ACHEVEMENT DU CANAL DE LANGUEDOC
^ssez abondamment au gré du contrôleur général, lîiquet porta la peine de cette contrariété; toujours en rétard de payement, il ne fut plus seulement un agent de finances irrégulier, mais un parfait menteur coupable d'avoir gaspillé pour les siens rainent public. Colbert recommandait à Tintendant de le surveiller, de bien examiner si le mauvais payeur avait réellement « fait des ouvrages pour Targent qu'il avait toucbé. » Cette défiance dura plusieurs années, et, ce qui en aggrave l'injustice, elle s'obstina à trouver des raisons pour durer. Dans plusieurs lettres à d'Aguesseau, Colbert, sans provoquer d'explications de l'inculpé, fait un grief à Riquet du titre de maître des requêtes obtenu pour son fils, ou de l'achat d'une terre qui le constitue baron des Etats. Il en conclut qu'il pourrait bien s'être enrichi au service du roi, et peut-être avoir diverti les fonds publics « par les établissements qu'il a mis dans sa famille. » Cependant^ au moment où il écrivait ces lignes regrettables, les faits l'avaient déjà démenti. Riquet venait de mourir (1680) pauvre, ruiné, ne laissant que des dettes, deux millions neuf cent mille livres, et à Hes enfants la seule perspective de refaire leur fortune par les revenus du canal (1).
Riquet ignora heureusement les soupçons et les invectives de Colbert. Le public non plus ne sut
(1) Voir les lettres de Colbert, collection Clément : travaux publics, section du canal de Languedoc.
362 HISTOIRE INTERIBURB DB 1672 A 1688
rien de la persécution secrète exercée contre l'entrepreneur du canal de Languedoc par le plus ardent et le plus intelligent promoteur de Tentreprise. Le fils de Riquel acheva promptement l'œuvre paternelle; en 1681 il fut en mesure de la livrer à la France. Colbert put vanter les mérites de ce grand ouvrage, sans que personne eût le droit d'opposer à cette satisfaction la dureté de ses plaintes récentes. L'intendant d'Aguesseau visita le canal d'un bout à l'autre, le trouva partout en bon état, et y fit mettre Teau. Le 15 mai commença à Toulouse une fêle qui devait se continuer jusqu'à la mer. L'intendant s'embarqua à l'écluse de Toulouse, avec l'archevêque de Narbonne, les évéques de Béziers et de Saint-Papoul et plusieurs membres des Etals. Une barque élégamment décorée ouvrait la marche, remorquée par une espèce de galère qui portait un orchestre. Derrière venaient vingt-trois barques de la Garonne chargées de marchandises françaises, hollandaises, anglaises, pour la foire de Beaucaire. A Castelnaudary les évéques bénirent solennellement le canal. Partout un immense concours de populations salua d'enthousiasme ce spectacle inouï; une flotte à travers les montagnes ou les précipices, ou par des chemins sous terre^ en des lieux où jadis l'on trouvait à peine l'eau nécessaire aux usages de la vie. On admirait, on remer-* ciait la puissance qui avait conçu ces prodiges, qui dotait de pareils bienfaits les provinces les plus reculées, et les cris de Vive le roi ne cessaient de
ACmSYEMBNT DU CANAL DE LANGUEDOC 363
retentir sur le passage des représentants de la majesté royale (1).
Les travaux avaient duré seize ans; ils avaient ^sorbé di\-sept millions, trois fois la somme calculée au début. Mais aussi quel résultat! Un con^ temporain (2) compare dédaigneusement les Ro- Dii^ins au grand roi, leurs aqueducs, construits en trois siècles, au canal exécuté en si peu de temps, J^urs neuf ou dix conduites d'eau aux fleuves rassemblés à Naurouze, et il propose d'inscrire sur ce i^dssin sans pareil les deux vers de Lucain :
Fontibas hic vastis immensos concipit amnes, Fluminaqutf in gemiDi Bpar^t divortia inundi.
^^uban, avec moins d'emphase, rend un hommage plus calme et mieux autorisé à l'œuvre de Riquet, ^ la fois V entrepreneur et Vinventeur, comme il l'ap- P^lle. tt Le canal de la jonction des deux mers, ^^t^îl, est sans contredit le plus beau et le plus '^^l>le ouvrage de cette espèce qui ait été entrepris ^^ nos jours, et qui pouvait en devenir la mer- ^^*lle s'il avait été poussé aussi loin qu'on aurait pu ^ *ï^ener. » Vauban, en effet, regrettait que le canal
^Ot pas été rendu capable de porter des vaisseaux ^^•^^me la mer. Mais il ajoute : « Il y a plus lieu
^^mirer qu'on ait pu venir à bout de le rendre ^"^îgable par des pays si difficiles et dans un temps
2^^^ i Histoire du canal de Languedoc. Lettres déColbert à d'Aguesseau, "^ '^^ 29 mai 1681.
^^> Le P. MourgueB, déjà cité.
OÙ Ton élait si peu éclairé^ qu'il n'y en a de n'avo^ ^ pu lui donner toutes les perfections nécessaires -^* sa durée et à sa sûreté. »
Colbert ne perdit pas un moment pour démontre^ ** l'importance du canal par son utilité pratique. A 1 -=^^' veille de l'inauguration, il écrivait à d'Aguesseau « J'ai une grande impatience que cette navigatio^^^ réussisse, parce que je ne doute pas qu'elle pro— ^ duise un très-grand avantage à la province de Lan ^' guedoc et à tout le royaume. Il faudrait travaille -^^ï" avec soin à la rendre publique, et .à faire connaîlr— "'-af dans le royaume et à l'étranger le succès de grand ouvrage. » Il ne cessa d'en suivre les progrès avec une curiosité insatiable, et cette fécondité d^Ee moyens d'exécution qui ne tarissait pas en lui. ~ Jl disait encore en 1683 : « Les marchandises vo Jturées sur le canal de Languedoc pendant le m(^ -i^ dernier montent à 32,000 quintaux; c'est plus qL.ime le mois précédent. Il y a lieu d'espérer que la n ^rwvigation sur le canal augmentera considérablemeim t. Mais le principal consiste à savoir si les étranger^ s'en serviront. Pour cet effet, il faudrait prendre soin de donner tous les mois un avis de cette navi' gation dans une gazette, et faire en sorte que touss les marchands du haut et du bas Languedoc et de la Guienne en donnassent avis en Angleterre et en Hollande (1). »
(1) Colbert à d'Aguesseau, 27 mai 1683. |^