Lettres de Guillaume à Portiand. Dangeau, occ. 1690.

sept. LouisXIVen témoigna son étonnement^ et laissa percer contre Ginilaume des soupçons de mauvaise foi (1) ; il ne comprenait pas que, avec un si grand crédit dofisiaréfmbiiçuey le slathouder rencontrât tant de résistance à ses propositions (2). Au commencement de janvier (1700), deux nouvelles provinces avaient adhéré; mais il restait la province de Hollande la plus considérable, et en Hollande la ville d'Amsterdam, dont rimportance dominait souventloutelaConfédération . Heinsius ne vint à bout de cet obstaclequ'après de longues conférences avec les récalcitrants , et à force défaire valoir le danger dont ils menaçaient la république, Tisolement singulier où les réduisait le vote des autres villes, et la responsabilité qu'ils allaient encourir. Amsterdam ébranlé, sinon convaincu, se résigna à laisser faire le traité, dans Tespoir « qu'il serait accompagné des bénédictions du « Dieu de paix et de concorde. »

Le second traité de partage de la monarchie espagnole fut signé à Londres, le 3 mars 1700, entre la France, l'Angleterre et les Etats-Généraux. Il comprenait tout ce que Louis XIV avait voulu : la réparti* tion des Etats d'Espagne entre deux héritiers : le Dauphinet l'archiduc Charles, deuxième fils de l'Empereur; au premier, la Sicile, Naples, les Présides de Toscane, le marquisatde Final, leGuipuzcoaetlaLorraine échangée par son duc contre le Milanais ; au se-

(l) Mémoires de Torcy.

2] Lettre de Guillaume à llelusius, où il rapporte une conversation de Louis XIV avec l'ambassadeur Manchester, nov. 1699.

cond TEspagne, les Indes et les Pays-Bas. A Tailiele VII, Texécution en était garantie par les armes des trois contractants contre quelque prince que ce fût qui voudrait s'opposer à la prise de possession des partages convenus. Un article secret interdisait à Tarchiduc Charles de passer en Espagne ou dans le duché de Milan avant la mort du roi catholique; en cas de contravention à cette défense, les contractants s'engageaient à recourir à tous leurs flf^voirs^ même aux voies de fait, pour forcer le roi d'Espagne à l'expulser. L'Empereur était invité à accéder au traité dans le délai de trois mois après la notification, ou de deux mois après la mort du roi d'Espagne; faute par lui de le faire, la part de son lils serait assignée à un autre au choix des trois puissances. Le roid'Espagneétait invité à laisser dans leur état actuel les lieux et villes qui composaient la part du Dauphin etle Milanais. S'il prétendait y faire quelques changements, les trois puissances s'y opposeraient parles armes (1).

Le traité fait, il parut cette fois convenable de le pu- ► blier. Aussi Dangeau le connaît, lui qui avait ignoré le premier,et il en expose les traits principaux dès le mois demarslTOO.Nousletrouvonsaussiàlamêmedaledans Saint-Simon (2), qui le présente comme le point de départ des débats de la succession d'Espagne. Le roi chargea le duc d'Orléans d'en divulguer lesdélails; il

(1) Voir le texte du traité, dans Dumonl, Cori-^s dqdomatiqw, tomeVllI.

(2) Saint-Simon, tomo H, chapiire viii, page 86.

en donna également eonnaissaneeà tous les ambassadeurs qui étaient à sa eour,et des copies à ceux qui en voulurent (1). Leduc de Lorraine, informé de ce qui le concernait, se montra facilement prêt à quitter les deux millions que lui valait son'duché pour les douze que rapporta it le Milanais . Les envoyés des petits États d'Italie exprimèrent quelque crainte d'être écrasés par la puissance nouvelle que la France acquérait dans la Péninsule; ils auraient mieux aimé, dans leur voisinage, un prince cadet de France non destiné au trône (2). Mais ce qu'il importait, avant tout, à la diplomatie de connaître, c'étaient les sentiments de l'Empereur et du roi d'Espagne, puisque l'exécution du traité dépendait en partie de leur acceptation. En le rejetant, ils allaient lerendre inutile, etsusciteràla place unecombinaison bien plus odieuse à leur dépit. La notification du traité par le représentant de Guillaume et par l'envoyé français Villarsfut fort mal accueillieà Vienne. Les Anglais et les Hollandais surtout essuyèrent toute la mauvaise humeur impériale. On dédaigna leurs bonnes raisons; ils eurent beau représenterl'impuissanceoii ils étaient de s'engager dans une nouvelle guerre pourl' Autriche,rétenduefort estimable de la part laissée à l'archiduc, l'épuisement de l'Empereur lui-même malgré les avantages de la paix récente de Carlowitz, la difficulté de réunir tous les princes de l'Empire contre la France,ledanger de tout perdre envoulanttoutgagner, puisque la PYance,seule

(l; Dangeau, Journal, mai 1700.

(2; Lettre de Manchester à Jersey, mai 1700.

prèle à la guerre, était en état de tout conquérir. L'avidité aveugle de l'Autriche se retranchadans son prétendu droit de ne partager avec personne, et dans une confiance ridicule en ses ressources. « Si les puissance ces maritimes nous plantent là, disait un des ministt très, nous leur rendrons la pareille plus tard; » et pressé de donner une réponse précise, il l'ajournait d'un ton hautain à trois mois. Vis-à-vis de la France, on affecta des façons moins brusques; on essaya s'il ne serait pas possible de la séparer des étranges alliés qu'elle venait de gagner; on témoigna un désir empresséd'unionavecelle,onlui fit entrevoir vaguement un partagepossible.Pourla piquer d'amour.propre,on exagéra l'importance vraiment extraordinaire que s'arrogeaient les puissances maritimes : « Comment, di- <( sait le comte de Kaunitz à Villars, les Anglaise! les « Hollandais sont-ils donc empereurs pour disposer ce du Milanais, fief impérial!... — Quoi ! les Hollandais « donnent des royaumes ! . . . » Mais Villars, loin de se laisser aigrir, excusait ces puissances par l'histoire de la dernièreguerre dont elles avaient porté tout le poids, et l'Empereur rien autre chose que la lutte contre les Turcs à son profit exclusif: ce Croyez-vous, disait-il, c( ces deux nations bien empressées de s'engager dans « une nouvelle guerre pour vos seuls intérêts , quand c< le roi marque, parsa modération, qu'il ne désire que (( le bien et la tranquillité de l'Europe (1). » La France nesepritpasdavantageàl'appâtdupartageautrichien.

^1) Mémoires de Villars, l""*^ partie.

SECtND TRAITÉ DE PARTAGE 113

Ce que Léopold semblait offrir, c'était précisément ce à quoi l'Angleterre et la Hollande ne consentiraient jamais, la réunion de FEspagne et des Indes à la France (1). Louis XIV, éclairé par ces manœuvres, avait déjà résolu d'agir sans leconcours de l'Autriche, lorsque Léopold le dispensa de rompre les négociations en les rompant le premier. L'Empereur déclara tout à coup aux signataires du traité de partage qu'il refusait d'y adhérer, parce qu'il était contre le droit des gens départager une succession avant qu'elle fût ouverte. Jusqu'à la mort du roi d'Espagne, il n'enlendait pas prêter les mains à une pareille énormité(2). Le maladroit! il élargissait à son adversaire la voie qu'il croyait lui barrer, et, par le refus de partage, il lui donnait la meilleure occasion, le prétexte-le plus plausible, pour accaparer le tout.

A la cour de Madrid , l'irritation avait été plus prompte et plus vive encore qu'à Vienne. La reine d'Espagne, qu'on avait pu croire brouillée avec l'Empereur, était revenue au parti de l'Autriche depuis qu'elle avait perdu tout espoir pour sa propre maison, par la mort du prince de Bavière.A la première rumeur du second traité de partage (juillet 1699), elle avait poussé son mari à réclamer contre cet attentat à sa dignité et à ses droits. (Voir plus haut, page 108.) Après la conclusion (mai 1700), elle éclata contre la France.

(1) Conversation de Zinzendorf avec Torcy, dans une lettre de Manctiester à Jersey : Lettre d'Heinsius à Guillaume, 8 juin 1700.

(2) Correspondances anglaises citées par Sirtema de Grovestin?. — Dangeau, Journal, 25 août 1700.

Ces a vailles fiirentsi intolérables pour d'Harcourl qu'il demanda la permission de se retirer, et de ne laisser à sa place qu'un chargé d'affaires. Le pauvre roi, pressé d'ailleurs parLéopold, était prêt à reconnaître Tarchiduc Charles pour son héritier unique. On croit même qu'un testament fut rédijjé dans ce sens, et que ce fut dans cette certitude que Léopold rompit avec les puissances signataires du traité. Le bruit courut que rarchidue allait passer en Espagne avec un corps de troupes. Déjà Louis XIV, conformément au traité, menaçait de s'opposer, par la force, à celte occupation anticipée; les puissances maritimes, inquiètes de ce conflit, cherchaient à prévenir une prise d'armes. Il n'arriva rien de toutes ces prévisions. Ici encore le parti autrichien se ruina par son emportement, et fit à merveille les affaires de son ennemi.

La cour d'Espagne n'était pas la nation ni même la noblesse espagnole. Grands et peuples, nous le savons déjà, haïssaient l'autorité des Allemands, et la haine était montéeà^ce point que, lorsqu'il fut question d'un testament en faveur de l'archiduc Charles, l'Aragon parlait de se faire un roi particulier. Noussavonsaussi qu'ils tenaient fort à l'intégrité de leur monarchie : le peuple, par un sentiment vague et glorieux d'honneur national; les grands, par amour des commandements, des vice-royautés, qu'ils espéraient dans les provinces extérieures (1). Les traités départage leurétaient donc

(1) Ce mobile des nobles d'Espagne est nettement dénoncé dans une lettre du marquis d'Harcourt à Louis XIV (juillet 1699), que Torcy rapporte dans ses Mémoires. C'était évidemment aussi pour

odieux; mais, tandis qu'ils en faisaient un crimeàr Angleterre età la HoUande^ils ne voyaientdans Louis XIV que rintention de les décider, par une menace de démembrement, à choisir pour souverain unique un prince français (1), et ils pardonnaient cette intention à l'avantage qu'ils en attendaient. Un prince français étaità leurs yeux le seul capable d'assurer leur unité. L'ambassadeur d'Espagne à Vienne (1699) l'écrivait à Charles II, son maître : c( Si vous ne tenez pas à Tinté- « grité de la monarchie, il est plus noble de la partager .' flc entre l'Empereur et la France, mais si vous voulez la « conserver entière, l'unique moyen pour y réussir est « de choisir un petit-fils du roi (de France).» Ce même ambassadeur ne craignait pas de promettre à Villars la connivence intime de ses amis : « Les Espagnols ne « demandent pasmieux que de se donner à un petit-lils « duroi; ils auraient peut-être été mieux disposés pour a l'archiduc, mais comme ils savent bien que l'Empec< feur n'a pas la force de les soutenir, lebruitd'unpar- « tage qui démembre la monarchie les met au déses- <c poir.»Enfin,ilannonçailexpressément la conclusion favorable au parti français : ce Conduisez-vous bien ; « ménagez sans éclat la cour de Madrid ; elle se conduit <(simal, aussi bien que celle de Vienne, que toutcon- « courra à mettre la monarchie entière sur la tète d'un

ménager ces calculs que, dans un article séparé du second traité de partage, on avait inséré cette promesse : « Les gouvernements des provinces qui composent le partage de M. le Dauphin ne sortiront pas des mains entre lesquelles ils sont maintenant, et, en ca« de changement, ils seront donnés à des Espagnols naturels. » (1) Mémoires de Torcy.

116 IM'liRVALLE DE QUATRE ANS DE PAIX

«de vos princes, même sans que vous fassiez aucun « mouvement (1). »

Il prophétisait vrai. A mesure que les menaces du traité de partage avaient pris plus de consistance, divers grands d'Espagne, dont plusieurs membres du Conseil d'Èiai^ espaff?iols Jusçii' aux dents ^ comme les appelle Saint-Simon, s'étaient concertés pour empêcher à tout pri\ le démembrement, et accordés à proposer un petit-fils de Louis XIV pour héritier unique. Grâce à leurs accointances dans le conseil, la reine fut ^ contrainte de renvoyer à Vienne la comtesse de Berlips, sa plus chère confidente allemande, et de supprimer le régiment allemand du prince de Darmstadt, qui semblait teuir Madrid sous le joug (avril 1700). Le prétexte fut de donner satisfaction au mécontentement populaire, le résultat d'ôter à la reine ses conseillers et la force matérielle dont elle comptait s'appuyer. Cette position enlevée, il importait encore de s'assurer l'avantage sur le terrain du droit, et de mettre à néant les renonciations y cette grande arme de l'Autriche. On trouva, sans beaucoup de peine, que les renonciations perdaient toute valeur, du moment que leurobjet était atteint. Comme cet objet n'avait pu être que de pré venir la réunion des couronnes d'Espagne et de France sur une même tête, la condition serait remplie si l'on appelait au trône d'Espagne un cadet français, non aestiné au trône de France. Il ne restait plus qu'à introduire ouvertement cette proposition ; l'examen du

(1) Mémoires de Villars, T® partie.

Irai lé de partage notifié par Louis XIV en fut Toceasion naturelle.

Charles II et sa femme furent bien surpris lorsque, en plein conseil, le marquis del Fresno proposa le choix du duc d'Anjou, second pelit-filsde Louis XIV, comme le remède efficace aux conséquences du traité départage. Delà surprise ils tombèrent dans l'abattement, quand cette proposition fui accueillie à l'unanimité moins unevoix.Les étrangers, immédiatement informés, s'en émurent aussi, et ne se rassurèrent que par la pensée des prédilections de famille qui dominaientCharles II (1). Mais le marquis del Fresno avait frappé trop juste pour ne pas triompher. Il développait, dans un longmémoircl'argumentirrésisliblede l'intérél espagnol. Par le traité de partage, l'union indissoluble de la monarchie, cette gloire nationale^ était brisée : la France devenait maîtresse du commerce et de la guerre dans la Méditerranée, et restait l'ennemie de l'Espagne; l'Espagne, toujours menacée, n'avait pour alliées que les puissances maritimes éloignées de son territoire, indifférentes à ses embarras, et qui, mêmedans la dernière guerre, n'avaientsu lui conserver ni Carthagène d'Amérique, ni ses villes deCatalojgne. Par le choix du duc d'Anjou, l'unité subsistait conformément à l'inclination et à la voix des peuples; la France, changée de vieille ennemie en alliée secou-

(1) Voir la correspondance de l'Anglais Manchester, et celle du lïolandais Schoonenberg, à la date de juin et juillet 1700. Le mémoire du marquis del Fresno est joint à une lettre de Schoonenberg, du 29 juillet 1700.

rable, garantirait le retour de raneienne prospérité. (( Louis XIV, disait le mémoire, prince sage et puis- « sant, arrêtera les Anglais, les Hollandais, et toutes « les autres puissances de TEurope. Les ports d'Espa- « gne et des Indes seront à Tabri de toute surprise par « rassistance française sur terre et sur mer. Nos esca- (c dres combinées fermeront le délroit et ruineront le « commerce et la navigation de nos ennemis. . . et que « d'autres grands desseins l'Espagne pourra entrece prendre et accom|)lir sous les auspices de Sa Majesté <( Irès-clirélienne (1)! » Ainsi l'élévation du duc d'Anjou était un acte national d'indépendance et de régénération, non une œuvre de soumission et d'affaiblissement, c'était une association, un contrat, dont la France aurait la charge, TEspagne le profit.

Contre cette séduisante perspective, Charles II et sa femme n'étaient pas de force à faire prévaloir lesréclamationsderambassadeurautrichien. Les partisans d'un prince français,appuyés sur l'intérêt national, ne laissèrent pas derepos au roi moribond qu'ils n'eussent obtenu son adhésion à leur politique. D'après une imputation que Saint-Simon admet avec sa témérité accoutumée, ils l'obsédèrent par un confesseur de leur choix, qui lui montra dans leur projet un devoir impé-

rieux de conscience et le gage nécessaire de son salut. On trouve aussi, dans les correspondances diplomatiques, des consultes écrites dans lescjuelles ils le faisaient trembler par la crainte de mourir sans avoir

(1) Voir ce mémoire dans Sirtema de Grovestins, tome VIL

assuré le repos de TEspagne, et de ne récompenser le dévouement d'un peuple en pleurs que par l'abandon et la confusion (1). Combattu entre son attachement personnelàlamaisond'Autricliesafamille,etledevoir de sauvegarder les intérêts légitimes des Espagnols ses sujets, Charles II consultait les juriiiconsultes, les théologiensd'EspagneetdeNaples, plusieurs évêques même, et de tous côtés il recevait pour réponse que les princes français étaient ses véritables héritiers. Il finit par s'en remettreau pape^attendant bien duPère commun des fidèles, le plus désintéressé dans le débat, la décision la plus conforme tout ensemble à la justice et à l'avantage de ses royaumes. On ne peut savoir avec précision, malgré tant de conjectures hasardées sur ce sujet, ni quelles raisons il soumit à Innocent XII, ni sur quels arguments le pape fonda sa réponse. Ce qui estcerlain, c'estqu'il se prononça pourunprincefrançais : décision bien impartiale assurément si Ton considère, dans l'ordre politique, que depuis la guerre de Trente Ans les préférences du Saint-Siège semblaient

(1) Une lettre du Hollandais Schoonenberg contient la traduction d'une consulte adressée à Charles ïï pour le presser de faire un testament : « La maladie de Votre Majesté, tout en nous perçant le cœur, nous impose Tobligation de lui représenter l'abîme de confusion où celte monarchie se trouverait plongée, si Elle venait à mourir sans avoir pris, touchant la succession, des mesures efficaces pour préserver ses sujets des troubles et des dangers qui pourraient en ré- Bulter.

« Le premier devoir duquel Dieu fait rendre compte aux rois, c'est le soin qu'ils ont porté au salut de leurs peuples. Les soupirs et les larmes par lesquels vos sujets expriment leur douleur sur les places publiques, méritent bien que Votre Majesté s'occupe du soin d'assurer leur repos. »

acquises à rAulriche^ et^ dans Tordre religieux, que les deux concurrents^ l'Autriche et la France^ appartenant également à r Eglise catholique, aucun prince ou Etal prolestant ne pouvait se plaindre d'avoir été sacrifié.

Ainsi qu'on l'avait prédit à Villars, la couronne d'Espagne venait comme d'elle-même se placer sur la téted'un prince français. LouisXIVn'avaitqu'àlaisser faire sans prendre la peine d'agir; aussi, gardait-il l'attitude ex pédante. Malgré le secret qui couvrait pour toutautrela consultation adresséeàlnnocentXII(I), il connut, lui, la réponse du pape; il en reçut un avis positif et certain par le cardinal de Janson; c'est Torcy qui l'affirme; mais comme cette réponse n'était pas encore une décision, il persista à s'en tenir au traité de partage (2). Il observa la même réserve quand les Espagnols partisans de la France essayèrent de savoir, soit par son chargéd'afFaires à Madrid, soit parleur ambassadeur à Paris, s'il accepterait la succession. Il ne dit rien qui pût donner l'éveil aux signataires du traité de partage, rien qui pût décourager les partisans de son petit- fils. Peut-être même vis-à-vis de ceux-ci l'indifférence afFectée était la meil leure manière de fixer leurs incertitudes et de les décider à ne plus lui proposer qu'un fait accompli. Enfin, le 2 octobre 1700, Char-

(1) Saint-Simon, Mémoires, tome II, chapitre x, dernières lignes, dit expressément : « Le secret de la consultation et de la réponse a d'Innocent XII fut si bien enseveli qa*il n'a été su que depuis que « Philippe V a été en Espagne. »

,2) Torcy, Mémoires,

TESTAMENT.de CHARLES II 121

les II signa un testament. Quoique la teneur littérale et officielle en restât cachée au public, il circula aussitôt dans Madrid des rumeurs imposantes qui annonçiûent le choix du duc d'Anjou. Les ambassadeurs étrangers écrivirent à leurs gouvernements, avec un dépit manifeste, quele second fils du Dauphin était instituéhéritier de la monarchie d'Espagne, au grand regret du pauvre Charles II qui n'avait signé que sous la pression de ses conseillers (1). L'envoyé français à Madrid avertit Louis XIV (2), et l'ambassadeur d'Espagne en France, si Ton en croit Saint-Simon, vint en conférer avec le roi seul; ce fut, dit-on, l'objet d'une audience restée célèbre pour son secret absolu puisque Torcy lui-même en fut exclu (3) . Mais si vraisemblable que fût l'assurance apportée par ces communications, le testament ne faisait pas autorité tant que la succession n'était pas ouverte, tant que Charles II avait le temps dechanger de volonté. Il pouvait vivre peut-être plusieursannées, par un de ces retours de santé qui avaient tant de fois trompé les prévisions; on parlait même déjà de convalescence. Il pouvait, dans un retour de tendresse pour la maison d'Autriche, lui reporter l'héritage dont il ne l'avait frustrée qu'avec un grand déchirement de cœur; c'était l'espérance qu'on trouve expriméeà ce moment par l'envoyé hollandais (4). Le

(1) Lettre de Schoonenberg, 21 octobre.

(2) Torcy, Mémoires.

(3) Saint-Simon, Mémoires, tome II, chapitre xi, premier alinéa.

(4) Lettre de Schoonenberg, 21 octobre 1700 : « Le roi [Charles H) n'y a consenti qu'avec une extrême lépugnance; sa mélancolie pro-

roi continua donc à ne pas se prononcer dans le sens de Tacceptalion du testament. Il alla même jusqu'à insinuer des assurances contraires qui ont donné à ses adversaires le droit de l'accuser de duplicité. Guillaume, fort inquiet d'un testament qui doublerait l'ascendant de la France en Europe, pressait le grandpensionnaire de Hollande d'obtenir de Louis XIV l'engagement formel de ne pas accepter l'offre de la monarchie d'Espagne pour un prince français. Le comte de Tallard répondit que « le testament du roi (c d'Espagne n'apporterait aucun changement dans les « intentions de sa cour, et qu'on observerait le traité. » Le comte de Briord, ambassadeur français en Hollande, déclara au grand-pensionnaire « quenonobs- « tant l'inclination des Espagnols pour un second fils « de France, et l'avantage de cette combinaison, le roi « de France n'en demeurait pas moins déterminée ne « pas se départir du traité de partage, et à n'agir dans « cette question que de concert avec les contrac- « tants(l). » Voilà du moins ce qu'on lit dans deux lettres de Heinsius.

La mort de Charles II (1" novembre 1700) mit fin

fonde, son humeur colérique, son air d'indignation et la hauteur repoussante avec laquelle il traite, depuis V amélioration de sa santé, tous ceux qui Tont poussé à cette démarche, le prouvent sufûsamment. Do là aussi, bien des gens s'imaginent que si la convalescence de Sa Miijesté continue à faire des progrès, ce testament n'aura qu'une très-courte existence comme étant trop préjudiciable aux intérêts de la maison d'Autriche. »

(1) Lettres de Heinsius à Guillaume, du 29 octobre et du 9 novembre 1700, rapportées par Sirtema do Grovestins.

à ces agitations dans le vide en substituant la réalité aux conjectures^ la décision aux, réticences. Le testament ouvert par le Conseil d'Etat, devant les grands d'Espagne de présence à Madrid^apprit aux Espagnols que leur monarchie ne devait pas être démembrée, à la France que toute cette monarchie passait à un de ses princes, à l'Autriche qu'elle n'était plus qu'un pisalier, et que ses princes n'avaient de droit qu'en cas d'extinction des princes français. L'article xiii déclarait niilles\esreno?iciationsen raison de leur inutilité. Comme elles n'avaient eu pour objet que de prévenir la réunion des couronnes de France et d'Espagne sur une même tête, ce motif fondamental \ensint à cesser par le choix d'un légataire non destiné au trône de France, le droit de la successionsiibsistaitdans le parent le plus2^roche,^iV^vi\c\exi\n^é^èVc\xiç\v\e\es7'enonciations, et actes faits au contraire du testament, ne pouvaient prévaloir contre l'élévation du duc d'Anjou au trône de Caslille, d'Aragon, de Navarre et de tous les pays que le testateur possédait dedans et dehors F Espagne. Si le duc d'Anjou mourait sans enfants ou consentait un jour à être roi de France, la succession espagnole passerait à son frère cadet le duc de Berry et à sa postérité. Si à son tour le duc de Berry mourait sans enfants ou était appelé au trône de France, l'Autriche venant à son rang de seconde ligne collatérale parles femmes, l'archiduc Charles, second fils de l'empereur, serait roi d'Espagne; le second était choisi parce que l'aîné devait hériter de la succession autrichienne en Allemagne, et qu'il ne convenait pas de réunir sur la

même tête deux royautés. Enfin à défaut de cet archidue, le duc de Savoie recueillerait l'héritage auquel l'appelait en troisième ligne sa descendance à la troisième génération d'une fille de Philippe II (1). La netteté de ces dispositions ne laissait aucune place à l'équivoque et aux chicanes. Les grands d'Espagne y adhérèrent avec empressement, et bientôt le peuple manifesta hautement sa joie. L'ambassadeur d'Autriche, déconcerté etbafoué par un des principaux seigneurs à la vue de tous les autres, s'enferma de dépit dans sa maison. Le notaire royal remit aussitôt une copie du testament à l'envoyé de France qui l'expédia sans délai à son maître, et \di junte ^ nommée par Charles II pour exercer Vintérim de la royauté jusqu'à Tarrivéedu successeur, expédia des courriersà Louis XIV pour le prier d'envoyer sur-le-champ en Espagne le duc d'Anjou. Le 9 novembre, la cour de France connaissait officiellement le testament (2).

Louis XIV se trouva véritablement embarrassé. Il avait désiré le testament; il n'était pas étranger aux manœuvres qui l'avaient préparé. En vain Saint- Simon écrit que cette fortune lui arrivait sans aucune amorce de sapari; nous avons établi que, depuis près de trois ans, il amorçait les Espagnols soit par le souvenir de ses bons traitements à Ryswick, soit par la crainte d'être conquis ou démembrés, soit par l'espérance d'être défendus par lui. Et quand il tintée fruit

(1) Duroont, Covps diplomatique, tome VU! : texte du tcdlament.

(2) Journal de Dangeau.

de sa diplomatie, sa satisfaction évidente fut une preuve de plus delà part qu'il avait prise à l'œuvre. En créant duc héréditaire ce marquis d'Harcourtqui avait le premier proposé cette solution et n'y avait pas médiocrement travaillé, il avouait par sa reconnaissance quel prix, il attachait au service rendu. En considérant à table le duc d'Anjou devenu roi, il disait à l'ambassadeur d'Espagne : a Je crois encore que tout ceci est un songe (1); » n'est-ce pas le langage d'un hommesisatisfaitd'un succès longtemps attendu, qu'il n'a plus d'autre pensée que la crainte de s'en trouver tout à coup dépouillé? Mais comment accorder cet avantage avec les autres arrangements déjà obtenus? Jusqu'à ce qu'il fût sur de rhéritage,et pour y suppléer en partie s'il ne l'obtenait pas tout entier, il avait enlacé les' puissances maritimes, malgré leurs répugnances et par ses promesses de njodéralion, dans le traité de partage. Il n'était guère possible de se tirer de cet engagement sans imputation de mauvaise foi, sans hostilités de la part des autres contractants furieux d'avoir été pris pour dupes. A un autre point de vue, celui de sa puissance personnelle et de l'intérêt français, le traité de partage était plus avantageux que le testament; on pouvait en croire les craintes exprimées par ses voisins. Ce traité paraissait donnera la France la domination de la Méditerranée, la suprématie commerciale dans le midi de rEurope,rarrondissement de son territoire du côté du Rhin : grands épouvantails

(1) Journal de Dangeau, novembre 1700.

que ses rivaux avaient agités aux yeux des Anglais et des Hollandais. Par le testament^ il n'avait que la gloii'e i>ei*sonnelle de substituer un prineede sa maison à la maison d'Autriche, et, en s'engageant àmain tenir rintégritéde la monarchie espagnole, il enlevait à la France le droit, à la première occasion opportune, d'arrondir sa frontière du nord parées Pays-Bas objet de la politique si raisonnable de Richelieu et de Mazarin. Ces pensées méritaient bien d'être prises en oonsidéralion, et elles tiraient une nouvelle force de la nécessité piYsenlede prononcer entre elles. En suivant les deux néijociations à la fois, Louis XIV s'était avant tout proposé de compenser l'insuccès de l'une parla réussite de rautre,sans trop se préoccuper, avant le résultat, de la contradiction et du moven de les accordt*r entre elles. Maintenant qu'elles avaient réussi toutes les deux, les difficultés se dressaient des deux parts. L'embarras du choix étaitici autre chose qu'un mot, qu'un compliment, qu'une exubérance de fortune ; c'était une véritable perplexité.

Il paraissait y avoir à accepter le testament deux raisons plausibles, capables de faire au moins illusion à l'Europe. Premièrement celle que nous venons de dire; le testament n'ajoutait rien au territoire ni à la puissance propre de la France et ne menaçait aucun de ses voisins, et on verra bientôt que ce fut en effet la première impression de l'esprit public. Secondement la résistance inflexible de l'Autriche et de l'Espagne ensemble au traité. L'Autriche se préparait à s'y opposer par la force; elle cherchait des alliances en Aile-

magne^ elle avait déjà depuis quelques mois levé des troupes. Il devenait donc nécessaire pour exécuter le traité, pour assurer la part de la France, de faire la guerre à rAutriehe, et dans cette lutte la France ne pouvait raisonnablement compter sur l'assistance de rAnglelerreetdela Hollande malgré leurs promesses. L'Espagne s'obstinait à ne rien perdre de son unité. Le. cardinal Porto-Carrero, membre de Ir Junte de régence, écrivait à l'ambassadeur espagnol à Pari$ : a Si Sa Majesté très-chrétienne persiste à nous vouloir « démembrer, vous ne devez pas insi&ter pour le dé- « part du duc d'Anjou; au contraire il faudra que « Votre Excellence proteste solennellement que ce « n'est qu'à la condition du non-dénlembrement que « la maison de Bourbona été appelée à la succession. » Et pour assurer cette unité, l'Espagne pouvait invoquer le testament même qui substituait au duc d'Anjou et au duc de Berry dans la possession de loute la monarchie, l'archiduc Charles d'Autriche; si donc Louis XIV n'acceptait pas l'héritage intact pour un prince français, l'Autriche en prenait possession pour un de ses princes par la volonté du testateur et de la nation intéressée (1). Il devenait ainsi nécessaire de guerroyer les Espagnols pour les démembrer malgré eux, chose odieuse assurément,et de déposséder un héritier qui venait à son rang, par le refus des autres, attentat évident à la légitimité que lui auraient conférée la volonté du dernier roi et les inclinations du peuple.

(1) Mémoires de Torcy.

Louis XIV, dès le 10 novembre, réunit en conseil^ pour délibérer sur cette question, le Dauphin et les trois ministres d'Etat, qui étaient le chancelier, le duc de Beauvilliers et le marquis de Torcy. Selon Saint-Simon et Burnet, M""* de Mainlenon y fut appelée; mais Torcy réfute expressément cette assertion, et elle-même semble indiquer dans sa correspondance qu'elle n'eut pas voix au chapitre {\), La plupart des considérations que nous venons d'exposer y furent débattues. Le duc de Beauvilliers, partisan du traité de partage, invoqua robligation de garder la parole donnée et le grand crédit où celte fidélité établirait la France au dehors, l'avantage certain d'acquérir des contrées contiguësau royaume, et sur la Méditerranée les ports les plusavantageuxau commerce,etlepeudesûreté d'une union intime avec l'Espagne, qui tiendrait à peine au delà de la première génération. Torcy opina pour l'acceptation du testament parla pensée des résistances de l'Autriche au traité, delaguerre qui s'ensuivrait forcément, de l'isolement où l'Angleterre et la Hollande laisseraient la France; il y joignit l'importance el la force du droit que ferait le testament à l'archiduc en cas de refus de la part du roi. Le chancelier récapitula les deux avis, les arguments pour et contre, sans s'arrêter à aucun. Mais quand ce fut le tour du Dauphin, cet homme apathique et ordinairement effacé montra une vigueur, une ardeur inconnue, une

(I) Lettre du 25 novembre 1700 au cardinal de Noailles : « Si « j'avais eu voix au chapitre, il serait allé en poste. » Il s'agit, il est vrai, du départ de Philippe V.|

précision d'idées qui surprit tout le monde. Saint-Simon et M"** de Maintenon lui rendent ici le même témoignage. Il réclama l'acceptation^ parce que, guerre pour guerre, il valaitmieuxcombattrepourlepartiqui convenait lemieuxà la grandeur de la France,etaussià la justice. La succession d'Espagne était son héritage, puisque c'était celui de sa mère; il priait donc le roi de le lui accorder, mais il était prêt, pour la tranquillité de l'Europe, à le cédera son second fils; il se contenterait, pour sa propre gloire, de pou voir dire : «Le roi mon père, et le roi mon fils, » condition assez belle pour être enviée, puisque aucun homme ne s'y était encore trouvé avant lui (1).

Le roi leva la séance sans conclure. L'affaire, disaitil, valaitbien de dormir dessus yei d'attendre ce qui viendrait d'Espagne. Les jours suivants il provoqua, il écouta les avis divers de sa cour. Le duc de Bourgogne combattit d'abord l'acceptation (2). Au contraire, les bâtardes chéries du roi,]Vΰ' la duchesse et la princesse deConti, le pressèrentd'envoyerpromptementleduc d'Anjou en Espagne, ce qui ne pouvait manquer d'être approuvé, disaient-elles, à en juger par le raisonnement qu'on entendait faire au public (3). Il n'en paraissait pas encore convaincu, car il répondit à cette assurance: « Je suis sûr que, quelque parti que je

(1) Mémoires de Torcy. — Mémoires de Saint-Simon, tome II, chapitres xi et xii. Lettres de Maintenon à la comtesse de Saint- Géran.

(2) Lettres de Maintenon à Saint-Géran.

(3) Dangeau, Journal , 13 novembre.

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prenne, beaucoup de gens me condamneront. » Ses hésitations apparaissent encore dans plusieurs dépêches écrites alors à ses ambassadeurs, et particulièrement celle du 12 novembre au comte de Briorden Hollande^oùilinclineaumaintiendu traité de partage (1). Cependant il arrivait des courriers d'Espagne, Tun sur l'autre, avec de nouveaux ordres et de nouveaux empressements pour demander le duc d'Anjou. La nation espagnole était dumêmeavis que le dernier roi; le vœu des seigneurs était celui des peuples; un empire grand par son passé, grand encore par le nombre de ses Etats, se plaçait sous la garde et la direction de la maison de Bourbon. Il plut à Louis XIV de répondre à cette confiance en se décidant pour le parti le plus dégagé de l'égoïsme et de l'ambition matérielle, eh se faisant protecteur au lieu de conquérant, en sacrifiafit l'augmentation de son territoire à l'accroissement de son ascendant et de son influence morale. Ses sentiments de grandeur et aussi son orgueil y trouvaient digne satisfaction.

Le 16 novembre, le roi, étant dans son cabinet avec le duc d'Anjou, fitentrerl'ambassadeur d'Espagne,et, lui montrant le prince : « Vous pouvez, lui dit-il, le saluer comme votre roi. » Après que l'ambassadeur se fut agenouillé, et eutachevé son compliment, le roi fit ouvrir à deux battants la porte de son cabinet. Il y

(1) Voir Marius Topin^ l* Europe et les Bourbons sous Louis XIV , et Ernest Moret, Quinze Ans du régne de Louis XIV. Ces deux auteurs parlent de ces lettres comme en devant la connaissance à M. Mignet, qui les a entre les mains.

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