VILLÂRS CHEZ LES CAMISARDS
Les nouvelles étaient également rassurantes du côté de l'Espagne. Les alliés en Portugal ayant voulu, à la fin des grandes chaleurs, reprendre les armes, avaient été contenus par une défensive intelligente de Berwick (1) ; après quelques pas en deçà de la frontière espagnole, et une tentative contre Valencia d'Alcantara, ils étaient rentrés en Portugal pour séparer leurs troupes (fin d'octobre). Il semblait aussi que le mal intérieur de la guerre civile touchait à son terme. Villars, employé cette année dans les Cévennes, avait décidé la ruine des Camisards par un habile mélange de force et de modération.
Villars expose lui-même l'état des partis à son arrivée en Languedoc. Trois catégories de Camisards : V ceux qui, par lassitude de la guerre, étaient disposés à un accommodement; 2* ceux qui étaient intraitables sur le fait de religion; 3° les aventuriers qui trouvaient leur compte à dominer la multitude par le prestige des prophétesses, à exercer le pillage, à se faire nourrir par les paysans. Il distingue aussi trois espèces de catholiques : P ceux qui plaignaient les hérétiques et ne leur voulaient aucun mal; 2** ceux qui ne prétendaient leuraccorderaucunegrâce;3®ceuxpourqui la religion n'était qu'un prétexte et une occasion d'acquérir les biens des insurgés. Villars se déclara également prêt à satisfaire les amis de la paix, à contenir ou à dompter les partisans de la guerre à outrance. Il signifia qu'il serait inflexible envers le crime de révolte à main armée^
(1) Mémoires de Berwick, an 17u4.
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qu'il ne pouvait promettre la liberté de conscience, mais que quiconque se soumettrait serait libre de passer à rétranger,ou de vivre dans le pays sous la garantie de quelque catholique notable. Il suspendit les supplices, mais en même temps il lança des détachements dans toutes les directions pour traquer les révoltés; hii-même en conduisait un de quatre cents hommes. Ces détachements fouillaientles villages^les hameaux, les fermes, pendant que les garnisons des petites villes s'étendaient comme un filet le long des rivières, gardaient les ponts et les défilés, et se donnaient la main par des vedettes de correspondance (1). Au bout dequelques semaines, ce système avait réussi; des bandes entières posaient les armes, et, conformément à ses promesses, Villarsdonnaitaux uns des passe-ports pour l'étranger, aux autres la liberté de reprendre leurs- travaux sous caution. Cavalier lui-même demandait à traiter (mai 1704) ; à défaut de la liberté de conscience, il obtenait la délivrance des prisonniers et des galériens, et consentait à former pou rie service du roi un régiment de Camisards, dont il serait colonel, et qui irait combattre sur le Rhin ou en Espagne. Si ses lieutenants ne l'eussent pas désavoué, la guerre était terminée dès lors. Lui, du moins, il quittâtes Cévennes, emmenant unecentainede ses compagnons dont il comptait former une compagnie; il se retira à Lyon, visita Chamillard à Versailles, et il attendait à Béfort l'organisation de sa petite troupe, quand les
(1) Emprunté presque mot à mot aux Mémoires de Villars.
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suggestions secrètes des Hollandais le déterminèrent à passer au service de la Grande Alliance.
Roland, Ravanel,Maurel dit C«/mtf^,seslieutenants, s'étaient obstinés à ne pas céder encore, parce qu'ils espéraient un secours prochain du duc de Savoie. On saisit en effet, près des côtes de France, des tartanes (1) parties de Nice, et chargées de réfugiés français, d'armes et de munitions. Cette assistance manquée, les Camisards se retrouvèrent seuls en face de ViUars,qui reprit son système de battues, interdit le transport des blés aux endroits les plus suspects, et fit enlever comme otages (c'est lui-même qui le raconte) les pères et mères de ceux qui s'obstinaient à ne pas poser les armes. Roland fut tué dans un château où l'avait attiré un rendez-vous d'amour (14 août), et son lieutenant Maillé livré à un supplice que Villars semble regretter. Ravanel, ayant essayé une bataille rangée, près de Marvejols (13 septembre), perdit deux cents hommes tués. Dès ce moment, les grandes hostilités cessèrent. On ne vit plus que des pelotons de ravageurs qui se portèrent eux-mêmes le dernier coup en se rendant odieux aux habitants. C'est l'opinion de beaucoup d'écrivains de ce temps que les Camisards ruinèrent euxmêmes leur cause par leurs violences. S'ils s'en étaient tenus à réclamer la liberté de conscience et la diminution des impôts, ils auraient trouvé de nombreux adhérents dans la contrée, et dans les provinces voi-
(1) Grosses barques, allant à la rame et à ia voile, en usage dans la Méditerranée.
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sines^ même parmi les catholiques. Ainsi pensent Saint-Simon, Dangeau, VillarsetBerwiek(l).Maisils exaspérèrent jusqu'à leurs partisans en pillant amis et ennemis, en tuant protestants et catholiques, en portant partout la flamme et la dévastation. Au contraire, Villars rassurait les gens paisibles en écartant les ravageurs, en faisant éteindre les incendies par ses soldats, en obtenant pour les paysans,dont les maisons avaient été brûlées, l'exemption de la taille et des autres impôts. A la fin de 1704, le Languedoc, paraissait pacifié. Les états de la province en remercièrent le maréchal, et lui offrirent en reconnaissance un don de 12,000 livres pour lui-même et de 8,000 pour sa femme.
Ainsi il n'y avait encore que l'Allemagne qui eût été véritablement funeste aux Français. Louis XIV gardait la supériorité en Espagne, en Italie, et triomphait des révoltes intérieures patronnées par ses ennemis. Mais, après Hochstett, la perte de Landau et celle de Trarbach, qui terminaient l'année, semblaient d'un . mauvais augure pour la campagne prochaine, et les alliés en concevaient de vastes espérances.
(1) Sdint-Simon, lomo III, page 450 : « On eut grande obligation à co fanatisme qui s'cnipara d'eux, et qui bientôt leur fit commettre les derniers excès en sacrilèges, en meurtres et en supplices sur les prôtres et sur les moines. S'ils s'en étaient tenus à ne maltraiter personne que suivant les lois de la guerre, à demander seulement liberté de conscience et soulagement d'impôts, force catholiques... auraient peut-être levé le masque sous leur protection, et en auraient entraîné le grand nombre... »
Berwick dit la mémo chose ot dans les mômes termes.