LES GALÈRES
mettait pas à la critique injuste de méconnaître les talents du vainqueur de Ruyter. Il en prit mal à l'intendant de Toulon d'avoir, précisément en cette rencontre, censuré les avis et les sentiments de Duquesnesur des questions techniques : <( Soyez assuré, écrivit Colbert à cet imprudent, que, quand vous étudieriez encore vingt ans sous ledit sieur Duquesne, vous ne seriez pas si habile que vous croyez l'être, et que, excepté quelques petites difficultés qu'il a dans l'esprit, et qui ne sont pas considérables, vous ne pouvez rien faire de mieux et pour votre instruction et pour le service du roi, que de vous appliquer à bien entendre ce qu'il vous dit, et à le bien exécuter, parce que en faisant cela vous avancerez dans le chemin de la perfection (1). » Et le ministre luimême donnait l'exemple de consulter Duquesne : peu de temps après cette querelle, il lui demandait un travail sur la théorie des constructions, un projet de règlement pour les manœuvres des vaisseaux, pour les fonctions des officiers sur les vaisseaux et dans les ports (2). Rien assurément ne fait plus d'honneur à Colbert que cette impassibilité lucide, dégagée de toute influence ou de toute rancune, tenant l'équilibre exact entre le bien et le mal, et distribuant l'éloge ou le blâme à chacun selon ses qualités ou ses défauts.
Les galères sont le seul point qui assombrisse cette histoire de la marine française. Nous avons
(1) Lettres de Colbert, avril 1677.
(2) Lettres do Colbert, 1679, 1680.
déjà regretté ce triste système qui^ subordonnant la dignité de l'homme au service de la manœuvre^ condamnait à la rame et à toutes les misères de ce métier^ non-seulementles criminels convaincus^ mais les auteurs de simples délits^ les vagabonds^ quelquefois les mendiants^ et rétablissait dans la société française les cruautés de l'esclavage antique. La nécessité d'avoir toujours un personnel suffisant de rameurs empêcha ces rigueurs de s'adoucir. En 1676, une ordonnance du roi^ bienveillante en apparence,, changeait la peine de mort en celle des galères perpétuelles pour lesmarins déserteurs (1); c'est ioujou le calcul qui consistait à abaisser la peine des
damnés pour renforcer le nombre des galériens, ^^i L'achat d'esclaves Turcs, pratiqué dès les premières^ -^^ luttes contre les Barbaresques, fut encouragé jusqu'il- i
devenir une des fonctions des consuls français dan n
le Levant. On vit un consul à Candie (1670) oflRri r par an soixante esclaves turcs, dont dix en pur don=u , pourvu qu'on lui accordât en retour à perpétuité l commission de son consulat, et il l'obtint. On alL chercher des nègres au cap Vert; les soins dont sont l'objet de la part de Colbert font peine le calcul avoué qui les inspire : «t II faut, dit-il^ 1 ménager les premières années qu'ils sont en Pran afin qu'ils aient le temps de se fortifier et de s'aceo tumer au travail; ce sera un moyen certain d'av< la ohiourme nécessaire pour mettre en mer Ire
(1) bambert. Anciennes Lois flranptnsês, XUL.
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galères, et même parvenir à l'augmentation de ce corps par quelques galéasses (1). » Par une iniquité encore plus odieuse, on prolongeait la peine des condamnés sans autre raison que le besoin de ne pas diminuer l'effectiF. Henri IVenavaitdonnéTexemple; sous l'autorité de son nom on usait largement de cet expédient meurtrier. On trouve, en 1674, des hommes condamnés pour deux, cinq ou dix ans de 1652 à 1660, qui sont encore dans la chiourme quinze on vingt ans après l'expiration de leur peine (2). La chiourme comptait en 1676 quatre mille sept cent dix forçats. 6i ce chiffre était avantageux au service des galères, il n'est pas besoin de dire qu'il n'a rien d*honorable aux recruteurs.
On se sent plus à l'aise à considérer l'état de la marine française dans son ensemble, à cette époque oà toutes les gloires du dedans et du dehors semblaient se réunir sur la tête de Louis XIV. On sait que Colbert a laissé à la France deux cent soixantedix vaisseaux et bâtiments de tout rang et trente galères. On a célébré à satiété cette levée de soixante mille marins (1680), divisés en trois classes, vingt mille pour la guerre, vingt mille pour le commerce, vingt mille en réserve (3). Ces forces étaient subordonnées à un amiral. Ce titre aboli par Richelieu
(1) Golberl à Brodart, intendant des galères, 1079, 1680.
(9) Pierre Clément : Inlroduciion du troisième volume de la oolleclion.
(3) Dauvin, Histoire de Brest, Histoire métallique : 1680, LX millia nautarum belle et commereio eonscripta.
avait été rétabli après la mort de Beaiifort^ cornu le seul digne des forces considérables que le n pouvait maintenant mettre en mer. Toutefois, c rétablissant la dignité et les profits pécuniaires poi son fils naturel le comte de Vermandois, Louis XI s'en était réservé la puissance en gardant pour li seul le choix et la provision de tous les officiers c marine (1). Au-dessous de l'amiral^ deux vice-am raux, Tun pour le Ponant, l'autre pour le Levan Venaient ensuite trois lieutenants généraux de marii parmi lesquels figurait Duquesne depuis 1667, et si chefs d'escadre. C'était à peu près, sauf la différenc des noms, la hiérarchie des officiers généraux c marine qui existe encore aujourd'hui. Une véritabl armée navale existait enfin, qui pouvait entrer c comparaison avec l'armée de terre.
Colbert l'entendait bien ainsi, et il était impatier de le faire reconnaître au roi. Nous l'avons vi préoccupé de ce qui lui semblait indifférence chi le maître, s'efforcer, mais en vain, de l'amener daf les arsenaux, et de lui mettre sous les yeux et dar les mains la preuve de tant d'œuvres accomplie pour sa gloire et sa puissance. Il n'avait pas eneoi reçu d'approbation ni de remercîment, il était sei sible à ce silence; dès que la paix parut certaine, s'ingénia à provoquer ce qu'il avait tant attendu. '. annonça aux intendants de Toulon et de Brest un visite prochaine du roi (1678); il les invita à ton
(l) Isamberl, Anciennes Lois françaises, XVIII.