LES NOUVEAUX GENERAUX DE LOUIS XIV
d'attention qu'il est de Pénelon(l), qui n'aimait pas Louvois. On trouve bien encore dans les conseils Chamlay, ce second de Louvois, ce major-général de fait, qui, au commencement des campagnes, signale la situation, indique les points à défendre, la répartition à faire des troupes (2). Mais il y a loin des indications de Chamlay à l'exécution parChamillard. Les troupes n'arrivent pas à temps ou en nombre suffisant. Catinat qui comptait, d'après les calculs de la cour, sur cinquante-deux bataillons et soixante-huit escadrons, ne trouve, à son arrivée en Al8ace,que vingt-deux bataillons et cinquante-neuf escadrons à mettre en campagne. Les approvisionnements ne sont pas mieux assurés; l'armement fait souvent défaut. Villars, pressé par le ministre de s'engager dans une grande expédition au cœur de l'Allemagne, répond pour expliquer son retard : « Cettearmée part sans officiers ni recrues, ni habillements, ni armes, et avec des fonds bien médiocres pour sa subsistance (3). » Enfin, si triste que soit cette insuffisance, c'est encore moins aux hommes qu'il convient de s'en prendre qu'à la nature de la
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guerre, au nombre des champs de bataille,aux distancesqui multiplient les fatigues et les dépenses. Il faut faire tête à la fois dans les Pays-Bas, en Allemagne, en
(1) Correspondance de Fénelon au duc de Ghevreuse, 3 décembre 1708.
(2) Voir plusieurs de ces mémoires de Chamlay dans la collection du ^néral Pelet.
(3] Villars à Chamillard» 27 mars 1703 : collection du général Pelet, tome III.
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Italie^ en Espagne, du Zuyderzée à Naples^du Danube à Gibraltar; il faulque les forces d'une seule nation balancent les forces de huit peuples conjurés. Jamais encore la coalition n'avait été aussi étendue , aussi compacte y aussi tenace ; jamais la lutte n'avait été aussi inégale. Jamais aussi la défaite, la ruine n'aurait mérité plus d'honneur et de respect; et pourtant en dépit des fautes, des revers, des insolences des plus forts, et de sa noble résignation, la France en sortira intacte, sinon invaincue, et toujours une des plus grandes puissances de l'Europe, sinon la plus grande. Ce résultat, prévu par l'historien, lui donne du cœur pour traverser l'époque des épreuves. La guerre avait commencé l'année précédente en Italie, où nous avons laissé le prince Eugène et Villeroi cantonnés en quartiers d'hiver, en face l'un de l'autre. Elle était prête dans le Nord et sur les bords du Rhin. Les Français avaient occupé tous les Pays- Bas et la Gueldre espagnole, au nom de Philippe V; et leur allié, Télecteur de Cologne, leur avait livré toutes ses places, à l'exception de Cologne même qui, brouillée avec lui, s'était donnée aux Hollandais, et de plus, la ville de Liège dont il était aussi évêque et prince. Les Français s'étendaient ainsi de la mer du Nord au Rhin ; mais ils avaient à compter avec les troupes hollandaises, anglaises et prussiennes, au nombre de 130,000 hommes, dont le commandement supérieur était destiné à Marlborough.Du côté de l'Alsace, le prince Louis de Bade, général de l'Empereur, sortait, au mois de mars, de ses cantoij^mç^e^ts^
dans la direction de Philipsbourg, et reprenait sur le bord du Rhin des travaux commencés pour le passage de ce fleuve. Les Cercles d'Allemagne, dont la neutralité apparente avait trompé Louis XIV,adhéraient àla Grande-AlJiance le 17 et le 20 mars, et lui apportaient un renfort de 20,000 hommes. Cette résolution des Etats d'empire élevait à six le nombre des nations liguées contre la France. En Italie, en plein hiver, le P' février, Eugène avait tenté un coup de main dont le succès lui aurait livré la plus grande partie de l'armée française. Villeroi était dans Crémone avec ses meilleures troupes. A la faveur d^intelligences, Eugène y fit entrer par un égout, pendantlanuit, environ cinq mille hommes qui en occupèrent sans peine les places, les principales rues et l'hôtel de ville. Ils se croyaient déjà sûrs de leur conquête, lorsqu'un régiment français,commandé pour une parade, aperçutau point du jour des étrangers rangés en bataille, fit feu sur eux et commença la lutte. Villeroi, averti par ce bruit, y courut sans escorte et tomba aux mains des ennemis qui le retinrent prisonnier. Mais bientôt la garnison fut sur pied et entama d'elle-même un combat opiniâtre qui dura tout le jour. Les Autrichiens, chassés de rue en rue, et coupés des renforts qui leur arrivaient du dehors, abandonnèrent la ville jonchée de leurs morts et aussi d'un bon nombre de Français, sans autre trophée de leur expédition que le maréchal captif. Cette aventure à la fois burlesque et glorieuse, d' un général tombant au milieu de ses ennemis au lieu de ses soldats, et de troupes sans chef se tirant toutes
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seules du danger (1), combla le ridicule qui s'attachait à Villeroi, et valut à la garnison de Crémone les félicitations de la France et les gratifications de Louis XFV. Mais la situation n'était pas changée, Eugène gardait toutes ses positions, et son échec de Crémone ne lui inspirait qu'un plus vif désir de revanche. Dans un mémoire au roi, pour le règlement de la nouvelle campagne, Chamlay déclarait qu'il ne fallait se flatter que médiocrement de chasser les impériaux de toute l'Italie, que ce serait déjà un beau succès que de les rejeter au delà du Mincio et surtout de l'Adige (2).
Le roi nomma le duc de Bourgogne au commandement de Tarméede Flandre, dont le chef réel devait être le maréchal de Boufflers. Le jeune prince désirait fort un commandement ; ses amis (Fénelon) ne trouvaient pas non' plus bienséant qu'il demeurât à Versailles (3). Il se montre, dans une lettre, fort reconnaissant envers M"' de Maintenon , de cet honneur qu'il croit lui devoir (4). Vendôme fut envoyé en Italie, et en même temps le roi d'Espagne confirmé par son
(1) Voir général Pelet, tome II : Les relations de Taffaire de Crémone.
(2) Général Pelet, tome II, page 697 : Mémoires de Chamlay» février 1702.
(3) Fénelon, Mémoires sur la Campagne de 1702. L'archevôque de Cambrai intervient ici dans les affaires comme un politique et un homme de guerre : questions d'argent, d*organisation d'armée, de conseils de guerre, de personnes, il aborde tout. Il juge les généraux, caractère et capacité ; il estime peu Boufflers, craint Vendôme, préfère à tous Gatinat. Il finit pourtant par dire qu'il marche à tâtons^ ignorant à peu prés tout ce quHl faudrait savoir de Vétat présent.
(4) Recueil de lettres à madame de Maintenons publié par les bibliophiles français.
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graad-^re dans la résolution de passer à Naples pour se concilier ce peuple^ et en Lombardie pour prendre part à la défense de son duché de Milan (1). L'Alsace préoccupait particulièrement le roi et son conseil. Depuis le traité de Ryswick^ elle ne communiquait plus à la France que par la Franehe-Comlé ; si rennemi parvenaitàs'y établir,lesTroîs-Évêchés et la Champagne deviendraient frontières. Il importait donc de ladéfendreénergiquement; mnis s'il fallaitdes troupes nombreuses pour cet objets il n'im{K>rtait |)as moins d'empêcher qu'elle ne fût mâi/i^^^parses défenseurs^ et qu'elle ne retombât dans l'état de ruine et de désolation où elle avait été réduite pendant la guerre de Hollande. Pour prévenir ces désastres, Chamlay demandait qu'on y apportât du dehors les approvisionnements nécessaires aux troupes, que le roi y eût une armée au moins égale à celle que les ennemis pourraient rassembler de ce côté, et que par d'habiles opérations on préservât Landau ou Huningue de toute attaque (2). Ces avis ne furent pas suffisamment compris. Catinat fut nommé au commandement de l'armée d'Alsace. Dans une explication franche et nette avec le roi sur les affaires d'Italie, il avait recouvré la confiance du souverain . Malheureusement, si le choix du général était bon,lesmoyensd'aclion,réclaméspar Chamlay,lui manquèrenten partie. Louis XIV s'obsti-
(1) Œuvres de Louis XIV, tome VI : lettre à Philippe V, du 21 janvier 1702.
(2) Chamlay, Mémoires, février 1702. Général Pelel, tome IL page 755.
nant à croire à la neutralité des Cercles, et plus inquiet pour ritalie que pour l'Alsace, n'expédia sur les bords du Rhin que les troupes qu^il ne trouvait pas nécessaires au delà des Alpes (1). Nous verrons tout à l'heure ce que ce faux calcul apporta de tribulations à Catinat.
La guerre était si bien dans toutes les volontés qu'elle éclata avant même les déclarations officielles. Ces déclarations ne parurent que le 10 ouïe 15 mai 1702. On y peut remarquer que chacun des belligérants explique son agression par des raisons particulières. L'Empereur s'en prend au testament surpris à Charles II, son dommage personnel, et à l'occupation parla France de fiefs impériaux en Italie et en Allemagne, offense et dommage à l'empire. La reine Anne allègue le pouvoir exorbitant de la France sur terre et sur mer, menace d'esclavage pour l'Europe, et la reconnaissance du prince de Galles, attentat à sa dignité et à l'honneur de sa couronne. Les Hollandais, moins fiers et plus verbeux, déplorent leurs dangers, la perte de leur barrière , la formation d'une autre barrière, mais contre eux,'dansrélectorat de Cologne, la ruine de leur commerce dans la Méditerranée, en Portugal et aux Indes. Les pauvres gens I Au moment où ils publiaient cette lamentation, il y avait près d'un mois que la coalition avait commencé les hostilités pour eux, et travaillait à les débloquer par l'occupation
(1) Cela est dit très-explicitement par Chamillard dans une lettre à Ricous du 29 août. Pelet, tome II, page 822.