LES TRIUMVIRS DE LA LIGUE
menace^ et dans la crainte de perdre un pareil serviteur, lui renvoya avec son épée l'engagement écrit de lui laissera l'avenir mener laguerre comme ilvoudrait, sans jamais le rechercher pour aucune de ses entreprises. L'indépendance de Marlborough venait de sa vieille intimité avec la reine Anne. Lui et sa femme^ Sarah Jennings, exerçaient sur cette princesse, depuis Tavénement de Guillaume III, une influence qui ressemblait à une fascination. Ils l'avaient soutenue dans ses efforts d'opposition personnelle contre Guillaume. Après avoir partagé sa disgrâce, ils étaient rentrés en faveur avec elle (1). A son avènement ils furent comme associés à la royauté. La femme fut surintendante de la maison de la reine, et plus que jamais sa confidente nécessaire ; lemari, déjà nommé par Guillaume général et plénipotentiaire en Hollande, devint rapidement duc, chevalier de la Jarretière et surtout généralissime des troupes britanniques. Au dedans il imposa les ministres, tels que le trésorier Godolphin; au dehors il commanda les opérations militaires, comme il maniait l'argent des armées, sans contrôle. Le charme durera dix ans; ce n'est que, lorsqu'il se rompra tout à coup, que la disgrâce de Marlborough changera en quelques jours la face de la guerre.
A ces raisons de supériorité pour les alliés, on a l'habitude d'opposer l'insuffisance militaire de la France à cette époque, et d'abord le mauvais choix et l'incapacité des généraux. <c C'étaient, a dit Saint-Si-
(1) Voir, dans Macaulay, les détails de cette intimité singulière.
214 GUERRE DE LA SUCCESSION d'eSPAGNE
« mon^ des généraux de goût, de fantaisie^ de faveur, « de cabinet, a qui le roi croyait donner, comme à « ses ministres, la capacité avec la patente (1). » Quelques incapacités réelles, quelques grandes fautes mises en relief par d'éclatants désastres, entretiennent encore cette prévention. Pour admettre un pareil jugement il faudrait ne pas connaître Saint-Simon et sa manière d'apprécier ou de déprécier les hommes les plus habiles, les événements les plus glorieux. Il est vrai que Catinat vieillissait, que Tourville venait de mourir (1701), que Jean Bartallaitmourir (mars 1702) dès ledébutdes hostilités. MaisBoufflersn'était pas encoreeffacé,etVillars,Vendôme,Berwickallaient tenir, non sans honneur, la place des Luxembourg, des Créqui, des CondéetdesTurenne. De toutes les grandeurs du règne,c'estle génie militaire qui reste le plus fécond en grands sujets, et qui souffre lemoins d'éclipsés. Que Saint-Simon poursuive de sa haine, dans Villars, une
insatiable ambitiond'honneursetunesordidecupidité d'argent (et nous ne dissimulerons pas ces vices); qu'il dénonce dans Vendôme et dans Berwick la bâtardise comme le motif principal de la préférence du roi, qu'il reproche en particulier à Vendôme ses mœurs infâmes et une nonchalance quelquefois funeste aux affaires (et nous ne prétendons pas les justifier) ; il n'en demeure pas moins certain que Vendôme a été pendant plusieurs années l'adversaire heureux du prince Eugène en Italie^ et qu'il a fait voir en Espagne ce que
(1] SaintrSimon, Mémoires, tome IIIi chapitre xxii, page 264.