LE DUC D' ANJOU ROI D' ESPAGNE
avait derrière une multitude de courtisans attirés au lever du roi parla curiosité et Tespérance de connaître enfin la décision suprême. Il leur ordonna d'entrer, parcourut d'un coup d'œil majestueux toute cette foule, et dit : « Messieurs, voici le roi d'Espagne, La naissance l'appelait à cette couronne, le feu roi aussi par son testament, toute la nation l'a souhaité et me Ta demandé instamment; c'était l'ordre du cie!, je Tai accordé avec plaisir. » Puis, se tournant vers le petit-fils qui ailaitle quitter pour toujours, il ajouta d'un ton à la fois digne et ému : « Soyez bon Espagnol, c'est maintenant votre premier devoir; mais sou venez- vous que vous êtes né Français pour entretenir l'union entre les deux nations; c'est le moyen de les rendre heureuses et de conserver la paix de l'Europe. » Les deux frères du nouveau roi entrèrent ensuite et échangèrent avec lui des marques de tendresse et des larmes ; ce fut une de ces scènes touchantes qui ont fait dire à M'"^ de Maintenon : <c Je n'aurais jamais cru qu'on pût être prince et si sensible (1). » Louis XIV, comme pour correspondre à ces sentiments et pour retarder la séparation, annonça que le roi d^Espagne serait conduit jusqu'à la frontière par ses deux frères. Alors l'ambassadeur d'Espagne s'écria que ce voyage était désormais aisé, et que les Pyrénées étaient fondues. Tel est, sans un motde plus, le récitde Dangeau, qui était présent, et de Saint-Simon, qui ne fait autre chose en pareille circonstance que de développer Dangeau. Bientôt, en
(1) Maintenon au dnc deNoailles, 11 décembre 1700.
circulant dans le public,ces faits ou ces paroles se modifièrent par zèle d'embellissement. Le Mercure les tourna à sa mode, et il fit dire par l'ambassadeur: ce Quelle joie! il n'y a plus de Pyrénées! elles sont abîmées, et nous ne sommes plus qu'un. »
Ainsi ce n'est pas Louis XIV qui a dit : IlrHy a plus de Pyrénées; c'est l'ambassadeur d'Espagne qui en a donné l'idée, eiQ^e^iXe Mercure (\u\ a fait le mot dont on s'obstine depuis deux siècles à reporter la gloire à Louis XIV. O authenticité des mots historiques l
Pendant quelques semaines tout fut joie à la cour de France. Le duc d'Anjou, devenu Philippe V, reçut immédiatement tous les honneurs rovaux. Le roi son grand-père lui céda son appartement et son lit, lui donna la droite, et à table un fauteuil et son cadenas, une soucoupe et un verre couvert, et Vessai comme pour lui-même (1). Le Dauphin triomphait. Madame de Maintenon écrivait : « Voilà unegrande grandeur dans la grandissime maison de France (2). » La petite cour de Saint-Germain se félicitait de cette extension de l'importance française comme d'un pronostic favorable à leurs espérances. A chaque instant on recevait du dehors les messages les plus avantageux. C'était, le 22 novembre, la reconnaissance de Philippe V à Bruxelles, en qualité de duc de Brabant,par les soins de l'électeur de Bavière et au chant du Te Deum et
(1) On comprend que ces détails sont empruntés à Saint*Simon. 11 n'y a que lui pour attacher tant de valeur à ces formes de l'étiquette.
(2) Maintenon au cardinal de Noailles» 17 novembre 1700.