‹ Histoire du règne de Louis XIV; récits et tableauxChapitre 117 sur 142 · REM£RCIM£NT DE LOUIS XIV Â GOLBEKT · texte numérisé non relu

REM£RCIM£NT DE LOUIS XIV Â GOLBEKT

préparer pour lui montrer la grandeur et la beauté de sa marine^ pour le satisfaire et le surprendre. Bien garnir les magasins^ bien disposer les canons au nombre de trois mille^ tenir les vaisseaux propres et bien rangés^ mais surtout monter en sa |)résenee^ en trois ou quatre jours, un vaisseau de trente canons : telle était la recette indiquée à Tintendant de Toulon. Le fond de la pensée se découvre encore mieux dans les lettres à l'intendant de Brest. Le roi n'ayant encore vu aucun de ses vaisseaux armé, il importait de lui donner au Havre ou sur les côtes de Bretagne, « par un petit échantillon, une bonne opinion de ses armées navales. » Cet échantillon serait un vaisseau neuf, doré en quelques endroits, avec une sculpture plus belle qu'à l'ordinaire, les chambres bien peintes, l'intérieur bien distribué, les escaliers faciles. On choisirait pour équipage les matelots de la plus belle taille, revêtus de camisoles de drap rouge avec boutons de cuivre, de pantalons bleus, de bas rouges, d'écharpes blanches; les officiers mariniers porteraient des justaucorps bleus avec galons d'argent, chausses et bas rouges, écharpes de taffetas blanc avec franges d'or faux, chapeaux bordés à plumes blanches. « La taille et V habillement des soldats, ajoutait le ministre, sont encore plus importants, puisque c'est principalement ^ur ce point que tombera la comparaison de tout ce frjue le roi voit tous les jours dans son régiment des gardes, composé des plus grands hommes et des ^^ieux faits qui se puissent trouver. »

398 HISTOIRE INTERIBUIIB DB i67i ▲ 1988

Que signifie cette préoccupation des troupes terre^ et celte recherche minutieuse d'un luxe inae coutume? Car Colbert était Tennemi des scuipi et autres ornements qui surchargeaient les vais— .^e seaux et augmentaient la dépense sans profit. Évi demment il a besoin de se garantir de tout reproch d'infériorité vis-à-vis de Louvois. Il sait qu'il faur attirer des yeux qui ne sont pas très-empressés voirj que le roi, malgré sa prétention de tout cod — naître à fond, est sensible aux apparences, etilespè le surprendre et le convaincre par des oripeaux et 1 brillant d'une exposition factice. Aussi bien il l'avou sans trop de peine par ces derniers mots à Tintea-^ dant : « Vous ne sauriez me faire un plus gran plaisir que de penser de votre côté à tout ce qui peu*^ contribuer au dessein que j'ai de faire voir au ro quelque chose d'extraordinaire. »

Louis XIV n'alla nia Toulon, nia Brest, ni mémi au Havre. Mais l'éloge mérité vint d'ailleurs et de luimême, comme tout résultat légitime se produit fo cément à son heure. En 1680, le roi visitaîl Dun— kerque, où Vauban exécutait à la fois les travaiuK du port et ceux des fortifications. Il y trouva, ou des pierres et des ouvriers, des vaisseaux et desexer cices nautiques. Il en fut d'autant plus frappé quT i n'avait personne à ses oreilles pour lui insinuer Tad-^ miralion,et après plusieurs jours d'examen il écrivit, à Colbert: « J'ai voulu attendre que J'eusse tont <c devant que de vous écrire. J'entendrai mieux c( sentement les lettres de marine que je ne

iUSilKBGUiflNT OS LOUIS XIV A GOLBSRT 399

« oar j'ai VU le vaisseau de toutes manières, et faire « toutes ses manœuvres tant pour le combat que « pour faire route. Je n'ai jamais vu à' hommes si bien « faits que le sonl les soldats et les matelots. Si je « vois jamais beaucoup de mes vaisseaux ensemble, « ils me feront grand plaisir. Les travaux de la « marine sont surprenants^ et je n'imaginais pas les « choses comme elles sont; enfin je suis très-satis- % fait. Mon voyage me coûtera quelque chose, mais « mon argent sera bien employé (1). » Quand Colbert eût dicté lui-même cette lettre, il n'aurait pas pu se donner une plus complète satisfaction. Chacune des phrases du roi répondait mot à mot, et sans le sa- Yoû*, à un des désirs du ministre. Le roi était surpris, satisfait. Il avait vu dans la réalité, sans appareil grossissant, tout ce que Colbert tenait à lui faire voir, jusqu'à la beauté des hommes. Il réparait son ignorance ou son indifférence antérieure en se déclarant converti par conviction. Si Louis XIV se complaisait à compter la marine pour un des éléments de cette grandeur dont il était alors si fier, le i^éritable fondateur de l'institution avait encore plus ,e droit de savourer sans orgueil ce prix d'une perlé vérance de vingt années.

UOrdonnance de la marine peut être considérée x>mme le couronnement de l'édifice (1681). Ce monument de législation, élaboré depuis douze ans par 3olbert, était destiné à consacrer par le droit ce que

(I) ifCtmrett de Lovis XIV, toitte V.

les expériences des officiers et des marchands avaieirx: ^^ reconnu pour bon et utile, à suppléer à tout ce que 1^> -I -^^ ordonnances antérieures et le droit romain ne conte?^ -^^ -^ liaient pas relativement aux intérêts maritimes. L'Oii. donnance de marine se présente, avec le langag habituel du règne, comme un nouveau bienfait, un <~k m^ nouvelle preuve de la sollicitude du prince poujr^ ses sujets. Le glorieux pacificateur de Nimègue veuAJ achever le bonheur de ses peuples en leur assuraiir:^ Tabondance par la facilité et l'augmenta tion di commerce, affermir le commerce par de bonnes lois, comme il Ta rendu libre et commode par IX bonté des ports et par la force des armes (1).

Le premier livre constitue, en diverses villes majs ritimes, les tribunaux d'amirauté, justice à la foiÂ<=>H commerciale et criminelle, pour connaître^ exclusî* vement en première instance (2), des affaires conceiK nant la construction, armement et vente des vaise seaux, engagements des matelots, contrats maritimess prises et naufrages, dégradation des quais, jetées ^ palissades, service du guet de mer, désertion d^£^d équipages, crimes et délits commis sur la mer, portîiô^*^*'* havres et rivages. En pays étranger, les consul mj *u français, assistés des marchands, capitaines et psus^^^SP^ trons français présents sur les lieux, jugeront sois.^ ^:z)u verainement les affaires les moins graves^ et term.'^^^^

(1) Préambule do rOrdonnance de marine.

(2) Les parlements ne peuvent connaître de ces différends en pi^'^^^'^' mlère instance ; les autres juges, môme les présidiaux, ne peuve&^^^^^ jamais en prendre connaissance.

l'ordonnance de la marine 401

verront les autres au port d'amirauté leplus prochain. La formation et la discipline des équipages font l*objet du second livre. Le matelot engagé ne peut quitter le service avant Taccomplissement du voyage^ le matelot désobéissant peut être frappé de peines corporelles par le capitaine; celui qui aura fait couler les breuvages^ perdre le pain^ fait faire eau au navire^ ou excité une sédition^ sera puni de mort.

Au troisième livre sont réglées les obligations du marchand qui fait transporter sa marchandise et du propriétaire de vaisseau qui s'en charge^ les contrats à grosse aventure^ les assurances contre les sinistres maritimes et sur la liberté des passagers^ la répartition des avaries entre les intéressés^ le partage des prises sur Tennemi ou sur les pirates^ la voie à suivre pour obtenir la restitution des objets ravis |)ar une prise ennemie. Au quatrième^ la police des ports et des cotes ; interdiction à l'égoïsme paresseux de dégrader la propriété publique pour des commodités personnelles^ et d'encombrer les ports en y déchai^eant les immondices; prescriptions pour la sûreté des travailleurs contre leur propre impré- "voyance; ordre de n'allumer les feux nécessaires pour le radoub et le goudronnage qu'à cent pieds de distance des autres bâtiments; ordre de tenir des jK>inçons d'eau sur les vaisseaux en réparation pendant le chauffage des soutes dans tous les ports où il y a flux et reflux; sûreté des côtes par le guet de ^ner auquel sont assujettis^ à tour de rôle^ les habitats du littoral oi^nisés par capitaineries; sûreté

LOUIS XIT. — T. IV. *6

iOa HISTOIRE INTERIBURB DH iôft A 1688

aux naufragés par abolition coiaplèle du droit d'i^U-^ haine et par l'organisation de secours aux Ynîft^eaiix en péril. Enfin ^ au cinquième livre ^réglementation de la pèche lointaine^ harengs et morues à Terre- Neuve^ et de la pèche dans le voisinage de la Fnmee liberté de la pèche tanten pleine mer queauplM côfa^ avec défense aux seigneurs de s'attribuer aueui^ étendue des côtes pour y pécher à rexelusion d^ autres; défense aux gouverneurs^ officiers^ soldai des iles^ forts^ villes et châteaux située »ur le bci^ de la mei*^ d'apporter aucun obstacle a la prcbêckuni le voisinage de leurs places. Il n'y si d'exceptim que pour les poissons roi/atia:^ dauphinH^ e^turjjjemM, saumons et truites. Échoués au bord de la mer, ^ poissons appartiennent au roi ; on assure seuksi^l un salaire à ceux qui les auront trouvés et wMm sàreté; mais^ pris en pleine mer^ ils apfmirti^iuiciit au pécheur.

On reconnaît Colbert^ dans TOrdonoaiiee de W^ rine^ à quelques-unes de ses pensées faveorites p0M le développement du commerce et rex|iiH44Q{i ^ paupérisme. Ainsi ^ au second livre ^ les ge{|(U|B hommes sont de nouveau invités au méfier 4'9VnM> teur par la répétition de Tassur^i^oe qqe leie genrf 4l commerce ne déroge pas à la not>les«e« Ainû» IH capitaines de navires^ lest charpeptiei^j ao^l IMM de prendre pour mousses qu ff^m appfflPiyfS 40 cmfaDfs entretenus dans les hôpitaux^ e^ le^ dîrii« leurs d'hôpitaux de fournir à o^ ?P$l.iPlM \f% W^ et les vêtements i^ces^saiivs* M^U ee ^^i koiwff

l'ordonnanob de la MARIKK 409

saeoM plus Colberl et le roi^ o'esi la vigueinf dé§ ■MOM* pfkes eontre cet oâieux droit d'aubaine^ |ai AitMtenail dans oertaines i^ontrées marltiffîQH iMi ttueurt de la sauvagerie^ et les avivait par defk iadastriês criminelles. On aime à lire des dispos!-* tÎMia telles que celles^i(l) : m Nous mettons soits ttdtte protection et sauvegarde les vaisseaat^ leur ft^ipoge et chargement^ qui auront été jetés par la tMBpéite sur les côtes de notre royaume. )>...« Ordre Il mom sujets de faite $out devoir pour seecmrir les pMvamies qu'ils verront dans le danger de naufrage; peine de mort sans aucune grftce à ceux qui auront ■ttentéà leurs vie et biens. » ... « Les seigneurs et habitants des paroisses voisines de la mer sont tenus dPaiiertir Tamirauté^ et^ en attendant Tarrivée des irffteiers^ de travailler au sauvetage et d'empêcher le pillage, s «.. « On recueillera les corps des noyés 2 lee entrés doivent les inhumer dans le cimetière de leer peroisse^ sema peine de saisie de leur tem** pofel. » ... tf Peine de mort pour les seigneurs des fmSÈ voisins de lamer^el tous autres^ qui auront forcé lee pilotes de faire échouer les vaisseaut aux cotes ^i jolgoe&t leurs terres pour en profiter. Peine de -mpftX à ceux qui allumeront des f^nx trompeurs sur lee gvèfiieft de la mer et lieux périlleux pour y attirer ^ CuM per4re tes navires ) leurs eoips seront attachés k lia nàl plan|é au lieu où ils auront fait les feux. » <^elque îirflexibles que paraissent ces pénalités^ Tin-

(I) Texte de TOrdonnance, livre IV.

flexibilité n'est ici que la garantie d'une justioe cessaire^ et un progrès de la civilisation. Remarquo^ij que chacune des œuvres législatives de cette époque se distingue par la proclamation de quelques priscipes d*humanité. C'est ainsi que nous avons loué plus haut^ dans l'Ordonnance civile^ la suppression de la contrainte par corps et de la saisie des bestiaux^ et^ dans l'Ordonnance des eaux et forêts^ l'abolition de la peine de mort en matière de chasse.

Le tour des colonies ne pouvait tarder beaucoup à venir. Leur accroissement ou leur consolidation pendant la guerre les recommandait à l'attention d'un ministre si actif à développer leur prospérité.

Aux Indes-Orientales^ le point le plus menacé; le plus éloigné des secours de la métropole^ il s'était rencontré des hommes déterminés à tenir contre les échecs^ et à reconmiencer jusqu'au succès définitif. La puissance des Hollandais était incontestablement supérieure dans ces parages. Les Français^ dès 16)72, avaient dû évacuer leur établissement de Ceylan; peu d'hommes^ pas assez de bons officiers^ telles étaient les excuses que Louis XIV acceptait de bonne grâce pour cette défaite (1). Mais juresqu^ aussitôt le commandant Delahaye y se reportant sur le continent^ avait occupé Saint-Thomé (Méliapooi)i à deux lieues de Madras. Encouragé par Louis XIV et par Colbert^ fortifié de quelques secours eo

(1) Louis XIV à Delahaye, 31 août 1673.

Page 1