PROTECTION CONTINUÉE AUX LETTRES ET AUX ARTS
tés de la guerre n'avaient pas toujours permis les grandes acquisitions^ il entretenait dans l'académie de Rome l'ardeur de l'imitation qui ne coûtait que du travail. Il faisait copier les Enfants de Raphaël (1673). Il demandait (1679) la copie des plus beaux bustes et des plus belles figures de Rome. Il lui fallait le grand vase de la vigne de Médicis où la fable d'Iphigénie était représentée en bas-reliefs. « Choisissez^ écrivait-il à Errard, les sculpteurs de Rome les plus propres pour cet .ouvrage, et vous devez être assuré qu'aussitôt que l'argent vous manquera^ je vous en ferai remettre de nouveau. » En même temps il commande douze vases de la même grandeur que ceux de Borglièse et de Médicis (1680). Les marbres étant achetés, il ne souffre pas de retard dans l'exécution. « Mais prenez bien garde, ajoute-t-il, qu'il n'y ait rien de changé aux originaux, c'est-à-dire que les copies soient des mêmes mesures, et que les ornements soient faits avec soin et amour. » C'est le langagede la passion.
L'élan était si bien donné que, après la mort de Cîolbert, Louvois, devenu surintendant des bâtiments, ne chercha pas à le modérer sensiblement. Il remplaça bien Errard par un de ses amis, il blâma ça et là quelque chose à ce qui était fait avant lui; mais, tout en laissant voir un peu d'hostilité contre son prédécesseur, il continua dans les mêmes errements, et ne se montra pas moins empressé à réclamer l'acquisition ou la reproduction des chefsl'œuvre que la France ne possédait pas encore. Il
demande la copie du Nil et du Tibre, de Y Aiguiseur, de la y émis Callipyge. Il tâche d'acheter le Ganymède du Titien^ le Baptême de saint Jean de Paul Véronèse (1685); il entre en négociations pour acquérir les plus beaux tableaux^ statues et curiosités de la reine de Suède. Cela dure jusqu'au jour (1687) où, la guerre générale menaçant de nouveau, il faut renoncer aux achats, et ne plus commander de travaux à l'académie de Rome, le roi ayant dau^ très occasions d'employer sçn argent (1). Malgré ce contre-temps le système de Colbert a porté ses fruits. Le cabinet de Louis XIV, qui ne contenait à son avènement que deux cents tableaux, en comprenait a sa mort deux mille cinq cents.
On a dit que la brillante littérature de cette époque n'était qu'un hymne à la royauté. Il y a dans oe jugement quelque apparence de vérité et beaucoup d'exagération. Sans doute, les prologues insipîdt de Quinault ne semblent accolés à ses opéras ques pour exalter les victoires ou pallier les insuccès eWÊ entretenir toujours l'admiration. Après la mort d^ Turenne et l'aflPront de Konz-Saarbrûck, avantqued^ nouvelles victoires aient rétabli la situation, 1^ flatteur chante le héros qui a efiàcé presque toi^ ^ les autres, l'infatigable qui, en plein hiver, se prépare à courir où Bellone l'appelle (2); et Thiver suivant, après les victoires de Duquesne, il intro-
(1) Voir dans Roussel, Histoire de Louvois, tome III, annexe u. 1« lettrée de Louvois relatives aux objets d*art.
(2) Prologue d'Atys, 5 février 1676.
dliait Neptune publiant de nouveaux exploits et
ohsintant le vainqueur^ si fameux sur la terre ^ qui
triomphe encore sur les eaux (1). Boileau^ qui sçra
toujours, et par droit de talent^ le plus connu 4e
o^B panégyristes^ a pour objet unique^ dans cer-
^înes épitres, de mettre en vue le conquérant et le
priiice magnifique; il ne craint pas^ dans VArtpoé-
^^^rt4e, de présenter Louis XIV comme le granf}
inspirateur dont le nom seul vaut mieux que toutes
les leçoas des Muse^ (2). La Fontaine à son tour^
^ la paix de Nimègue^ abaisse^ devant la gloire
de louer le dominateur de l'Europe, tous les
^utre^ genres littéraires (3). Enfin, dans plusieurs
^l^efs - d'oeuvre de Bossuet, V Oraison funèbre de
^€^^%déi par exemple, l'importance du roi s'élève bxx'
dessus des événements et des hommes que l'orateqr
^e p|||i( à célébrer. 'Si l'on veut encore joindre à ces
^^^^iqupliipents de première qualité les petits vers
^t^^ntés daps les ballets du roi et admirés par la
^*^c^de, tant de pièces détachées, tant d'épîtres pro-
^^^ues de gloire et en quête de pensions, on
**c^uvera en eflPet, dans la littérature de ce moment,
< 1) Prologue d7m, 5 janvier 1677.
C^ Art Poétique, livre IV, à la fin.
C^ La Fontaine, Fables, livre XI, publié en 1679 :
Vous n'avez que trop de qaoi vous occuper.
Pendant le doux emploi de ma muse innocente Louis dompte TEurope, et d'une main puissante Il conduit à leur fin les plus nobles projets
Qu'ait jamais formés un monarque.
Favoris des neuf sœurs, ce sont là des sujets
Vainqueurs du Temps et de la Parque.
un véritable amas y selon Texpression de Chapeh de louanges en l'honneur de la royauté.
Mais il n'en résulte pas que la glorification d royauté ait été comme un cercle où la littéral s'agitait fatalement. Reconnaissons d'abord que louanges n'étaient pas toujours imméritées. Bosî n'était qu'un historien fidèle quand il affirmait c malgré la mort de Turenne et les maladies de Cor le roi n'avait failli ni à ses desseins ni aux es rances de ses sujets; les derniers événements donnaient largement raison. Ensuite^ ne coni dons pas avec la vraie et grande littérature les ] titudes rimées de Benserade, ses vers pour bail comme ses métamorphoses en rondeaux et ses /Ja en quatrains, que les érudits seuls ont le couragi lire. Personne non plus ne range parmi les mai la mendiante Deshoulières, malgré son dieu Pai ses chères brebis tant répétées ; et aucun crîtî sérieux ne propose pour modèles ces versificateur société qui rimaient avec elle en aille ou en ùuiUé En troisième lieu, il n'est pas vrai que la gloire roi fût le fond des grandes œuvres littéraires ; n'y était qu'un accessoire^ une allusion^ un salu convenance qui ne faisait ni le génie de l'invenl ni la perfection de la forme. Boileau a eu h dire :
(1) Le maréchal de Vivonne donna à la Deshoulières (1687] rimes en ailles, en eilles et en ille pour les remplir à la loiiang roi. Le duc do Noyers, piqué d'émulation, en fit autant sur les r en ouille.
Que Racine, enfantant des prodiges nouveaux, De ses héros sur lui forme tous les tableaux,
il n'a pas même réussi à enfermer son ami dans ces limites. Où sont, en effet, dans les personnages de Racine, depuis Alexandre, les portraits du roi, ex-
eepté Titus? Ce n'est pas sans doute Acomat ni Mithridate, ni même Achille, encore moins Agamemnon dont l'orgueil, qu'on a quelquefois comparé à celui de Louis XIV, aurait déplu comme une irrévérence, si on avait pu y soupçonner une allusion. La littérature, quoique comptée et rémunérée par le roi comme un auxiliaire, est donc autre chose qu'un enseignement d'obéissance et d'admiration. Elle a des inspirations plus hautes et plus variées, elle est un magnifique développement de l'esprit humain ; elle a même une indépendance qui éclate dans la diversité et les rivalités de ses systèmes, et jusque dans ces cabales où le roi s'abstenait de prendre paiti pour ceux qu'il préférait ouvertement.
Racine, qu'on a appelé le Louis XIV de la poésie dramatique, dominait décidément au théâtre pendant que le roi étonnait le monde par l'invasion de la Hollande ou sa résistance à la coalition. Son Mithridate parut au commencement de 1673; son Iphigénie à la suite de la conquête de la Franche- Comté (1674); sa Phèdre triomphait enfin des oppositions (1677), après la prise de Valenciennes. Le seul rival dont il pût craindre la supériorité.
Corneille, encore une fois malheureuv dans Suréna (1674), renonçait définitivement à la lutte. Cependant si le vieil athlète ne livrait plus de combats, une faveur gracieuse et intelligente lui conservait sa gloire en rajeunissant ses anciens trophées. Les premiers chefs-d'œuvre du père du théâtre étaient représentés à Versailles par ordre du roi (1676) ;
Au bout de quarante ans, Cinna^ Pompée, Horace, Revenaient à la mode et retrouvaient leur place ;
le vieillard pouvait croire que son lustre n'avait point pâli devant V heureux brillant de ses jeunes rivaux, et son génie ravivé trouvait encore, pour exprimer sa reconnaissance et justifier son enthousiasme, ces vers immortels :
Tel Sophocle à cent ans charmait encore Athènes, Tel bouillonnait eacor son vieux sang dans ses veines (1).
On sait quelle intrigue arrêta tout à coup la course de Racine et la gloire de la tragédie. Une cabale j un flot de vains auteurs, comme les a si bien qualifiés Boileau, fatigués d'un éclat qui les obscurcissait, unirent leurs mauvaises passions et leurs influences auprès des jaloux pour étouffer le génie sous un changement de la faveur populaire. Déjà Leclerc et Coras, deux grands auteurs rimant de compagnie y avaient
(1) Remerctment au roi :
Est-il vrai, grand monarque, et puis-je me vanter Que tu prennes plaisir à me ressusciter, etc.
rétendu opposer une JpAigénie à celle de Racine; i coup manqué en 1675 fi|t mieux monté deux a^s pr^$. A la tête du complot étaient la duchesse de (ouUlon^ pièce de Mazarin et de Turen^ie, son frè^e ^}|ilippe Mancini^ duc de Nevers, et M"* Pe^- Qulières; derrière eux les partisans des anciens irécieux toujours prêts à poursuivre^ dans Racine^ B genre nouveau qui les déconsidérait^ et Tami de k>ileau leur dénonciateur irréfutable. La duchesse le Bouillon^ amie et protectrice de La Poptain^^ ^ajait pourtant mieux que son rôle. Nevers^ esprit llzarre dans ses goûts littéraires comme dans son nénage^ poëte de société plus habile^ ilestvrai^ que )eaucoup d'autres, toujours prêt à faire des vers usqu'à improviser ceux d'un divertissement (1), ivait défendu les poèmes épiques, et avait besoin l'épancher sa bile contre les adversaires du genre Zihapelain. M"' Deshoulières 'avait cherché dans le même monde des amis pour se faire de la réputation et de l'argent. Elle achevait de gâter l'idylle par ses fades apostrophes aux fleurs, aux oiseaux, aux petits moutons, aux petits ruisseaux, par ses
(l) Le fils du grand Condé courtisait U^^ de Nevers. Elle allait partir pour Rome par un caprice de son mari. Monsieur le Duc, pour la fairerester, imagina de donner unefôteà Monseigneur, àChantilly. Il alla trouver M. de Nevers, et supposa un embarras extrême pour le choix du poëte qui ferait les paroles du divertissement, li|i depiandant en grâce de lui en trouver un ; sur quoi M. de Nevers s'offrît de luimôme, comme Monsieur le Duc l'avait prévu . La fôte se donna, elle coûta plus de cent mille écus, et M^^ de Nevers n'alla pas à Rome. [Souvenirs de M«o de Caylus.)
vers à ses chats ou à Cochon y chien de M. de V" vonne (1). Ancienne frondeuse, rentrée en Fraa ^ par une amnistie, et à peu près ruinée par son ma:^ elle lançait en vers ses demandes de pensions Colbert, comme plus tard à Pont-Chartrain, et ^ roi lui-même, flattant au besoin les instincts < libertinage du prince (2); pie poétesse y comme p^j un ancien, toujours prête à chanter dès qu'elle vc reluire un écu (3).
Ces mécontents prirent sous leur patronage h jeune Pradon, déjà auteur de Pyrame et Thisbé et de Tamerlariy qu'ils pouvaient produire en toufe assurance de n'être pas effacés par lui. Ils lui firent
(1) Deshoulières, Idylle aux Fleurs :
Plus heureuses que nous, vous mourez pour renaître
Idylle aux Oiseaux :
Que votre sort est différent du nôtre
Idylle aux Moutons :
Hélas, petits moutons, que vous êtes heureux
Aussitôt aimés qu*amoureux
Idylle au Ruisseau :
Ruisseau, que vous êtes heureux!
(2) Épilre à Colbert, 1675, commencement des sollicitations en vers. Idylle sur la naissance du duc de Bourgogne. Épilre au ro/ pour le siège de Luxembourg :
Si la victoire eut pour vous tant de charmes. Vous pouvez vaincre ici sans être armé; N'appelez pas une indigne faiblesse Quelques moments donnés à la tendresse.
Les plus grands cœurs n'ont pas le moins aimé.
(3) Perse, prologue :
Quod si dolosi spes refulserit nummi, Corvos poetas et poetrias picas Cantare credas Pegaseium melos.
composer une Phèdre en concurrence avec celle que lacine préparait ; ils paraissent même avoir dérobé K>ur lui des renseignements furtifs sur le plan, les ^rsonnages^ les situations, les traits les plus sailanls de la pièce de Racine, afin de battre leur ennemi avec ses propres armes. Grâce à l'argent >rodigué par la duchesse de Bouillon, ils disposèrent, pendant les premières représentations, de toutes es places du théâtre de Bourgogne où la Phèdre de [lacine était jouée, et du théâtre Guénégaud où îelle de Pradon parut trois jours après ; avec cet ac- 3aparement ils firent le silence complet et le vide autour de Tœuvre de Racine, Taffluence et le bruit le plus enthousiaste autour de celle de Pradon. Pour confirmer ce prétendu jugement du public, ils lancèrent dans le monde des sonnets injurieux au talent et à la personne de Racine et de Boileau, se vantant même de voies de fait outrageantes envers les deux amis pour achever de les déconsidérer. Ces hideuses manœuvres n^eurent qu'un temps. Le grand Condé, intervenant dans la querelle avec sa rudesse accoutumée, força Nevers à se modérer. Le vrai public, qu'on ne pouvait toujours écarter des deux théâtres, commença à rendre justice à Racine et à siffler Pradon ; la cour enfin prononça l'arrêt définitif en accueillant la vraie Phèdre comme elle avait fait Iphigénie. Mais les gazetiers de la médiocrité et de la platitude continuèrent à déprécier le chef-d'œuvre et à trouver du bon dans la parodie, au nom de la morale et des règles de Tart ; Pradon s'obstina à
-ij
triompher et conserva des partisans. Racine avait perdu contenance; en dépit des éloquentes consolations de Boileau (épître VII), il se retira du théâtre (1).
La tragédie ne gagna rien à ce triomphe des nouveaux-venus; son plus beau temps était fini.. Il y a encore un mérite reconnu dans le Comte (tEssex, de Thomas Corneille (1678) : quoique le héros soit peu conforme à Tliistoire il intéresse par son malheur -^
et son courage. Mais quelle richesse nouvelle ^j
apportent au théâtre VAspar^ de F^ontenelle, que -^^ le jeune auteur lui-même condamna au feu (1680), ^ ^ le Genseric, de la Deshoulières (1680), qui ne vaut pas ^ms même celui de Scudéry, et les autres pièces de ^ie Pradon, la Troade^ Régxihis^ auxquelles la scène fut jm mn longtemps en proie. Racine, il est vrai, semble re- — «prendre sa place en 1689 par deux chefs-d'œuvre, ^ -^^ l'un de poésie {Eslher), Tautre de génie autant que ^^ ^e de poésie [Atkalie), Mais ces deux ouvt'ages qui, parr» .«r la date, ferment à peu près la grande période litté ^
ràilre dû siècle, ayant été soustraits au théâtre pars: .mr la volonté de Tauteur ou étouffés par une nouvell^^ -le conspiration de l'envie, ils n'ont pas produit dans^ .^is leur temps le même effet que dans le nôtre, et n'en" -^nt ni contribué ni participé à l'éclat du grand règne.
La comédie terrassée par la mort de Molière ne s^-^ soutint pendant longtemps que par le souvenir d^ ^e
(1) Deitour, Ennemis de BAXcine, ch. m et viii. Nous renvoyons plaisir à Texcellonto histoire que i'auteur a faite de cette quereDe.
éCLÂT DES LETTRES DE 1672 A 1688 431
son génie et la représentation fréquente de ses œuvres. Il n*y a de nouveau supportable en ce genre que rexércîce littéraire que Thomas Corneille s'impose pour suivre pas à pas, en vers assez heureux, le Festin de Pierre (1677), et le Mercure galant de Boursault et son Ésope d la ville (vers 1680 et suivantes), pièces à tiroir, mais comique de détail de bon aloi, puisqu'il fait rire spontanément. C'est à peine si, à la fin de cette période, on entrevoit Regnard, le seul successeur de Molière qui garde un earaétère de cette race. Un autre genre de spectacle, très-propre à plaire par son alliance avec les beauxarts, par là magnificence de la mise en scène, et ajssez souvent par le talent du poète, semble coiHbler cette lacune : c'est V Opéra, dont l'époque la J>lus brillante est comprise tout entière entre 1672 et
Quinàull, associé à Lulli après la fondation de l'Académie royale de musique, quitta la tragédie et la coiiiédie proprement dite où ses succès factices avaient trouvé un censeur redoutable, et s'attacha à la tragédie lyrique corame il Tappelle : genre inconnu des anciens et de ses rivaux, mieux approprié à ses forces et aux qualités de son esprit. Élevé par les précieuses et dans l'habitude de célébrer partout les fadeurs de l'amour, il était plus à l'aise sur une scène où les fictions admises, les interventions ïner^ veilleuses des dieux et des génies, et les voluptés de la musique atténuaient cette monotonie. Moins capable de concevoir un sujet profondétnent et d'en
432 HISTOIRE INTÉRIEURE DE j 672 A 1688
soutenir avec vigueur la composition^ que d'exprin^^ e un sentiment avec élégance et de développer u^^^v- t pensée brillante^ il trouvait la besogne à moitié fa^^^Ei i dans la nature d'un spectacle où le chant^ la dant-=^
les évolutions des machines^ multipliaient la div< =^p
site et les émotions des spectateurs, et permettaie au poëte de n'apparaître que par fragments, pour aii dire, et dans la mesure de l'inspiration d'un momei Ses opéras, en effet, sont peu composés, sauf le di nier, Armide;les caractères peu suivis, les situatic
peu développées ou dénouées par des changeme à vue; le style en est très-inégal, quoique corr^ presque partout; on sent qu'il y a une part consi rable sacrifiée au chant où elle doit s'absorber. MT çà et là éclatent des morceaux élégants, supérieic vraiment poétiques : disfectimembrapoetœ, dignes ce que Boileau lui-même a appelé une juste ré tation. On lira toujours avec plaisir les premiè scènes d'Isis, la chute des géants dans ProserpL le discours de Méduse dans Persée, les indécisi cVArmide et le dialogue de la Haine avec la ma cienne (1).
Quinault plut au roi et à la Cour pendant qi torze ans. Nous avons vu qu'il chantait à sali
(1) Voici les dates des opéras de Quinault : Fêtes de l'Amour Bacchus, 1672; Cadmus et Hermione, 1672; A /ces te, 1674; Théi 3 février 1675; Atys, 10 février 1676; IsiSy 5 janvier 1677; pine, 3 février 1680; le Triomphe de V Amour, ballet, janvier 1 Versée, 17 avril 1682; Phaeton, janvier 1683; Amadis, 15 j vier 1684; Roland, 18 janvier 1685; le Temple de la paix, bal 15 octobre 1685; Armide, 15 février 1686.
ÉCLAT DES LETTRES DE 167*i A 1688 433
^A exploits et les grandeurs du maître. Il chantait activité infatigable^ la guerre, la paix ; il répétait L» besoin le témoignage, que Louis XIV s'était rendu l^iii-méme, de s'enlever la victoire des mains pour «diluer la paix au monde (1). A travers l'uniformité s redites, on distingue des tours délicats, et elquefois des tirades qui égalent les grands lyri- (2). Son public lui tint aussi grand compte de
C 1) Dans le prologue de Proserpine (1680), la Victoire chante : Venez, aimable Paix, le vainqueur vous appelle
Discorde se plaint que le héros n'ait pas continué la ^eire : La gloire au bout du inonde aurait été Tattendre.
^i» la Victoire répond :
Ah! qu*il est beau de rendre La paix à TUnivers.
^^is le prologue de Roland, 1685, après la trêve de Ratisbonne :
Tout cède au plus grand des héros, En vain Tenvie et la rage s'assemblent; Il ne punit ses ennemis qui tremblent Qu'en les condaumant au repos.
-*flroiig des jeux nouveaux au héros glorieux Qui prend soin du bonheur du monde.
*^Hns une adresse de rAcadémic de musique au roi, en lôte de ^ ^^Akeste, on lit :
Xlésistez quelque temps à votre impatience, .K^enez part aux douceurs dont vous comblez la France; ■Ot malgré la chaleur de vos nobles désirs, endurez le repos et souffrez les plaisirs.
^*est que spirituel, mais voici de la poésie :
Goûtons dans ces aimables lieux
Les douceurs d'une paix charmante.
Y^es superbes géants armés contre les Dieux
Ne nous donnent plus d'épouvante.
^Ib sont ensevelis sous la masse pesante l>e8 monts qu'ils entassaient pour attaquer les cieux. ^ons avons vu tomber leur chef audacieux
Sous une montagne brûlante.
Vupiter Ta contraint de vomir à nos yeux
1 XiV. — T. IV.
434 HISTOIRE INTËHIBURE DE 1672 A 1688
sa fidélité au système précieux qui avait fondé sa renommée. Il ne cessait d'exalter le bonheur d'aimer comme le plus parfait des bonheurs^ la gloire ^ d'aimer comme la plus douce des gloires. Il les pro — . posait aux jeunes cœurs comme aux héros ; sa mo^>-«i^ rale^ quoi qu'on en ait^ échappe difficilement à Té ^ pithète de lubrique infligée par Boileau^ si hièrifue veut dire^ en effet^ charme de la passion^ apologie de la faiblesse, images sensuelles (1). N'était-il pas même un peu complice des désordres du roi, lowque, dans Isis, il faisait dire par Mercure : Quand c'est pour Jupiter qxCon change y il ti^ est pas honteux de changer y et plus loin par lo elle-même : Est-ce m ^
Les restes enflammés de sa rage moaranU. Jupiter est victorieux
Et tout cède à TefTort de sa maiu foudroyante. GoùtoDs dans ces aimables lieux Les douceurs d'une paix charmante.
Proserpine, scène i, après la paix de Nimègue.
(1) En voici quelques échantillons :
Jeunes cœurs, laissez-vous prendre ; Le péril est grand d'attendre; Il n*est jamais trop tôt de s'enflammer. [Àke$te'j
Un jeune cœur ne commence de vivre
Que du moment qu'il commence d'aimer. {Pritterfi^-''
L'art d'accord avec la nature
Sert l'amour dans ces lieux charmants. {TuUeritt') Ces eaux qui font rêver par un si doux mnmitire. Ces tapis où les fleurs forment tant d'ornementif
Ces gazons, ces lits de verdure.
Tout n'est fait que pour les amantft. (Pvol. d*itof^'
Tendres amours ; Enchantez-moi toujours.
Triste raison, nous fuyons ton secours.
Quand on prend de l'amour, ou n'en saurait trop pitndrs.
{Bokmd, scène V, scUo..
grand crime (f aimer ce que tout t univers adore (1) ? A ce sujets nous remarquons que la théorie parait changée dans les deux derniers opéras^ Roland et Amtide. Quoique le langage de la passion y soit vif et entraînant^ et mieux que jamais servi par la poésie> la moralité dernière est la condamnation de Tamour. Roland^ guéri d*un amour malheureux^ reprend les armes pour ne plus suivre que la gloire, et Renaud quitte l'amour pour le devoir (2). Était-ce un hommage au nouvel exemple que Louis XIV commençait de donner d'une vie plus régulière sous l'influence de madame de Maintenon ?
La domination de Boileau s'établit décidément dans la société des bons esprits^ et prévaut sur toutes les tracasseries méchantes et les jugements criards de ses adversaires. En accordant le privilège pour
(l) Le public fit aussi uue autre allusion. Les malicieux, comme M»« de Sévigné, reconnurent non-seulement Louis XIV dans Jupiter, mais M"^ de Montespan dans Junon jalouse et Mu« de Ludre dans lo. U était difficile d'entendre autrement cette réponse d*Argus à lo :
Vous êtes coupable De voQi faire trop aimer,
L*amour de Jupiter a trop paru pour vous. (Acte III, scène i.)
(2) Roland (1685), scène dernière : c'est la Gloire qui parle :
Roland, il faut armer votre invincible bras
Sauver votre pays d'une guerre cruelle.
Ne suivez plus TAmour, c'est un guide infidèle, Non, n^oubliez jamais Les maux que TAmour vous a faits.
Armide (1686], scène avant-dernière :
Armide, il ent temps que j'évite Le péril trop charmant que je trouve à vous voir.
La Gloire veut que je vous quitte :
Elle ordonne à TAmour de céder au Devoir.
une seconde édition des Satires y et pour l'impression de pièces nouvelles (1673), le roi y fit insérer cette clause remarquable que Sa Majesté voulait donner au public^ par la lecture de ces ouvrages y la même satisfaction qiielle en avait reçue (1). On a dit que cette louange était le prix du Discours de la mollesse don Louis XIV avait été charmé. On raconte égalemen qu'un vers de la septième épître gagna pour toujou à Boileau l'approbation et l'amitié du duc de Mon
tausier (2). Mais il n'en faut pas conclure que Ta» mour-propre flatté, ou le besoin de ne pas contredit la parole du roi, fût la seule raison des honneui rendus au poète. C'était bien sans calcul personm que Sévîgné i^YOQ\2im^\iV Art poétique un chef-d\ vre, et écrivait: « Despréaux vous ravira par s< vers (3). » Bussy-Rabutin, cet envieux toujours pir^t à médire, n'était pas moins indépendant lorsqia^^^ par admiration pour le Udent de l'écrivain et Tt».*»' d'honnêteté de Thomme, il lui demandait son
^1) Abrégé de la vie de Boileau-Despréaux ; Éloge deBoUeau de Boze.
(2) Épttre VH :
Et plût au ciel encor, pour couronner Touvrage, Que Montausier voulût lui donner son suffira^!
Sur quoi Brossette raconte que le duc commença dès lors à s'adoiK^'' en faveur de Boileau. < Quelque temps après il Taborda dans ^ grande galerie à Versailles, et lui fît compliment sur la mort d^ M. Boileau de Puimorin son frère... Ce fut là le moment de la r^ conciliation. M. de Montausier changea dès lors l'estime qa'il âWÎ' pour notre auteur en une amitié qui a duré toute sa Tie, eC sor '^ thamp il l'emmena dtner avec lui. »
(3) Sévigné, 15 décembre 1673.
ECLAT DES LETTRES DE lf»72 A 1688 437
cotantierce et son amitié : c< Pour mon estime, ajou- ^ ^ît-il, vous n'en pouvez pas douter puisque vos
* ^ïinemis même vous raccordent dans leur cœur
* ^ ils ne sont pas les plus sottes gens du monde (1). » *-^ Vraie raison de Tautorlté de Boileau, c'est préciseinent cet air d'honnête homme qui frappait Bussy plus encore que tout le reste ; c'est surtout, coniine le remarque un de ses panégyristes, cet ^nciour du vrai qu'il a si bien célébré et si bien pra- ^*qué. « En effet, dit Valincour (2), ce n'est que dans le Vrai seulement que tous les hommes se réunissent, afférents d'ailleurs dans leurs mœurs, dans leurs préjugés, dans leur manière de penser, d'écrire et de juger ceux qui écrivent, dès que le vrai parait clairement à leurs yeux, il enlève toujours leur consentement et leur admiration. » Boileau en était lui- ^^Bie certain, et de là sa confiance contre tant d'hostilités :
Sais-tu pourquoi mes vers sont lus dans les Provinces ? C'est qu'en eux le vrai, du mensonge vainqueur,
^^) On avait rapporté à Boileau que Bussy-Rabulin avait écrit, dans
^^^ ïetire, une critique sanglante de Tépître IV môlée de plaisan-
^*®s peu respectueuses pour le roi. Nous trouvons bien en effet une
lettre çj^ pussy à Sévigné (30 octobre 1672), où il critique, dans le
i'«««agrc du HÂm, la pensée de comparer les exploits du roi à la
Fable ; luajg ji ne s'y rencontre ni injures pour le poëte, ni irrévé*
'^^ce pour le roi. Boileau, inquiet du bruit qui courait, chercha des
^P*ications, bien déterminé à répondre si on lui avait dit la vérité.
^^ ^"cplications par intermédiaire amenèrent entre Boileau et Bussy
**© correspondance directe dont nous venons de citer la conclusion.
(^ VaJincour, Discours à TAcadémie, à la réception du successeur ^® fioileau.
438 HISTOIRE INTERIEURS DE 1672 A 1688
Partout se montre aux yeux et va saisir le cœur» Que le bien et le mal y sont prisés au juste.
Ma pensée au grand jour partout s'offre et s'expose, Et mon vers, bien ou mal, dit toujours quelque choie.
Le naturel et la justesse, c'est-à-dire la raison dans le choix des idées et des mots, saisissent d'iH bord les esprits désintéressés, et finissent par réduis au silence ou à l'isolement ceux que la passiez seule soulève contre la vérité et la lumière.
Fidèle à la mission qu'il s'était faite, Boileau pro^ duisait peu et lentement, afin de ne produire quf des choses bonnes. Il n'est pas permis à un législft* teur de ne pas donner l'exemple en même temps que le précepte; chez lui l'art doit être au niveau dpb critique. Il avait d'abord procédé à sa réforme psif tiellement, et, à propos de tel ou tel mauvais auteuf) indiqué à l'occasion les principes qu'il voulait fiiûff triompher. A partir de 1674, il procéda d'ensemble ; il réunit méthodiquement les règles dans son Art poétique, et, dans la même pensée, il publia simultanément sa traduction du Sublime de Longin, parce qu'il trouvait dans cet ancien plus d'un rap* ! port avec son œuvre, et qu'il en avait même inséra \ plusieurs préceptes dans ses vers (1). Il tenait i i prouver au mauvais goût de ses contemporains qui le sublime est bien plutôt dans la simplicité que dans l'emphase : <( Ces hommes, dit-il^ aoooutuitti*
;i) Boileau, Préface de l'édition de ses (Ettwres, en 1674*
lUx débauches et aux excès des poêles modernes^ et [ui^ n'admirant que ce qu'ils n'entendent pas^ ne lensent pas qu'un auteur se soitélevé^ s'ils ne l'ont lerdu de vue^ ces petits esprits ne seront pas sans loute fort frappés des hardiesses judicieuses des iomère^ des Platon et des Démosthène, et peut-être m moqueront-ils des exclamations que fait quelquebis Longin sur des passages qui^ bien que très-su- >limes^ jie laissent pas d'être simples et naturels^ »t qui saisissent plutôt l'esprit qu'ils n'éclatent aux feux. Quelque assurance pourtant que ces messieurs lient de leurs lumières^ je les prie de considérer :{ue ce n'est pas ici l'ouvrage d'un apprenti que je leur offre, mais le chef-d'oeuvre d'un des plus sarauts critiques de l'antiquité (1). » Le Lutrin méme^ joQt les premiers chants parurent avec VArt poétique ^ le rattache à ce système de discipline littéraire. Boileau l'appela d'abord poème héroïque^ et^ si Ton s'en rapporte à ses ennemis^ ce fut dans une intention de parodie. A en croire Desmarets, que la haine rendait clairvoyant, Boileau répétait souvent que les autres faisaient un héroïque ridicule ^ et que pour lui il faisait un ridicule héroïque (2).
U Art poétique y le Lutrin ^ achevé en 1683, les belles épitres à Lamoignon, à Racine, à Seignelay, succès* sivement lues, montrées et imprimées à lafm (1683), forment la période la plus féconde de la vie littéraire
(1) Boileau, préface particulière de la traduction du Sublima,
(2) Desmare ts, Défense du poème héroïque.
de Boileau. Il jouit largement de Tadmirat conquérait de jour en jour, et de l'impuij ses adversaires. On est fondé sans doute a tester quelques-unes des sentences de son Hquey telles que la nécessité des trois unité drame, qui d'ailleurs n'est pas de son inver dédain pour les poètes d'Italie, comme dont il ne comprenait pas bien la langue, < dilection étroite pour les sujets tirés de Mais au lieu de s'en tenir à ces objections î ses censeurs, Desmarets et Pradon, impatif cumuler contre lui les griefs, se donnaie chaque pas par la futilité de leurs critiques involontaire de leur mauvais goût ou de 1< rance. Quand ils répétaient que ïArtpoéti^ qu'une traduction d'Horace, ils ne s'ape pas que ce reproche, si c'en était un, ne toi sur cinquante ou soixante vers au plus, et livre n'avait pas d'autre défaut, ils louaie citement les onze cents vers que Boileau n'a que de son propre fond (1). Ce n'était p Cyrus que de compter les cent mille écus q rapportés au libraire (2), mais donner un ; de plus à l'ennemi contre l'engouement de Ils confondaient le style égal avec le style \ Ils découvraient que la bergère de VAfi
(1) C'est Boileau lui-môme qui fait cette riposte, dan de l'édition de 1675.
(2) Pradon, Nouvelles Remarques.
n'avait pas grand mérite à ne pas se parer de diamants puisqu'une bergère n'a pas de diamants; ne faisaient-ils pas en cela preuve d'une singulière naïveté? et quand ils blâmaient \e héi'Ofi d'un spectacle ffrossier, sous prétexte que spectacle n'est pas le synonyme exact de tragédie (1), ne montraient-ils pas qu'ils n'entendaient rien à ces façons de parler qui emploient la partie pour le tout ou l'effet pour la cause? Aussi Boileau ne prenait pas ordinairement la peine de leur répondre. « Si les objections qu'on me fait, écrit-il, sont bonnes, il est raisonnable qu'elles passent pour telles, et si elles sont mauvaises il se trouvera assez de lecteurs sensés pour redresser les petits esprits qui pourraient s'en laisser surprendre (2). » Ces vengeurs ne lui manquaient pas, et le temps, chaque jour, en augmentait le nombre. Le roi (1677) le choisit en compagnie de
(1) Au reste on ne peut assez admirer à quels excès ou sottises peu arriver le besoin de se faire valoir en se montrant sévère. Nous avons en ce moment sous les yeux les principaux commentateurs de Boileau, Brossette, Saint-Marc, etc. Saint-Marc se donne pour un admirateur et défenseur du poëte; cependant il lui fait des reproches tels que ceux-ci : « D'une longue soutane il endosse la moire ^ pour dire u il endosse une soutane de moire; cette phrase qui serait peut-être a poétique en latin a bien de la peine à se sauver du ridicule.... » « Le prélat hors du lit impétueux s'élance; malgré le repos de Thé- « mistiche, impétueux s* unit à lit et semble être Tadjectif de ce « substantif, quoique au fond il se rapporte à prélat et doive se lier « au verbe $* élance. Ce vers doit passer naturellement pour mai « construit. » Nous ne nous en étions jamais douté avant d^avoir lu Saint«Marc, et nous n'en sommes pas encore convaincu après la lecture.
(2) Boileau, préface de l'édition de 1675.
442 HISTOIRE INTERIEURR DE 1672 A 1688
Racine pour son historiographe^ et quoiqu'il fût peu propre à l'emploi^ si l'on en juge par la nullité du résultat^ il devenait un personnage que la prudence conseillait de ménager. L'Académie française, où s'j siégeaient tant d'auteurs victimes des Satires, ne put :M se dispenser de l'appeler à un de ses fauteuils (1684) ; * et en v entrant il eut le droit de braver ses ad ver- — saires jusque dans les compliments de son discours s-^ de réception (1).
La Fontaine n'a qu'une ressemblance avec Boileau ; • j comme le poète didactique^ il est dans son temps et9 ^ restera toujours le seul de son genre. En toutCE^^ autre chose la différence est profonde. Le bonhomme^ ^ (puisque ce nom a survécu) n'a rien de l'âpreté di: ^ i satirique. L'égoïste qui se félicite de n'être pas pè de famille (2)^ le conteur qui se complaît à de s obscènes inventions^ n'a rien de l'austérité^ de k dignité qui, jusque dans le Lutrin, conciliait l'estime au moraliste de la littérature. On ne sait pas bie non plus s'il est l'adversaire ou le serviteur de i» royauté. Il se montre plus nettement ennemi ds
(1) Boileau, Remerciments à Messieurs de l'Académie fHmçaite K L'honneur que je reçois aujourd'hui est quelque chose pour moi d si grand, de si extraordinaire, de si peu attendu, et tant de sortes raisons semblaient devoir pour jamais m'en exclure, que» dans 1> moment môme où je vous en fais mes remerciments, je ne sais encor ce que je dois croire. »
(2) La Fontaine, Fables, livre XI, 3 : Le Fermier, le Ckfen et U Renard :
Toi donc, qui que tu sois, 6 père de famille. Et je ne t*ai jamais envié cet honntar
clergéj des moines et des religieuses. Il ne touche les uns et les autres dans ses fables et dans ses contes que pour reprocher aux curés leur avarice (1)^ aux reclus leur égoïsme (2), à tous la galanterie ou la luxure (3). Il n'épargne pas davantage les courtisans^ ce peuple caméléon et singe du maître ^ vigilants à 9e détruire^ toujours prêts à rendre noir le misera^ àie'{4). Mais pour les rois il va et vient de la moquerie à l'hommage, du sarcasme à Tapothéose. Il les montre éc/f/mdani pour leur profit leurs serviteurs dans les provinces, ne voulant pas qu'on leur allègue Fimpossible, ou gobant f appât d'agréables mensonges (5); puis, tout à coup, changeant de ton, il compose pour un bâtard du roi l'allégorie du fils de Jupiter, vante à un ambassadeur les victoires du nouvel Hercule, et apporte pour trophée à la paix répilogue du onzième livre (6).
Ce qui est au-dessus de toute critique et de toute comparaison, c'est le charme légitime et irrésistible de ses fables: profondeur de la pensée qui n'emprunte que pour transformer, mise en scène qui ne s'était rencontrée qu'une fois chez les anciens (7),
(1) Fa6/es ; le Curé et le Mort.
(2) Le Rat qui s* est retiré du monde,
(3) Le quatrième livre des Contes.
(4) Fables : Les Obsèques de la Lionne; le Lion^ le Loup et le hienard; les Animaux malades de la peste.
(5) Le Singe et le Chat; le Lion malade; les Obsèques de la Lionne.
(6) Livre XI : les Dieux voulant instruire le fils de Jupiter, pour MoMeiQneur le duc du Maine; livre VIH, le Pouvoir des Fables, à Barillon.
(7) Dans Horace, satire vi du livre II : Fable du Rat de ville et du
Style merveilleux de souplesse et de force, hardi el réglé; le génie du philosophe et celui du poète réunis. On a dit que pour La Fontaine Malherbe n'était j pas venu ; cela semble vrai si Ton considère les ^ licences apparentes qu'il se permet malgré le réfor-^i— mateur, par exemple le vers enjambant sur le vers. « Mais il s'affranchit des règles sans violer le goût; if^ m: ne brusque la phrase que pour donner à la pensé^^ sa véritable harmonie, et prouve en faveur d^ J Boileau qu'un beau désordre est un effet de tart.
Ses succès, dans cette période, furent dîverr;^ comme la nature de ses œuvres. Le quatrième livre des Contes imprimé en 1675, sous la rubrique de Mons, fut l'objet d'une répression directe de Tautorité. C'est celui où le cynisme a le plus osé; il y étale et donne en spectacle les débauches les plus dégoûtantes dans lesL couvents de femmes, et les moines abusant de leur autorité morale sur la naïveté des jeunes filles. Une ordonnance signée La Reynie en interdit la vente « à cause des termes indiscrets c( et malhonnêtes dont la lecture ne pouvait avoir c( d'autre effet que celui de corrompre les mœurs el « d'inspirer le libertinage. » La défense n'empêcha pas une vente clandestine par l'industrie de La Champmeslé, ni une nouvelle édition qui se fit l'année suivante à Amsterdam. Mais cette fois on ne
Rat des champs. C'est la seule fable ancienne qui puisse être rapprochée de celles de La Fontaine. Aussi a-t-il jugé inutile de la refaire.
voit pas M"* de Sévigné communiquer elle-même le livre à sa fille, el Louis XI V, après celle débauche d'esprit, fil plus librement sentir la défiance que lui inspirait l'auteur. Il se releva en 1679 par la publication de cinq livres de fables, du septième au onzième. Quoique plusieurs eussent déjà couru dans les salons el reçu de jusles éloges (1), elles ne perdaient rien à se trouver en si bonne collection. Depuis les Animaux malades de la peste] usqu' au Paysan du Danube et au Vieillard et les Trois Jeunes Hommes, quelle variété el quelle perfection! Il n'y avait pas deux sentiments à cet égard. Sévigné écrivait à Bussy : « Faites-vous envoyer promptement les fables de La Fontaine : elles sont divines. On croit d'abord en distinguer quelques-unes, et à force de relire on les trouve toutes bonnes ; c'esl une manière de narrer et un style à quoi l'on ne s'accoutume pas. » Bussy répondait : « Je demande par cet ordinaire les fables de La Fontaine, personne ne connaît et ne sent mieux son mérite que moi (2). » Le fabuliste fut assez vigilant sur lui-même pour ne pas gâter ce succès; il se montra désormais plus prudent dans le conte. En 1682, il puhViSi Belphéçor, et la Matrone d'Éphèse avec privilège du roi. Peu à peu le monarque se départit de sa froideur. L'Académie avait élu La Fontaine en 1683; mais Louis XIV ne
(1) Sévigné cite, en 1674, la Cour du Lion : « Voilà une fable des plas jolies; ne connaissez-vous personne qui soit aussi bon courtisan que le renard? »
(2) Lettres de Sévigné et de Dussy, juillet et août 1670.
446 HISTOIRE INTERIEURE t)B 1672 A 1688
confirmait pas réiection; Tannée suivante Boileab^ ^ ayant été élu^ il dit à la députation qui lui apportais M ce résultat : « Maintenant vous pourrez rccevoii»-î La Fontaine, il a promis d'être sage. » C'est à sagesse qu'on a dû Philémon et Baucis, les Filles é Minée, et ces fables inspirées par les demandes d duc de Bourgogne ou dédiées au royal enfant. En 1685, Furelière, exclu de l'Académie pour déliai de plagiat (1), crut se venger par un pamphlet contre Benserade et La Fontaine; il ne réussit qu'à rend ses rivaux plus populaires, et à se faire fermer lerzf portes de ceux qui louaient par habitude les petits vers de Benserade où ils étaient loués, et qui sentaient par bon goût le chamie des fables de La Fontaine (S).
(1) Furetière était accusé d'avoir profité, pour son propre dictionnaire, du travail de l'Académie qui préparait toujours le sien.
(2) Cette assimilation de Benserade à La Fontaine prouve leB erreun de goût auxquelles sont exposés les meilleurs juges. Elle est d'autant plus singulière que tout récemment le versificateur des ballets du roi venait de publier deux pauvres essais de poésie qui fx>iisacraieiit déplorablement pour lui la supériorité de La Fontaine, et cette quaUté A^unique que le fabuliste a conservée jusqu'à nous : c'étaient les Fables m quatrains (1678), et les Métamorphoses en rondeaux (1679). Qael rapprochement pouvait-on faire entre les fables de Lt FoDtaines et des quatrains tels que ceux-ci :
Un loup querellait un a^^neau Qui ne sayait pas troubler Teau.
A tous coups rinjuste puissance Opprime la faible innocence.
Le rat de ville était dans la délicatasae,
Le rat des champs vivait dans la simplicité.
L*un avait plus de politesse,
L*autr« était plus %n sûreté.
Puisque nous admettons des femmes pour juges dans ces débats littéraires^ donnons tout de suite à plusieurs d'entre elles la place que leurs écrits méritent dans cette revue de la littérature; ce sera en même temps une transition de la poésie à la prose.
Dans les Métamorphùses en rondeaux, les moralités ne sont que d'intolérables platitudes : Pour la boîte de Pandore :
Et ce fut là ce qui nous vint des deux Dans une boîte.
Pour Lycaon :
U faut qu*uii roi soit juste, saga et bon Pour être grand.
Pour le déluge, une inconvenance que Boileau a énergiquement condamnée :
Dieu lava bien la tête à son imAge.
Pour le serpent Python :
Aux jeunes gens la gloire est nécessaire
En s*avançant vers un gîte si bon.
Pour acquérir d'autant plus de renom, Ne rien laisser de ce qu*on trouve à faire Sur le chemin.
Austti une épigramme en rondeau avait assez Joliment vengé La Fon^ taine.
A la foutuiae où Ton puise cette eau, Qui fait rimer et Racine et Boileau, Je ne bois point ou bien je ne bois guère. Dans un besoin si j*en avais affaire.
J'en boirais moins que ne fait un moineau. Je tirerai pourtant de mon cerveau, Plus aisément, s'il le faut, un rondeau Que je n'avale un verre plein d'eau claire A la fontaine.
De ces rondeaux un livre tout nouveau A bien des gens n'a parf eu Tart de plaire. Mais quant à moi j'en trouve tout fort beau. Papier, dorure, images, caractère, Hormis les vers qu'il fallait laisser faire A La Fontaine*
Plus que jamais les lettres de M°* de Sévigné, colportées de main en main^ deviennent des modèles ^ en divers genres. Quel type de narration dans Tacci — . dent de rarchevêque de Reims et de sa voiture cul — ^ butée sur la route de Nanterre(l), comme plusloiin:^ dans la procession des Cordons bleus (2) ! Où 1^ compassion a-t-elle parlé un langage plus émouvai^^ que dans le tableau de la duchesse de Longuevilk^ anéantie par la mort de son fils et se soumettant a survivre, désespérée à la fois et résignée (3)? On cite partout les cris d'éloquence que tire de son émotion la mort de Turenne, et ce canon chargé de toute éternité pour assurer la gloire du grand homme, et cette déroute qui a bien renouvelé les éloges du /léros, et ce fleuve qui entraîne ^out et n'entraîne pas si tôt une telle mémoire (4). Un jour elle n'aura pas de moins hautes inspirations devant la tombe de Louvoispour exprimer la vanité des conseils humains et l'ordre inévitable de la Providence (5). « Tout cela est admirable, » comme lui écrivait Bussy avec le dépit évident de ne pouvoir s'élever à une pareille hauteur; tout cela était aussi fort admiré. Lie roi luimême y prenait goût. Un jour, Bussy imagina d'envoyer au monarque, pour le divertir, une collection de lettres de sa cousine. La spirituelle correspon-
(1) 5 février 1674.
(2) 2 janvier 1689.
(3) 20 juin 1672.
(4) Passim, juillet et août 1675.
(5) 26 juillet 1691.
EGI^AT DES LETTRKS DE 1G72 A 1688 449
LUte parut d'abord inquiète de voir un tiers entre le et son eonfidenl ; ne pouvait-on pas interpréter ^ un méchant ton son stvle et son innocence? Mais 'S la phrase suivante elle acceptait assez facilement
perspective a de divertir un tel homme et d'être L commerce avec lui (1). »
-A coté de M"* de SrN igné, son amie, M"*° de La i\elte produisait son chef-d'œuvre tant élaboré, cit annoncé, la Princesse de Clèves (1678). Nous vons déjà (Voir tome III, page 536) que c'éUiit le •man moderne et français, la sensibilité telle que lacunpeut l'éprouver en soi, les inclinations et les "âges du cœur, la vraisemblance au fond, et dans
forme l'unité du sujet, un choix discret d'inciînts, une histoire suivie et complète en quatre y^res. Toute la Princesse de Clèves peut se résumer tisi: une jeune femme mariée sans inclination, ntée d'aimer un autre homme qui l'aime, diverses •^entures qui leur révèlent l'un à l'autre leurs pen- :iants mutuels, des imprudences capables de les fitrainer au mal ou de les trahir, mais la passion )inbattue par le devoir, la vertu iinissant par éloi- 1er la tentiition, la femme, pour dernière ressource intre l'infidélité, avouant à son mari la faiblesse î son cœur, le mari succombant à ses soupçons, et veuve, plutôt que de profiter de cetle délivrance, ensevelissant dans un monastère: telle est la pen-
1) Bussy à Sévigné, 28 décembre 1080; Sévigné à Bussy, 10 jan. r 1681.
LOUIS XIV. — r !V . ^
4bO HISTOIRE INTÊKIEUHK DE 1672 A 1688
sée, la péripétie animée^ parfois touchante fiction où bien des consciences peuvent reco une histoire vjraie, et qui attache sans me héroïques, sans coups d*épée foudroyant!
exaltation gigantesque de sentiments impo Le roman, comme la tragédie, représente maii les hommes tels qu'ils sont, non plus tels qt vraient être ; si Ton peut comparer les petites aux grandes, le succès de M"' de La Fayette res à celui de Racine. Tout le monde en effet Princesse de Clèves; Louvois lui-même, al siège de Gand, en recevait un exemplaire i vérité il se dispensa de lire, en raison d'occu plus pressées (1). Ce fut d'abord un succès de comme celui de Mithridate et CCIphigénie ; critique eut son tour même parmi les amis la critique n'empêcha pas le genre nouveau valoir et de faire oublier le merveilleux e gant et les tomes sans nombre des anciens i ciers. Maintenant le progrès a-t-il été aussi îac à la morale qu'au bon goût? L'expérience, au xvili' siècle, alors que les sentiments n plus que des sensations, a répondu que le de la nature a plus d'attrait et de périls qu( man de l'imagination, parce que la séductior d'auxiliaires dans les faiblesses ordinaii*es c manité que dans les aspirations de l'héroïsm Si nous passons du roman à l'histoire, ici
(l) Roussel, Histoire de Louvois, tome II, à la lin.
ÉCLAT DES LKTTUES DE 1G72 A 1G88 4ol
>tas trouvons parmi les femmes un nom justement tirné. Madame de Motteville, qui avait fait sa part ^eo les Sévigné et les La Fayette dans les Portraits e Mademoiselle, se rencontrait toujours dans leur c>ciété et dans les mêmes habitudes d'esprit (1). ille rédigeait ces Mémoires que nous avons tant •ttés ; à l'occasion de ces emprunts, nous y avons léjà reconnu des qualités éminentes : la sincérité et l^bon sens, la connaissance des hommes et la pénétration des affaires, un style digne et presque toujours irréprochable, et jusqu'à des traits d'éloquence, en deux mots une histoire publique et une composition achevée sous l'apparence d'une collection de matériaux et de confidences personnelles. Un autre ami de M"' de Sévigné, le cardinal de Hetz, dans sa retraite de Commercv, rassemblait les souvenirs de sa jeunesse et de sa turbulence pour en faire, à sa décharge, un tableau de la fronde et un procès à la domination de Mazarin. On a dit de lui qu'il aimait à raconter, à éblouir ses auditeurs par des aventures extraordinaires (2) ; ce jugement peut convenir à un travail, où il se préoccupe avant tout de poser, même par ses aveux, sans jamais faire amende honorable. K II se casse la tête d'application (3), » écrivait un jour son admiratrice sans savoir à quoi il s'appliliiait; on reconnaît à ce trait le soin, le talent supé-
(1) M'"*' de Mottoville ne mourut qu'en 1689.
(2) La Rochefoucauld, Portrait du cardinal de Retik
(3) Sévigné, 12 octobre 1077.
4o2 HISTOIRE IXTKUIKURIi: DE 1672 A 1688
rieur qui ne laisse pas échapper un défaut de forme^ et qui, par la lucidité de la méthode et la fermeté d«» l'expression, rappelle à la foisSallusteel Pascal. Mai le siècle même de Mottevilleetde Relzn'apu appr
cier leurs écrits. L'une tenait ses Mémoires secret ^^ç
L'autre se cachait de rédiger les siens. Entouré d'i ^-jfolio nobiliaires, il laissait croire qu'il ne s'occupât fi que de généalogie pendant qu'il préparait une histoire contemporaine. Seule, M"* de Caumartin avait le secret et la jouissance d'un ouvrage qu'on a dû compter plus tard parmi les titres de la littérature française. Pour avoir le grand livre d'histoire dtJ règne de Louis XIV, connu et «idmiré des conleiaporains, en France et à l'étranger, il faut revenir a Bossuet, au Discours sur l'histoire universelle.
Bossuet a lui-même expliqué son objet et son pla ^i dans son avant-propos, et dans la lettre où il rea<J compte à Innocent XI de l'éducation du Dauphin- Il compose une histoire universelle « pour montra'* le rapport que chaque histoire particulière peut avoir avec les autres (1), » « ce que chaque nation a eu dans ses lois et coutumes qui ait été fatal à elle et aux autres, et les enseignements qu'elle a laisses au\ siècles suivants [2). » La connaissance de l'individu se complète ainsi parce qu'il a reçu de tous ou par ce qu'il leur adonné. Mais toute l'histoire se ramène
(1) Avant-propos de la première partie.
(2) Lettre à Innocent XI : « Quid unaquaeque gens et fatale ilus sibique ipsi pestiferum aluerit, quœque secuturis documenta pnebuerit. »
Oké-vilablemenl à deux éléments, l:i puissance inteieottielle ou la religion qui domine les desseins hun^ins^ et la puissance lemj>orelle ou Torganisation ^t la succession des sociétés humaines. Il faut donc les reprendre tous deux à Torigine et en suivre les développements pour reconnaître, dans la perpétuité de la religion, la preuve de sa divinité, et d'autre part chercher, « dans les inclinations et les nioeurs des peuples et des princes, » les causes qui • ont contribué en bien ou en mal au changement des Etats et à la fortune publique (1). » De là une *>^iple division : les Epoques où « les princi{)aux événements sont mis à leur place sans y regarder ^uire chose que Tordre des temps ; » la mite de lare- ^ion où Jésus-Christ apparaît comme le lien des **ecles anciens et modernes, « puisque ou attendu ^u donné il a été dans tous les temps la consolation ^U l'espérance des enfantt^ de Dieu ; » les Empires, ^ù l'opposition des vertus et des vices, qui ont tour ^ tour élevé ou abaissé les peuples, enseigne «avec Combien de réflexion et de prévoyance les affaires humaines doivent être gouvernées. »
Il est superflu de répéter que ce livre ouvrait une voie nouvelle et créait la philosophie de Thistoire. Cette unité de vues, celte ordonnance magistrale des détails, ces règles de la politique saisies dans la marche des événements, n'avaient pas eu de modèles et s'imposaient à l'imitation. Nous ne nous
(1) Troisième partie, ch. ii.
arrêterons pas non plus à admirer soit Tentrain c^ l'éloquence ou le charme des tableaux jusque da le résumé chronologique, soit la richesse d'une ér dition toujours sûre de ses preuves, parce qu'elle a toutes comparées, soit même cette démons tratlo/j évangéiique si puissante que Fauteur, dans sa vi^i/. lesse, se la faisait relire pour réconforter sa foi. Ce sont là des mérites trop connus et qui saisirenl d'abord tous les lecteurs. Dès la première apparition de l'œuvre (1681), elle fut admirée par les étrangers comme par les Français, par les protestants comme par les eatlioliques; un an après la première édition (juillet 1682), elle avait déjà été réimprimée ! dans toutes les grandes villes d'Europe (1). Aujoiu^ d'hui encore le Discours sur f histoire universelle est, avec les Oraisons funèbres, le titre le plus classique et le plus populaire de la gloire de Bossuet. C'est un de ces chefs-d'œuvre .qui deviennent comme un nouveau nom pour leur auteur, et suffisent à s* renommée.
Bossuet a pourtant bien d'autres titres. En mém^ temps que l'histoire universelle, il écrivait, pouf l'éducation du Dauphin, le Traité de la connaissance (le Dieu et de soi-même et la Politique tirée de tEcrir ture sainte, deux œuvres capitales à l'usage de tous les liommes et de tous les siècles, quoique entreprises pour l'utilité d'un seul. Dans la première, il analyse successivement l'âme et le corps et les phé*
(1) Beaussel, Histoire de Bossuet, tome I.
mènes de leur iinion^ pour conduire son lecteur a connaissance de Dieu par Texamen approfondi s deux natures qui constituent Tliomme^ et faire ir, c par les choses que chacun ex[)érimente en ii qu'un homme qui sait se rendre présent à lui- Sme^ trouve Dieu plus présent que toute autre ose (1). » A une sagacité philosophique qui semble atteindre et poser les bornes de l'entendement unain (2), » il joint une connaissance si exacte f la nature matérielle et de Tanatomie humaine, le les savants l'admirent encore aujourd'hui. Le yle, simple et aussi clair que sûr, s'élève au besoin sans effort }>ar des pensées et des paroles qui ne nt qu'à lui, pour célébrer l'ouvrage de Dieu et BÎntenir l'homme dans la dignité qui lui apparat au-dessus des bétes. La Politique tirée de 'fCriture sainte est l'ordonnance méthodique des Voirs et des droits des souverains, des droits et & devoirs des peuples, extraits des sentences de Bible et commentés par le dernier père de l'Ese. On dirait un prophète moderne mettant aque homme à sa place avec l'autorité des ansns; car le langage du commentaire se soutient merveilleusement à la hauteur du texte sacré, que iivent on ne les distingue qu'à ces signes exlé-
l) Lettre à [nnocent XI : « Structuram corporis animique naturam, his maxime quœ in se quisque experitur, exponimua, idque lino agimus ut, quum homo sibi sit praesentissimus, tum sibi in lilma praesentissimum contempletur Deum . » Q Beauasety Histoire de Bossuet,
4o6 HISTOIRE IXTKRIKURE DK 1672 A 1688
rieurs, marques convenues des citations. Quoique Bossuet préfère la monarchie, sans cependant blâmer aucune des autres formes de gouvernement, i\ y aurait calomnie à croire qu'il prétend glorifier et consacrer le despotisme. En tenant sans rémission les rois sous la main de Dieu, il ne cesse de restreindre leur autorité par leurs obligations; en commandant l'obéissance aux peuples, il ne retranche rien de ce qui peut garantir leni*s intérêts. Que la politique tirée de TEcriture sainte soit fidèlement pratiquée des deux cotés, on ne verra ni anarchie où tout le monde est esclave parce que tout le monde veut être maître, ni pouvoir arbitraire, m justice corrompue, ni guerre par ambition, jalousie ou amour de pillage, ni impôts au-delà du nécessaire, ni ministres prévaricateurs. « D'où il apparaît clairement, écrivait Bossuet à Innocent XI, que rÉcriture surpasse autant en prudence qu'en autorité les autres livres qui traitent de la vie civile el de la règle du gouvernement. »
Ces deux monuments, qui n'étaient pas destinés à la publicité, n'y sont arrivés que fort tard. Bossuet se contentait de les faire lire au Dauphin ; plas tard il les prêta au précepteur des fils de son élève; ils servirent à former successivement deux générations royales, mais ils ne sont pas sortis du manuscrit avant sa mort. La Politique de rÉcriture $amk fut imprimée pour la première fois en 1709; le Traité de la connaissance de Dieu en 1722, et on le prit d'abord pour un ouvrage de Pénelon. Cest
ainsi que Bossnet s'est dérobé à lui-même une partie de sa gloire; et, pendant qu'il dédaignait la première place parmi les philosophes et les publicistes, ses contemporains, tout en l'admirant, lui reprochaient de n'avoir pas voulu occuper le premier rang dans l'éloquence.
Ce jugement biziirre, que nous ne comprenons plus, s'explique par le silence que Bossuet garda pendant douze ans depuis son entrée chez le Dauphin, et par le bruit que firent à sa place des prédicateurs qui comptent justement parmi les gloires de la chaire. Bourdaloue est alors tout-puissant sur le peuple chrétien. C'est le grand Pan qui fait languir tous ceux qui parlent à côté de lui ; les autres ne sont écoutés que quand il ne prêche pas (1). Consolateur aimable des douleurs privées (2), plein d'esprit, de bonté, d'agrément, de facilité dans la vie civile et commune (3), il fait en public trembler les courtisans devant la loi de Dieu avec une hauteur et une générosité qu'il tient de saint Paul (4). Telle est sa fécondité qu'il lire du même sujet, de la Passion par exemple, les enseignements les plus divers et la morale la plus profonde. Telle est sa droiture inflexible, qu'il frappe comme un sotfrd, disant des vérités à bride abattue^ parlant à tort à travers
(1) Sévigné, mars 1689.
(2) Voir dans Sévi<i;né, 8 décembre 1673, l'enlrevue de Bourdaloue et du maréchal de Grammont.
(3) Sévigné, avril 1686.
(4) Sévigné, 3 février 1674.
contre l'adultère à une covxv ^dAdiUie \ Sauve qui peut (même le roi), il va toujours son chemin (1). Peu soucieux de briller par la forme, de peur d'offusquer la vérité, il orne peu sa pensée, mais il la soutient par la richesse de sa science, . Tévidence de ses déductions pratiques, et Ténergie de l'expression. Dans l'oraison funèbre même, il déploie des qualités supérieures d'observation, et, pour être toujours vrai, il ne dissimule pas les fautes de son héros. Dieu l'en récompense par une popularité de trente années, par la même affluence autour de sa chaire, par la fidélité d'un auditoire pendu et suspendu à ses paroles. Au-dessous de lui, Mascaron, devenu évêque de Tulle, et corrigé de ses défauts par les progrès du goût public, étonne un jour et ravit ses auditeurs par l'oraison funèbre de Turenne (novembre 1675). Est-ce par un reste des admirations de sa jeunesse^ ou par une saine appréciation du beau que Sévigné s'écriait : « M. de Tulle a surpassé tout ce qu'on attendait de lui dans l'oraison funèbre de M. de Turenne, c'est une action pour l'immortalité? » Il est juste de reconnaître avec des critiques compétents (2), que Mascaron montre dans ce discours une âme éloquente, que sa diction s'épure, que sa pensée gagne en force, en rapidité, en mouvements. Enfin,
(1) Sévigné, 29 mars 1680. Comment no pas citer textoellemeDi phrases pittoresquois, et surtout que mettre à la place qui aoit une expression aussi piquante du sentiment contemporain?
(2) La Harpe, Cours de littéi^ature, tome Vllf . Villemain» Sêsai l'Oraison funèbre.
ÉCLAT DES LETTRES DE 1G72 A iC88 4S9
Fléchier monte an rang des orateurs par une de ces bonnes fortunes qui n'arrivent qu'a ceux qui les méritent. Bel esprit de Rambouillet^ panégyriste de la duchesse de Montausier (Julie d'Angennes), on ignorait hors de sa société qu'il eût en manuscrit une histoire des Grands-Jours d'Auvergne, son meilleur titre littéraire; il n'était d'abord connu que par un art de rhétem* soigné, symétrique, ami de l'antithèse, et par une fidélité aux traditions de V incomparable Arthênice qui lui inspirait, même en chaire, l'éloge des dames (1). Tout à coup on annonça qu'il allait à son tour prononcer Toraison funèbre de Turenne^ et qu'il voulait surpasser Mascaron. On l'en défiait ; « Il pourra, disait-on, parler d'un héros, mais ce ne sera pas de M. de Turenne, et voilà ce que M. de Tulle a fait divinement. » Mais dès qu'il eut prononcé son texte, et entamé cette comparaison avec Judas Machabée, l'auditoire saisi par une éloquence véritable se donna tout entier à l'orateur. Il prouva même, dans la suite du discours^ qu'il savait peindre l'homme aussi bien que le guerrier, avec une simplicité à la fois honnête et noble, et joindre aux grandes images la douceur du sentiment. Les partisans de Mascaron se résignèrent de
; 1) Dans Vùraison ftinéh'e de la duchesse de Monlausie^*, on lit : « Un ancien disait autrefois que les hommea étaient nés pour l'action et pour la conduite du nnondc... que les dames étaient nées pour le repos et pour la retraite... Son caractère. était d'être bienfaisante, et, pour me servir des termes d'un célèbre Romain, elle ne paraissait pas tant une dame mortelle qu'une divinité favorable aux malheureux, »
bonne grâce à lui reconnaître un supérieur (1). chier mérite encore cette préférence par un tal de construction des phrases, d'arrangement d mots, qui a laissé son empreinte dans notre littér*' ture, et pour lequel La Harpe Tappelle Vlsoa^ français.
Mais il s'en faut bien que ces succès, même cet de Bourdaloue, effacent la prééminence de Bossu Dès qu'il rompt ce silence où ses nouveau v devoi le retenaient, et qu'il fait entendre une voix que ff chaires ne connaissaient j)lus^ il se retrouve à sa ha leur primitive. Ici, il prêche le sermon de vêtiire La Vallière (juin 1675), et dans l'opposition d deux amours, vanité de l'amour de soi, puissance l'amour de Dieu, quelle profonde analvse du cœ humain et de la grâce divine, et en même temps quel onction pénétranteet quelleconviction par l'évidenc Là, dans l'oraison funèbre delà reine Marie-Tliérè (septembre 1683), il féconde un sujet stérile par ui parole qui ne se traite guère dans les chaires, par la su riorité de l'innocence conservée sur le repentir, le tableau consolant des effets de la piété obscu Ëndeux pages de parallèle entre les deux plus gran hommes de guerre, il ouvre une voie que ni Mascaret
(1) Sévigné, 28 mars 1676 : « M'"^' de Lavardin me parla de l'oraisoifunèbre de Flochier; nous la fîmes lire, et je demande mille et milU pardons à M. de Tulle ; mais il me parut que celle-ci était au-dessu:^^^ de la sienne. Je la trouve plus également belle partout; je l'écout avec étonnement, ne croyant pas qu'il fût possible de trouver eji4 de nouvelles manières de dire les mômes choses; en un moi j'en fus:-
1 Fléclîier n'avaient entrevue, et prouve qii'après ux il resUiit à tirer des traits plus magnifiques de la loire de Turenne. Devant la tombe de la princesse alatine (1685), et celle du grand Condé (1687), il éprend son sujet de prédilection, la mort et la vanité es choses humaines. Pour mieux accabler ces gran- .eurs, il leur accorde tout ce qu'elles peuvent avoir l'importance, parce qu'il est sûr d'établir qu'elles le sont rien si elles ne vont pas s'absorber dans la ai. A entendre ses derniers adieux à Condé, on serait enlé de croire que son ardeur s'éteint comme il le lit, et que ses discours vont finir. Mais rentré dans le ministère des pasteurs par l'évêché de Meaux, il ne cessera d'élever la voix au milieu de ses ouailles, et quelle que soit l'indifférence de ces esprits grossiers pour des beautés qu'ils ne comprennent pas, il trouvera pour eux des accents supérieurs par moment aux plus hautes productions de son génie (1). Tant il est vrai que l'éloquence est son bien propre, qu'il la dépose et la reprend à son gré, et que, comme il a dépassé tous ses prédécesseurs, aucun de ses contemporainsoudeseshéritiersnel'atteindra jamais. La philosophie est une annexe naturelle de l'éloquence sacrée surtout dans un siècle où la France n'avait encore qu'une philosophie chrétienne. Malebranche en est sans doute le plus illustre représentant par sa fécondité, le charme de sa diction et ses
(1) Voir dans les Sermons de Bossuet, les fragments de ceux qu'il a proches à Meaux, et en particulier le sermon pour le jour de Pâques où la vie humaine est comparée à un chemin... Marche, marche...
462 HISTOIKE INTÉRIEURE DE 1672 A 1688
aspirations mystiques. En deux ans (1674-1676), \
publia sa Recherche de la vérité en six livres, et c
1676 il en fortifia la doctrine par les Conversatio -rchrétiennes. Le Traité de la nature et de la grâce par ^ en 1680 et fut suivi, en 1683, des Méditations ch^ ^ tiennes y en 1688, des Enù^etiens sur la métaj sique. Descartes dominait alors dans la pliilosopli surtout chez les femmes. On sait que Séyigné ap|:^^»lait Descartes le />^r^desa fille. Les uns admettais ■!( sans réserve, avec le procédé philosophique <M, n maître, ses systèmes scientifiques; d'autres disti guaient avec raison. Ainsi Bossuet « mettait la thodc de Descartes au-dessus de tous les autres ouvrages de ce philosophe et de tous ceux de son siècle (1) ; » cl il désapprou\'ait les applicatioE^ij que d'imprudents disciples prétendaient faire des€»s principes philosophiques à des vérités d'un ordrf Supérieur. La multitude moins discrète faisait ai/ mécanisme des bétes, aux tourbillons, aux mondes tombants, le même honneur qu'au Discours de ta méthode, Malebranche avait appris de Descartes»' l'art de raisonner, et champion intrépide de la raison et de l'expérience, il rejeUiit l'autorité d'Aristote comme la tyrannie d'ini homme et la domination d'un païen. Mais ayant appris de saint Augustin les secrets de la philosophie morale et religieuse, « il entreprit de concilier ce maître avec le premier, de montrer l'accord de la raison avec la foi, en intra
(1) MatluscritA de Pabbé Lodieu.
duisant la rigueur mathématique dans la métaphysique^ en expliquant la nature méthodiquement^ et menant à Dieu parles principes d'une science solide et claire, toujours d'accord avec la foi. » Il est devenu par là le modèle des chrétiens qui veulent philosopher sans sacrifier leur foi, pourvu qu'ils aient le soin de distinguer la philosophie et la théologie. Malheureusement d'un point de départ vrai, qui est la présence et l'action universelle de Dieu, il déduit des conséquences exagérées ou fausses. Il fait de Dieu l'unique ohjet de la connaissance et la seule cause efficace. Il enseigne que nous voyons tout en Dieu et que Dieu fait tout en nous; il attribue à l'ouvrage du Créateur un caractère divin, et refuse à la créature toute réalité propre. Il risque tantôt de donner dans le panthéisme de 8pinosa dont il a horreur, et tantôt dans l'impuissance invincible et la grâce irrésistible des jansénistes. Voilà ce qui suscita contre lui Arnault, Bossuet, plus tard Féuelon. Mais ces témérités n'ôtent pas leur mérite aux belles parties de ses écrits, à sa théorie de la raison, à ses preuves de la présence de Dieu, à ses définitions des attributs divins. On lui a même reconnu de grands avantages sur Descartes, d'avoir des principes arrêtés sur l'origine et la nature de la vérité, une théorie complète de la volonté et par-dessus tout une morale qui démontre le principe de l'obligation (1). Sa diction le place parmi les auteurs mo-
(1) Ollé-Laprune, la Philosophie de Malebranche, Nous emprun-
dèles. L'éloge de son style par La Harpe est en m même temps un hommage à sa candeur : « Il esL^ de la clarté la plus lumineuse; il est facile, agréablcj^ coulant; il n'est orné que de son élégance, et cett élégance ne va jamais jusqu'à la parure, encore moins à la recherche. Aussi le lit-on toujours avec plaisirparce que, s'il se fait illusion à lui-même, il ne vei jamais en faire au lecteiu'. »
Aprèîi la métaphysique, la morale, et La Bruyèir-ï^ à côté de Malebranche. Il v a d'ailleurs entre c^s philosophes un rapprochement naturel par les tendances de l'esprit religieux. La Bruyère publia en 1687 sa traduction de Théophraste et la première édition de ses Caractères, l'une pour être agréable aux amis des anciens, l'autre pour contenter ceux qui n'estimaient que les mœurs modernes. Quoique dans une première préface il se défende de vouloir, comme Pascal, faire servir la métaphysique à la religion (1), on le voit bientôt accueillir avec satisfaction le témoignage que les hommes religieux lui rendent d'avoir, dans ses quinze premiers chapitres, attaqué les passions et les attachements humains qui affaiblissent et éteignent chez les hommes la connaissance de Dieu, eL préparé ainsi le seizième et dernier chapitre où les preuves de Dieu sont apportées, où la Providence de Dieu est défendue contre l'insulte
tons sans embarras ces appréciations à l'ouvrage d'un collègue bi€t plus compétent que nous sur ces matières, et d'une doctrine qui nous inspire toute confiance.
(1) Discours sur Théophraste,
ÉCLAT DKS LKTTRKS DE 1672 A 1688 405
libertins (l). EÛi effet lu conelusioii du livre des actères est dans le chapitre des Esprits forts où il >lit avec sa phrase moqueuse ce que Bossuet avait L prononcé solennellement (2) : que l'esprit fort l'esprit faible. Il y réfute par l'ironie les petites lonteuses raisons des athées^ et prend place à t des maîtres de la philosophie par cet argument «sien : Je pense, donc Dieu existe. Au point de vue traire, le livre des Caractères est un triomphe sur inciens. Il n'estpas plus emprunté de Théophraste :gré l'imitation apparente, que des Pensées de La shefoucauld ou de celles de Pascal. La Bruyère iplique plus aux vices de l'esprit, aux replis du ir, et à tout l'intérieur de l'homme que ne l'a fait ileur grec. Chez Théophraste, c'est en considét les actions extérieures que l'on peut remonter personnage intime; chez La Bruyère les peni, les sentiments sont déployés d'abord, le prin- & de la malice et des faiblesses humaines mis à ouvert ; et cet examen faisant prévoir aisément t ce que les hommes sont capables de dire et de e, on ne s'étonne plus de mille actions vicieuses frivoles dont leur vie est toute remplie (3). La
Préface du Discours de réception à l'Académie française. Bossuety Oraison funèbre de la princesse piUatine : « Qu'ont-ils âB rares génies, qu'ont-ils vu de plus que les autres?... Pensent- ^oir vu mieux les difficultés à cause qu'ils y succombent, et que uires qui les ont vues les ont méprisées? Ils n'ont rien vu, ils «ndent rien ; ils n'ont pas môme de quoi établir le néant auquel pirent après cette vie, et ce m isérdble partage no leur est pas assuré.» ) Cest La Bruyère qui explique ainsi la manière de l'auteur grec sienne dans le Discottrs sur ThéophraMe.
LOUIS TÎV — T. IV. iiO
méthode de Théophraste est uniforme ; dans cha^u^//) de ses trente chapitres, invariablement il prend i part un défaut, le définit d'abord, puis prouve sa définition par une énumération de faits. La Bruyère évite cette uniformité par une inépuisable variété, par la vivacité ou la singularité d^s tours. Des po^ traits, des observations de mœurs, des maximes générales, ici un dialogue, là un apologue, se succèdent sans liaison apparente, et fixent ou révcillcnl l'attention et la curiosité. Il y joint la vigueur d'une phrase brève, un choix d'expressions figurées, pittoresques, des alliances de mots qui doublent la pensée» des suspensions comme dans l'apostrophe à Zénobie, ' qui en assurent la perception et TefFet. De tels agrf ments méritèrent un grand succès à l'ouvrage; en trois ans il arriva à la cinquième édition. Les jaloux, ou ceux qui se croyaient mis en vue dans ses por* , traits, taquinèrent l'auteur de quelques accusatîoits de mauvaise foi. Mais la malice humaine elle^niénie le vengea en constatant son génie d'observation. On fit des applications personnelles de ces types anonymes. On en fit à Romorantin, à Bellesme comflie à Paris ; on en fit à ceux que le peintre n'avait jamais vus, comme à ceux qui avaient peur d'être trop connus de lui. Il fut ainsi évident qu'il avait peiot d'après nature, et il put dire sans vanité : « Je suis presque disposé à croire qu'il faut que mes peintuiei expriment bien l'homme en général, puisqu'elles ressemblent à tant de particuliers, et que chacun v cioit voir ceux de sa ville ou de sa province. »
ÉCLAT DES LKTTKES DE 1072 A 1088 i()7
Pendant que tant d'auteurs cherchaient Tilhistration dans ces combats du génie el du bon goût, dans ces émotions de l'esprit public, un autre philosophe, moine et pénitent, trouvait la renommée, sans la chercher, dans l'accomplissement d'un devoir. L'abbé de Rancé, réformateur dé la Trappe, laissait imprimer son Traité de la sainteté et des devoirs de la vie monastique. Ancien émule de Bossuet sur les bancs de l'école, et orateur facile et admiré, il avait tout quitté pour la solitude et le silence, sauf un savoir immense et un grand art d^écrivain. Çà et là, les dangers de sa réforme importune aux relâchés, le zèle contre tant d'irrégularités qui subsistaient encore dans les cloîtres, l'avaient, poussé à porter au dehors, et jusqu'aux pieds du trône, l'expression de ses craintes et de ses vœux pour le rétablissement des mœurs. Dans une requête au roi contre les manœuvres de ses adversaires (1673), il avait représenté, avec une éloquence fef me et digne, la ténacité des désordres, la nécessité de garantir par la pratique de la vertu la prospérité publique, les obligations des rois vis-à-vis de la sanctification de leurs sujets (1). A l'intérieur, il instruisait ses frères dans des conférences savantes, ou rédigeait dans un langage ardent leurs conversions extraordinaires, ou mettait en ordre, à la demande de quelques amis, les grands principes de la vie religieuse et des commentaires propres à rappeler aux moines
il) Voir noire Histoire de la Trappp, tome I, cli. M.
la rigueur de leurs engagements et la perfection i^ leur état. C'est ce dernier travail, successiveme îremanié, amplifié, qui devint, sur Tinvitati*impérieuse de Bossuet, le Livre de la sainteté et «^ devoirs de la vie monastique. Publié en 1683, il ^^ un retentissement considérable par ses éminei^t qualités, et bientôt par les discussions qu'il suscfiia particulièrement sur la question des études momastiques.
Dans Tordre littéraire seulement, malgré la sécheresse apparente de la matière, c'est une œuvre d'éloquence et de poésie autant que de raison et de savoir. La plus vaste érudition qui assemble et consulte tous les Pères, tous les docteurs anciens de la vie monastique, n'embarrasse pas un instant la marche du savant, et laisse au commentateur une originalité souvent supérieure à ses maîtres. La rigidiu* des principes n'assombrit ni le langage de l'écrivain ni la pensée du lecteur. De l'abnégation, de la souffrance volontaire, de la mort même, sortent des images radieuses de la liberté des âmes, de la joie du cœur, de la résurrection glorieuse. Ce pénitent sait se reposer sur la colline comme la colombe ou se tenir comine l'aigle à la cime des rochers. C« moribond aspire à s'envoler vers Dieu dans un de^ nier effort de prière, et n'attend que la voix de ^a^ change pour refleurir avec la blancheur et l'éclat du lis. A en croire quelques-uns de ses critiques^ il* prescrit l'ignorance aux moines ; et Mabillon a cru devoir composer contre lui, au nom des moines sa-
5, le Traité des études monastiques. L'accusation il qu'une inadvertance on un malentendu. Nulle Rancé n'a enseigné que l'ignorance fut bonne; déclaré seulement que les longues études ne enaient pas aux moines. Il le disait appuyé sur gle de Saint-Benoît qui ne prescrit que le traies mains^ et il le disait à des cénobites qui se osaient de reprendre à la lettre l'observation de
règle de pénitence et de solitude. Mabillon^
une congrégation que V Église approuvait pour lire emploi, selon la sage distinction de Bossuet^
en sûreté de conscience quand il pâlissait sur deux diplômes^ fouillait les bibliothèques^ et ibrait ses in-folio. Sur ce terrain Rancé et Main n'ont pas tardé à se réconcilier.
Je ne lis jamais^ dit Ménage^ les ouvrages de . de La Trappe qu'avec admiration^ c'est lomme du royaume qui écrit le mieux ; son île est noble, sublime, inimitable, son érudition ofonde en matière de régularité, ses recherches rieuses, son esprit supérieur. » Cet hommage VII* siècle serait encore le nôtre, si les pensées loître étaient de nature à provoquer plus sou-
l'attention de nos contemporains. Il y a trente Chateaubriand, pressé tout à coup d'écrire une le Rancé, arrivait à la Trappe pour y rechercher races du réformateur. Entre les monuments qui pappèrent, il distingua, avec ses instincts de ' e, le Traité de la vie monastique, et, charmé auque surpris de cette nouveauté, il en inséra un
des plus beaux passages dans son livre^ en disant: a Ce travail apprendra à ceux qui ne le connaissent pas qu'il y a dans notre langage un beau livre de plus. ï> Dans la même persuasion nous n'avons pas hésité à ranger les écrits d'un solitaire mystique parmi les gloires d'un siècle où tant de choses étaient grandes^ même chez ceux qui faisaient vœu et profession sincère de ne pas user des grandeurs.
On est disposé à croire^ tant la chose semble aller d'elle-même^ que le nombre et l'autorité de ces génies avait enfin discipliné la littérature^ et réduit la médiocrité et le mauvais goût au silence. II n'en était rien cependant. La gloire du xvii* siècle, comme celle de beaucoup de grands hommes, n'a été universelle qu'après sa mort. Le besoin de compter parmi les illustres, le dépit d'en être exclu par une critique serrée et conforme à la raison, la haine de la supériorité d'autrui, ce grief du paysan d'Athènes contre Aristide, entretenaient dans les méchants auteurs la résistance aux beaux exemples et aux saines doctrines, et dans une partie du public cette démangeaison de rabaisser et de contredire qui avive sans cesse l'opposition. On l'a vu dans la cabale montée contre Racine. On le voyait surtout dans l'importance que conservaient encore^ au sein de l'Académie même, Benserade, Cotin, Charpentier, etc., etc. Ils avaient une organisation^ des salons, des journaux ou ils étalaient et recommandaient leurs couvres, où ils débattaient et dépréciaient le mérite de ceux qu'ils ne prétendaient pas
subir pour maîtres et modèles. Le plus connu de ces journaux est^ sans contredit^ le Mercure galant^ fondé par Visé en 167^, suspendu au bout de deux ans^ et repris en 1677 ; recueil de lettres^ de nou* Yelles^ y compris celles de mariage et de mort^ de petits romans^ de pièces de vers des Boyer^ Cotin^ Perrault^ Deslioulières, de critiques ou comptes rendus littéraires (1). En 1677^ il se renforça d'un collaborateur qui devait valoir un jour beaucoup plus que les autres^ mais que des haines personnel"" les associèrent à ses rancunes et à ses sympathies. Fontenelle^ neveu de Corneille^ débarqué de Normandie à Tàge de vingt ans^ trouva dans le Metxure un accueil empressé pour des productions^ prose et vars^ qui ne sentaient encore que le bel esprit pré'cieuJi:. Il donnait^ à la manière de la carte du TV/i-^ dre, la description de V Empire de la poésie ; dans (tes idylles à la Deshoulières^ il chantait le Ruisseau
(\\ Boureault : Mercure galant :
Tant que dure le jour, j'ai la plume à la malq. Je sers de secrétaire à tout le genre humain ; Pable, histoire, aventure, énigme, idylle^ églogue, Épigranune, sonnet, madrigal, dialogue, Noces, concerts, cadeaux, fêtes, bals, enjouements, Soupers, larmes, clameurs, trépas, enterrements, Enfin quoi que ce soit que Ton nomme nouvelle, Vous m'en faites tenir un registre fidèle.
Au troisième acte, un amateur, qui tient à figurer au M^tqmtu^
explique assez bien la popularité et la publioité dont jouissait cçtte
rapsodie :
Le Mercure est une bonne chose, On y trouve de tout, vers, fabUt histoire et prose. Sièges, combats, procès, mort, mariage, amour. Nouvelles de province et nouvelles de cour.
amant ou comparait l'amour à un petit chien (l). Les éloges de ses collaborateurs resserrèrent les liens entre eux et lui. Quand il eut échoué dans la tragédie (Aspar) et essuyé les épigrammes de Racine (1680), il se tourna ouvertement contre l'émule de son oncle, encouragea toutes les hostilités contre cet ennemi de sa famille, et entra dans un système d'attaques, essayé déjà par quelques particuliers, et qui allait devenir une ligue, un parti contre les dominateurs de la littérature, la guerre contre les anciens.
Les plus beaux génies du temps admiraient les anciens, se les proposaient pour modèles, et quoique leur imitation ne fût pas un esclavage, selon la distinction de La Fontaine (2), ils étaient assez modestes pour se déclarer inférieurs et même petits devant ces grands noms. Par opposition, les esprits médiocres, et d'ailleurs peu instruits de l'antiquité, qui avaient cherché l'inspiration, sans la trouver, dans les sujets et les idées modernes^ proclamaient la supériorité des modernes sur les anciens^ croyant ainsi convaincre leurs rivaux de mauvais goût, et se relever eux-mêmes par rexcellence de leur juge-
(1) Fontenelle n'a jamais excellé dans la poésie; aussi y a-t-tl renoncé. Il reprochait à Voltaire d'avoir mis trop de poésie dans CEdipe. « Cela se peut bien, répondit' Voltaire, et pour m'en corriger je vais lire vos pastorales. »
(2) Voir les beaux vers de La Fontaine :
Certains imitateurt, sot bétail, je Tavoue
Je le loue (notre siècle) et je sais qu*il n^est pas sans mérite; Mais près de ces grands noms notre gloire est petîla.
ment. L'exemple de Boisrobert, suivi par Desmarest, venait d'être proposé de nouveau, avec une assurance imperturbable, dans la dernière préface de Clovis (1673). L'indépendance de l'esprit, surtout quand il ne se sent pas assez fort pour se conformer aux règles, était le fond de cette théorie; mais elle avait quelque chose de vrai mêlé à beaucoup d'ignorance et de subtilité. C'était en outre une flatterie aux lecteurs que de préférer leur temps aux temps anciens, et un art de gagner la faveur du roi que de montrer combien son règne l'emportait sur les règnes les plus célèbres des âges précédents. Une polémique si utilement combinée rallia de plus en plus les mécontents, et devint le drapeau de tous les ennemis de l'école que Boileau paraissait représenter. Fontenelle donna une nouvelle impulsion par ses Dtaloffues des morts (1683). Avec plus d'agrément que ses devanciers, il tourna de fines moqueries contre les anciens, et étendant la question hors des lettres proprement dites, il vanta les progrès accomplis par les modernes dans les sciences, afin de compter à leur avoir un avantage incontestable qui appartient plutôt au cours du temps qu'au génie des hommes. Bientôt Charles Perrault commença ouvertement la guerre, en écrivit la théorie, et rassembla l'armée. Tous les Perrault avaient à se venger des épigrammes de Boileau. Charles Perrault, que nous connaissons par son emploi de premier commis des bâtiments, venait d'être disgracié après la mort de Colbert, et même
évincé par Louvois de la petite Académie des dailles; il se rejeta sur la littérature; il compo; un poëme de SahU^Paulm {!), dans le goût cl< épiques ses prédécesseurs^ et tout à coup (janvi 1687) il vint lire à TAcadémie française son poënzzrje du Siècle de Louis le Grand. Lk, avec une assuran^cue égale à la platitude des vers^ il bafouait Homèr^^ Platon y Hérodote , soutenait que le génie ^^e l'homme^ comme la nature^ a la même féoondmté dans tous les siècles^ et invitait les modernes^ sku nom de leurs talents reconnus^ à prendre place stu moins à côté des anciens ; il avait commencé par !<" roi en comparant le siècle de Louis au beau siè^^^ d'Auguste. Ce qu'il pouvait y avoir de fondé da bhs plusieurs points de cette thèse était gâté par une cf i" tique injuste des anciens^ par l'éloge exagéré ^^^ certains modernes. Boileau s'indigna de cette X^"^^ ture^ Racine y répondit par un compliment moquait ^ ' La Fontaine par une épitre où la réfutation tii une nouvelle force de son insouciance apparente 0 Mais la majorité des membres de l'Académie^ c'r^^"
à-dire les moins habiles, adhérèrent à un manife^ qui les vengeait. Les camps se formèrent > et querelle des anciens et des modernes s'engagea oom une nouvelle guerre de trente ans. Noua aurc^
(1) Mémoires de Charles Perrault, livre IV. Cest bien Perrault place lui-même la compositition du Sain^Pa%din après sa di^i^ (^mment concilier avec son affirmation ce que nous lisons ailler lie l'apparition du Saint-Paulin, en 1676?
(2) Rigaulty Hisi<nre de la querelle des anciens et des modemeP'
Ui
occasion d'y revenir. Ici, contentons-nous de renarquer que cette prise d'armes coïncide avec la [in de la période la plus féconde et la plus brillante du xvii' siècle. Les grands noms^ les chefs-d'œuvre^ seront désormais beaucoup plus rares. Une question de préférence littéraire, assez oiseuse et d'ailleurs mal posée^ en absorbant un grand nombre d'esprits^ a bien pu nuire à l'inspiration^ comme jadis dans l'école alexandrine^ où la critique remplaçait le génie.
476 HISTOIRE INTÉRIEURB DE 1678 A 1688
n. — Lm énidiU : CoUactions de Baloxe; Diplomitiqae de Kabillon. — tion évangéliqut de Hnet. — Glossaires de Dncinge. <— Les Daeier — Prog^^ rAeadémie des sciences. — Anatomie. — Applications pratiques des La carte de France.
Nous n'avons jamais eu en France pour n^^s érudits Testime qui leur appartient; mais nousnoc^s laissons volontiers prendre à certains accès d'engouement pour les érudits étrangers. Quelle n'étais pas, il y a quarante ans, notre servilité envers les savants germaniques, et combien, sur la foi des louanges qu'ils se donnaient à eux-mêmes, nous consentions à nous trouver petits devant la btmièn d'Outre-Rhin comme Voltaire devant celle du Nori^- II est donc utile autant que légitime de tirer nos savants de leur obscurité, de leur faire dans l'histoire la même part que Colbert leur faisait dans sf protection, et de montrer que l'étranger, qui If admirait de leur temps, a bien pu leur emprunf plus qu'il ne nous a rendu (1).
Nous les connaissons déjà (voir tome III, ch. i Ce que nous avons à en dire ici ne fera que cens la persévérance et le développement de leur?
(1) Rigaulty Querelle des anciens et des modernes : « L'or de rAllemagne, c'est souvent d'amonceler des nuages autour françaises et d^obscurcir ce que nous inventons. » On peut à l'érudition ce jugement de Tingénieux écrivain à propos d de Wolf contre Homère, évidemment emprunté au Fran bignac.
LES ERUDITS 477
v^ux. A cette époque paraissent les Collections de
S^luze préparées avec tant de conscience : ses Cû-
P^^laires des rois francs (1677), enrichis des CoUec-
*^*oasd'Ansegise et du diacre Benoît, desFoîTnules de
^fctrmlfe avec les commentaires de Bignon et de
Sirtnond ; ses Epistolœ Innocenta Papœ III (1682) ;
^a Conciliorum nova collectio {16S3) dont il n'a achevé
^u\ui volume. Ne méprisons pas le mérite des
^Collectionneurs ; ils font la première partie, la plus
P^aible du travail de liiistorien ; ils déterrent les
'ïiatériaux, en éprouvent la qualité, et les taillent
dans des proportions dont chacun tire ensuite le
parti qui lui convient sans avoir à se préoccuper de
*a valeur de la matière. N'est-ce donc qu'un mérite
^G patience que de déchiffrer des documents inex-
plc>rés, de les ranger par ordre, d'en vérifier l'authen-
*^^<^ité, de les éclaircir par des explications savantes?
^^x ajustement appelé Baluze « un des hommes qui
^ ont rendu le plus de services aux lettres par son
•^ supplication continuelle à rechercher les manus-
** Cirits des bons auteurs, à les conférer avec les édi-
^ ^ ions, et à les donner ensuite au public avec des
^ ^^otes pleines de recherches et d'érudition. »
^'autres, non contents de collectionner, comment eux-mêmes de leur vaste érudition des
vrages nouveaux. Mabillon, tout en poursuivant ^^ publication des Acta, produit son traité de la
iphmaiiquey de Re diplomatica (1681). Ce travail anquait encore malgré le grand nombre d'érudits ^^^^s deux derniers siècles. Il s'agit d'établir par
i78 HISTOIRE INTERIEURE DE 1672 A 1688 ^
quelles règles^ à quels caractères^ on recotiuaiu l'authenticité des actes ou diplômes ecclésiastiques royaux ou privés^ afin de n'admettre que ceux quik sont légitimes^ et de répudier les incertains et les suspects. Pour cela il y a à savoir le style de chaque époque, la matière dont on se servait pour écrire, papier et encre, les titres que prenaient selon les temps les papes et les évéques, les formules adoptées I)ar les rais, la forme et la place des sceaux, comme autant de moyens de confrontation avec les pièces à examiner. Le style barbare, par exemple, les barbarismes et les solécismes, loin de convaincre un document de fkusseté, lui servent au contraire de preuves d'authenticité, quand il appartient à un siècle d'Ignorance et de dégradation de la langue. ^ ^ Les écritures varient avec les siècles, avec les na — -j tions, et dans chaque siècle il ne iaut pas confondr^^ l'écriture extérieure (forenseni) ou diplomatique avec^ la littèrah*e qui convient aux hommes lettrés; il y sk. s/ l'écriture romaine antique, la gothique, la francogauloise, la saxonne, la lombarde ; par cette distinc* tion on décidera si un manuscrit peut être ou n' pas de tel siècle, de tel pays, ou de telle mai Mabillon fait donc l'histoire de tous ces usages de leurs variations, par une discussion savante, et la fin par de nombreux modèles des diverses écr tureset des formes des diplômes. Il y joint, pour qui regarde la France, une histoire particulière ck chanceliers de ce rovaume, et consacre un livre to>Jt entier à celle des palais royaux de tous les terï»p^
LES ÊRUDITS 479
dont beaucoup ont aujourd'hui disparu. Il importe ^n effet de pouvoir vérifier si un cliancelier, dont le nom figure dans un acte, était véritablement en fonction dans Tannée indiquée par cet acte, et de montrer qu'un palais détruit, n'en ayant pas moins existé, a pu être la résidence du prince, le siège d'une assemblée, et le lieu d'expédition d'un diplôme où il est nommé dans la date. Tous ces principes sont établis par des citations si nombreuses, si bien accordées entre elles, si diverses d'origine, qu'on se demande comment tant de savoir peut entrer dans une tête humaine et v rester sans confusion. Pour l'auteur, il ne s'en prévaut aucunement, il ne s'arroge aucune autorité; il propose ses règles, mais il ne les impose pas; car dans la république des lettres, dît-il, nous sommes tous libres. Quand il réfute, c'est d'un esprit pacifique et tranquille, comme il convient au\ disciples de la vérité et de la charité chrétienne, s'efforoant de ne pas afiaiblir la vérité par un style froid, et de ne pas blesser la charité par un langage emporté (1). Jamais il ne parle de sa science ; il ne rend pas même compte du temps et des soins que lui a coûtés son livre; aussi bien les lecteurs en jugent assez d'eux-mêmes; mais il exalte
(1) De Ae diplomatka, préface : a Abslt ut in hac re magisterii parles mihi arrogem. Quippe in republica littoraria omnes llberi sumus. Leges ac régulas proponere omnibus iicet, imponere non licet.... In modo ipso sîve tractandi, sivo refutandi, pacato atque tranquillo, qualis veritatis ac christianae religionis cultores docet... In hac ro opus est maxime prudentia chrisliana, ut nec veritati obsit languens ac frigidus stylus, nec immoderadis caritali.
volontiers ses auxiliaires, le cardinal Casanata, L procureur général Achille de Harlay qui lui a coim m unique de précieux manuscrits, Carcavi, conse vateur de la bibliothèque du roi, Baluze, bibliothécaire de Colbert, et, avec une prédilection sensible, Ducange, qui Ta soutenu de ses conseils, a stimulé ses langueurs, et lui a livré non pas des manuscrits, mais ces trésors d'érudition renfermés en lui-même, que le savant a rassemblés sans se rebuter jamais et qu'il communique sans jalousie (1). Mabillon mérite assurément qu'on lui donne le même éloge. A peine avait-il achevé cet in-folio de la Diplomatique, qu'il entreprenait son voyage d'Allemagne (1683), et en rapportait, avec le récit de cette exploration savante, une bonne partie de ses Vetera Analecta; puis, après un autre voyage en Italie (1685), il en communiquait le résultat au public par son Musœum italicum (1687). Infatigable au labeur, il opposera bientôt son Traité des études monastiqties aux sentiments de l'abbé de Rancé (1691), et commencera (1693) les Annales de Tordre de Saint-Benoit (non plus seulement les Actes des Saints), dont la continuation était réservée à Ruinart, Martène, etc. Huet, depuis qu'il coopérait à l'éducation du Dauphin, avait décidément laissé les Portraits et les
(l)De ^ dèpUmatica^ préface : « Optime Gangi.... mihi aliquand» restitanti stimulos adhibëre satagebas. NuUa quidem apud te meni-* braneonim voluminum copia, sed multa reconditioris eradiUoiii» monumenta animo complecteris, qus et absque fasUdio congeasisti» et sine invidia communicas. )»
LES ÊRUDITS 481
iians pour rérudition sacrée et la philosophie ; onçant même à la vie du monde^ il prenait les ves sacrés à Tàge de quarante-six ans (1676). Sa wmstratio evangelica est un des fruits de cette consîon. Achevé d'imprimer en 1678, mais déjà Lnii en partie par des larcins de feuilles commis z rimprimeur au fur et à mesure du tirage, ce •e reçut en France et à l'étranger un accueil enusiaste suffisamment attesté par la vente facile et mpte de tous les exemplaires et par le nombre éditions, succès rare pour un in-folio. L'ampleur a science, et la vigueur de la raison dans ses belles lies, suscita, dit l'auteur lui-même (1), une nde émulation parmi les savants de l'Europe, et porta à prendre en main la cause du christia. tne. Iluet eut ainsi la joie d'avoir bien servi la gion en fournissant à ses imitateurs la matière, arguments, les conclusions et les témoignages anciens écrivains. Ce n'est pas que l'œuvre soit s défauts. D'abord la forme de raisonnement ^*e geometricOy que le xvii* siècle substituait à la me syllogistique, nous parait lourde et quelque- 5 fastidieuse. Poser pour base des définitions, des tulatUy des axiomes, afin d'établir ensuite que les •es, les enseignements, l'histoire de la religion étienne s'accordent avec ces axiomes et ces défions, c'est trop languir sur les prolégomènes, et ^ger la discussion sans utilité. En outre, quel-
J)emonstralio evangelica, préface de la troisième édition, 1690.
qucs-uns des contemporains mémes^ entre aut Racine, lui ont adressé le reproche d'avoir tr cherché dans les fables païennes des arguments faveur de Tauthenticité et de la véracité de TAncie "3 Testament. La \Taie religion, en effet, ne gagne ri à soutenir que toute la mythologie des païens, compris les Gaulois et les Américains, n'est aut chose que la personne, les actes ou les récits Moïse, défigurés ou interpolés par l'ignorance, q Zoroastre, Janus, Osiris, etc., c'est toujours Moîs^ que Vénus suivie de ses nymphes en Syrie, c'esi une contrefaçon de la sœur de Moïse dans îc désert au milieu d'un chœur de chanteuses. Est-il bien vrai encore que Sanchoniaton n'ait fait sa des^ cription du monde que parce qu'il avait lu la C(W— mogonie de Moïse, qu'Homère n'ait parlé des dier/^ tournant autour des villes en habits d'étrangers, que parce que Moïse a raconté la visite des trois jeunes hommes à Abraham, et que les aigles àe V Odyssée volant autour de la tête de Pénélope soient empruntés à l'histoire du pannetier de Pharaon dans la Genèse î Nous abandonnons sans peine cette redondance, ces hypothèses très-contestables, qui n'ajoutent rien d'utile aux vraies preuves de l'authenticité du Pentateiique exposées dans la Dt' monstratio elle-même. Mais il faut louer sans réserve cette érudition pleine et surabondante qui a des textes a son service pour toute af&miatioiif aussi bien pour justifier l'emploi ou déterminer le sens d'un mot que pour attester la réalité d'an
LES ÊRUDITS 483
^tt (\). Nous nous plaisons à suivre les raisonnements eirrés par lesquels le controversiste établit que le Attàeux passage du Juif Josèphe touchant Jésus-Christ tt est pas une interpolation (2), ou réfute ceux qui contestent^ malgré deux évangélistes, la naissance de Jéstis-Chrîst à Bethléem. On n'est pas moins frappé du P^t*allélisme de TAncien et du Nouveau Testament vPi.*oposition IX), de cette confrontation, en deux ^^lonnes, des prophéties avec leur accomplissement, ^^ clés réponses opposées à ceux qui refusent d*ap- P*^^uer les prophéties à Jésus-Christ. La conclusion ï^î vient à la suite n'étonne personne, et c'est tout ^^lurellement que le lecteur admet ces propositions I^ î résument tout l'ouvrage : les livres de l'Ancien '*- du Nouveau Testament ont été écrits dans le temps '^ par les auteurs auxquels on les attribue; les pro- ?*>éties de l'Ancien Testament ont été accomplies *^us le Nouveau dans la personne de Jésus-Christ; ^*oii il s'ensuit que Jésus de Nazareth est le Messie,
(1) Voir la dissertation sur le sens de ri; ou aliquis en latin, 4 propos de l'application de ce mot ù Jésus-Christ par rhistorien Joièphe.
(^ Voici le résumé de ses arguments : « Cur ita sentiam, facit oODStans et perpetuus codicum omnium Josephi, sive exaratorutn calamo, sive typis impressorum, in eo retioendo consensus. Facit et Eusebii auctoritas qui illud et in libris Denwiistrationis evange- UesBf et in Uistoria ecclcsiastica, tanquam legitimum et genuinum repraetentavit. Expressit id quoquo latine Hieronymus in iibro De Scriptoribuë ecclesiasticis..» Consentit ad hacc oralionis fllum, et dictîonis color, taiis nimirum qualis hellenistarum esse solet... Tantum oert« abest ut locum hune a Josepho profoctum mirer, ut potius mirabile mihi videatur arbitrari potuisse queroquam de Jesu Joaephum silere. »
4i'4 HISTOIUK IXTERIEUKK DK 1672 A 1688
et que la religion chrétienne est la religion véri table.
Huet dédie sa Demonstraiio au Dauphin ; mais i est à croire que sa philosophie et son latin furen encore moins appréciés par ce prince insoucian que le Discours sur VMstoire universelle. Le roi paru plus sensible au mérite du controversiste. En 1678 il lui donna Fabbaye d'Aulnay, près de Caen; c- 1685, il le nomma à révêché de Soissons. Les di férends du roi avec la cour de Rome n'avaient ps encore permis à Huet de recevoir ses bulles, lorsqiL en 1689, il permuta Soissons pour Avranches où obtint enfin l'institution canonique. Avrancher plus rapproché de son abbaye, convenait mieux ses goûts de solitude studieuse. Il se partagea. A* lors, entre ses devoirs épiscopaux à Avranches, de fréquentes retraites à Aulnay. Dans cette demie-, partie de sa vie, il composa une Critique de la phi0^ Sophie cartésienne (1689), un traité de l'accord de raison avec la foi qui porte le nom de son abba^ [Quœsliones Alnetanœ), et sa dissertation sur le paraJI terrestre (1691).
Ducange mit au jour, en 1678, son Glossaire de basse et de la moyenne latinité, an des plus beai^ monuments de patience et de savoir dont puisse ^ vanter l'érudition. Egalement frappé des richesse que renferme le moyen âge et de la difficulté de L^ aborder, il avait conçu le projet de mettre la langui de ce temps à la portée de quiconque eatendait latin. La langue latine, depuis la chute de Vemj^m
LES ERUDITS 485
w>maiin, avait été déformée par Torthographe irrég^lière, par rimpéritie des notaires et des tabellions^ P^i^ des emprunts forcés aux idiomes des conquéf^ïits barbares^ et même par la nécessité d'exprimer "^^ pensées chrétiennes pour lesquelles les anciens ^ 5i.vaient pas de termes. Il était sorti de toutes ces ^^tjses des mots nouveaux en grand nombre, les uns ^ Origine latine^ les autres d'origine barbare, ramenés aux formes des déclinaisons et conjugaisons ^^itines, et admis pêle-mêle dans l'usage avec les ^ots restés corrects. Les actes publies et privés, les inscriptions, même certains livres, en étaient hérissés, et arrêtaient à chaque pas ceux qui ne savaient que le latin ou les langues modernes dans leur dernière orthographe. De là une grande difficulté, et presque toujours un grand dégoût à étudier les . monuments intermédiaires entre les anciens et les modernes ; et cependant que de choses il importait d'y rechercher, soit pour l'origine des langues vulgaires, soit pour l'intelligence des mœurs et des institutions des générations antérieures ! C'est cette moyenne et basse latinité que Ducange avait entrepris de traduire. A travers toutes ses autres études, il recueillait les matériaux de ce travail de philologie, notant sur une fiche à part chaque mot à expliquer, y ajoutant les textes qui pouvaient l'expliquer, à mesure qu'il les rencontrait ; et insensiblement d'année en année, et comme brin à brin, il avait rassemblé une immense moisson déjà disposée assez méthodiquement, pour qu'à la fin des recherches,
chaque objet recueilli se trouvât d'avance à place (1).
On ne fait pas l'analyse d'un glossaire qui nepeu-^ — ^^ avoir d'autre méthode que l'ordre alphabétique '^i mais l'œuvre de Ducange offre, même dans cetl — ^c forme, des qualités qui ne doivent pas être passif* - *J'» sous silence. Ici chaque mot n'est pas seulemen^^t traduit; il a encore son histoire, son étymologi — ^e quand il est possible de la trouver (2), la suite £ — e ses significations diverses, la série de ses dérivé et souvent l'histoire de la chose qu'il exprima L'érudit ne se contente pas d'expliquer, par exei
pie, apanare, apanamenlurrij apcuiagium par le latL m panis, ou ambascia (devenu ambassade) par le tude-sque ambach. Il fait plus que de distinguer banmnm (édit, appel) de bandum (drapeau), et de reconnaitne les formes et les sens mêlés que les dérivés de l'uJi
(1) Duoange, préface du Glossaire : « Ad recentiorifi aetatis utriitf' que linguaB gcriptores accessi eo lubentiua quod, quum noya proiwi et mihi antea peregrina ex iis addiscerem in dies, non mediocriinde I'' sensim animi voiuptate afficerer... Quum praeterea ex ipsis qus Im^ |ic bara appellamus vocabulis occurreret peraeepe nescio quid unde pta* rimum perciperetur eniditionis, tum ad iostituta moresque miyorom, tum ad vulgarium vocum origines retegendas. Quae quidem, qoam omnia complecti memoria, quœ legimus^ haud facile est» ia tfdvcrsaria referebam ne forte elaberentur, ita ut sensim ac aliud fereagendo rerum inferioris cTtatis immensa pêne succreverit soges, quam ita digeiscram, ut quum liberet facilius quaesita occurrerent »
(2) Oucange ne se pique pas de donner avec certitude toatM lai élymologies; il raille môme assez agréablement ceux qui exigent « cette matière une précision impossible : « Neque enim ex iis sua qui, si quid novum insonuit auribua, non aatls putant noam qiM aignificando valeat, çisi etiam onde dicatur exquiraoU 9
ont empruntés de l'autre et réciproquement (1). Qu'on lise l'article baro^ l'article vdssus et vassallus, on y apprendra de quelle manière bafVy employé par Perse, est devenu chez les barbares le synonyme de vir, et bientôt du sens de serviteur en général a passé à celui de noble ou serviteur du roi ; comment vasstts, dérivé du gallois gwas ou ffoas, était employé pour désigner les serviteurs, et s'il y a eu vraiment une différence entre vassus et vassallus. L'article iuivocati expose quelles étaient les fonctions des €tvaués au moyen âge, comment ils furent choisis d'abord parmi les scholastiques , ensuite parmi les guerriers. On trouve au mot alodis, alodus (alleud), non pas l'étymologie (2), mais les emplois succès^* sifs de cette expression germanique, et son application non-*seulement aux petites propriétés, mais ^oore à ces grands fiefs qui furent tout près d'échapper à l'autorité des rois. Ce n'est pas de son autorité privée, et au nom de sa science ou par des ''aîsonnements subtils, que l'auteur établit ces solutions; c'est par la citation et la confrontation de '•onabreux textes empruntés aux écrits qui traitent
(ï) Ainsi : ban et bandit viennent de bannufn: bannière, bannereUf U viennent de bandum.
(?) On a accusé Ducange d'avoir donné pour étymologie au mot ***^*U(I le grec 4Xç, mer ou fond de la mer, afin d'exprimer pdf cette ^^naparaison l'étendue du droit de propriété. Ducange est fort inno- ^Ut de oette explication ridicule. Il ne fait que citer^ entre toutes ^^ opinions qu'il rapporte» un vers d'Elward de Bé thune :
Alodium fUndum dicoM, fundum maris ûnum;
^^ n n'en accepte d'aucune manière la responsabilité»
de ces matières^ laissant ainsi au lecteur le droit el le plaisir de tirer lui-même la conclusion (1). El c'est ce mérite d'une érudition universelle qui lui a valu l'admiration de ses contemporains. « Où est le savant, dit Bayle, parmi les nations les plus fameuses pour l'assiduité au travail et pour la patience nécessaire à copier et à faire des extraits, qui n'admire les talents de M. Ducange, et qui ne rop{K)se à tout ce qui est venu d'ailleurs dans ce genre-là? Si quelqu'un ne se rend pas à cette considération générale, on n'a qu'à le renvoyer adpcenam tibri; qu'il feuillette ses dictionnaires, et il trouvera, pour peu qu'il soit connaisseur, qu'on n'a pu les composer sans être un des plus laborieux et des plus patients hommes du monde. »
Les autres travaux de Ducange n'avaient pas été interrompus par la préparation du Glossaire Aoni \\s contribuaient à réunir les éléments. On le vit bien deux ans api*ès la publication, lorsque le savant imprima (1680) son Histoire byzantine^ autre in-foli^f divisé en deux parties. La première présente^ avec l'autorité des textes et des médailles, la généalogie des familles qui ont régné sur Constantinople et dont divers rameaux se sont alliés aux plus illustres familles latines^ et la suite des dynasties slaves (Dalmatie. Servie, Monténégro, etc., etc.), et même tur-
(1) Ducange le dit lui-môme à rarticle vasms : « Vaasus et visnlliis iidem-ne fuerint video controverti ; quœ quidem inter eruditoft cootroversia ut facilius dirimatur, discutienda sunt qu8B de utrisque babent acriptorea et tabuls veterea. »
ques (Sedjoucides et Ottomans), qui, ayant été en guerre avec les Grecs, apparaissent fréquemment dans les historiens byzantins. La seconde est une description de Constantinople sous les empereurs chrétiens, complément de travauv antérieurs estimables, quoique très-incomplets, où l'on trouve, avec les origines et les développements de cette ville sous Constantin, les accroissements ajoutés par les successeurs de ce prince, l'histoire de tous ses monuments, de ceux qui ont succombé comme de ceux qui ont survécu à la conquête par les Turcs, de ses cirques, théâtres, portiques, palais des souveniins et des particuliers, et de ses églises, surtout de Sainte-Sophie qui remplit un livre entier.
Ducange, déjà vieux (il avait soixante-dix ans), aurait pu s'arrêter après ce nouveau monument d'application infatigable. « Mais, dit-il lui-même, il me semblait qu'un homme, ami des lettres et toujours ennemi d'une vile oisiveté, ne devait jamais demeurer sans lire ou écrire quelque chose. Et comme on a dit qu'un empereur devait mourir debout, j'ai pensé avec Solon qu'il était convenable à un savant d'apprendre toujours davantage en vieillissant (rrjpaoxetvàitotoacncdacvov), et de mourir en méditant (1). » Il entreprit donc un nouveau glos^ saire, celui de la basse grécité^ où il explique tous les mots et toutes les altérations que les rapports avec l'Occident, la translation à Byzance des usages rôti) Ducange^ préface du Glossaire de la basse grécite*
490 HISTOIRE INTÉRIBURB DE 1672 A 1688
main^^ et le cours des ans et de la décadence^ avaient inlroduits dans la langue grecque. Il ne se flattait pas d'un grand succès^ à une époque où la langue française était employée partout^ la latine rarement^ la grecque à peu près nulle part. Il ne ti*ouva pas d'abord d'imprimeur qui voulut tenter l'entreprise; à la fin Anisson de Lyon s'y risqua^ et le livre parut en 1688. Ce concours rendit à Ducange l'espérance de voir renaître en France le goû t d'une littérature qu'il aimait. Il rappelle, dans la préface^ l'éloge donné autrefois à la Gaule par saint Jérôme, d'avoir excellé dans l'art militaire et dans le beau langage. « Aujourd'hui, dit-il, la France a plus de gloire militaire que jamais; peut-être touH les genres de littérature y reprendront-ils leur ancien lustre comme sous François T' ; on peut l'attendre de la protection d'un roi très-magnifique qui donne du cœur aux esprits laborieux par les couronnes qu'il leur propose. » Pour lui, rien ne l'avait découragé : à coté de son second glossaire, il venait d'achever la traduction du Chronicon Paschale^ et il travaillait à l'impression quand il mourut (octobre 1688).
L'éloge de Ducange par Baluze figure en tête du Chronicon Paschale achevé d'imprimer après la mort du traducteur. Le bibliothécaire de Colbert y parle en ami véritable et en admirateur compétent* Il célèbre les vertus domesitiques de l'homme^ Tépoux et le père irréprochable, la foi et la patience du chrétien épai^nant à ses amis le sentiment de ses souf-
frances et consolant sa famille par la douceur de ses espérances et de sa résignation. Il énumère les ouvrages du savant, toujours étudiant^ toujours écrivant^ et en même temps la simplicité de ses goùts^ la modération de ses désirs et par-dessus tout sa facilité à partager avec les autres le fruit de ses études^ son empressement à rendre des services bien plus qu'à en demander (1). Nous avons déjà entendu Mabillon honorer le savoir et la complai-» sance de Ducange. A son tour Ducange aimait à remercier Mabillon^ et cette communauté de Saint*^ Germain des Prés qui lui communiquait ses livres sans défiance ni jalousie. Notons cet accord^ cette amitié^ cette assistance réciproque qu'observaient entre eux les grands éruditsduxvn'' siècle; Texemple est bon à recueillir et plus encore à imiter.
Quoique Ducange n'ait pas eu de successeur qui l'égale^ la race des grands érudits ne s'éteignit pas pfu* sa mort. Déjà on commence à voir apparaître les travaux de Montfaucon^ d'abord soldat sous Turenne, ensuite religieux bénédictin à la Daurade de Toulouse, à Sorèze, enfin à Paris, où il arriva en 1687 et connut Ducange. Son savoir, qui embrasse également la littérature profane et celle des Pères de l'Église, se révélait (1688) par des Analectn dç divers opuscules grecs. A côté de ces chercheurs^ les philologues en éditant, en traduisant, en comr
(1) Voir dans le Chronicon Paschale, eùtre la préface dé Ducange et le texte de Touvrage» la lettre latine de Baiuze à Euièbe Renaudot»
mentant les anciens classiques^ contribuaient à faire mieux connaître, et à plus de lecteurs, ces chefsd'œuvre où Ton trouvera toujours le sentiment vrai et Texemple utile du beau, et des documents précieux pour riiistoire des peuples et des mœurs, de l'esprit humain et des institutions. Au premier rang de ces philologues, Boileau plaçait les deux Daeier, la femme et le mari. La femme est la première en réputation. Fille de l'helléniste Lefèvre, de Saumur^ et devenue savante par éducation de famille, sans calcul d'importance, elle vint à Paris après la miort de son père (1672), et à l'âge de vingt-deux ans elle donna une édition de Ca///ma^2/^. Distinguée dès lors par le duc de Montausier, elle fut chargée de coopérer aux éditions aS usum Delphini^ où l'on trouve d'elle Florus (1674), Sextiis Aurelius Victor (1681) et même Dyctis de Crète et Darès de Phrygie (1683). Elle débuta dans la traduction par Anocr^o/i et Sapho (1681); continua par VArnphytrion et le Budens de Plaute (1683), et osa aborder Aristophane qu'on n'avait jamais vu en français, et dont elle fit connaître le Plutus et \e% Nuées (1684). Boileau^ applaudissant aux succès de « cette savante fille i», annonçait avec joie qu'elle traduirait encore Sophocle et Euripide. C'est que le satirique ne voyait en elle aucun des défauts de la Scudéry dont il s'était tant moqué. Elle ne répondait à l'admiration que par la modestie. Un seigneur allemand la pressant un jour d'écrire quelque chose sur son carnet, après avoir hésité, elle finit par écrire un vers d'Euripide qui
LKS ÊUUDITS 493
signifie quil ne convient pas aiu: femmes de figurer parmi les honunes (1). Invitée à publier des remarques sur rEcriture sainte^ elle répondit avec saint Paul qu'il convenait aux femmes de lire etde méditer rEcriture, mais de garder le silence sur ces matières. Dacier, élève de Lefèvre, épousa sa fille en 1683. Ce fut, a-t-on dît, le mariage du latin et du grec. Dacier, <c estimé de tous les amis des humanités, » avait aussi la faveur de Montausier. Boileau l'appelait <c un homme d'une très-grande érudition et d'une critique très-fine, et d'une politesse d'autant phis estimable qu'elle accompagne rarement un grand savoir (2). » Il vm^vïmdi Pompoiùus Festus {\QS\) dans les Dauphins; de 1681 à 1689, il publia sa traduction d'Horace. Par son amour et sa science de l'antiquité, il se trouvait tout armé en guerre pour entrer dans la querelle des anciens et des modernes; il y prit place, dès le premier jour, dans le parti des anciens, et il s'y maintint, jusqu'en 1715, par ses nombreuses éditions et traductions. Ce traducteur d'Horace nous rappelle un autre commentateur, le jésuite Jouvency, qui se révèle (1681) par un Apparatm novusgrœco^latinvSyei commence à publier, pourl'instruction de lajeunesse, les auteurs classiques expurgés. On a quelquefois souri, bien à tort, de ces expurgations qui permettent seules de placer ces
(i; Euripide, Electre, vers 341.
yuvaixi Y«p foi Al^/pbv [XfiT (xv8po)V éoravai....
(2; Préface de Longin, une des dernières éditions.
livres dans les mains des écoliers, et dont aussi bie^^^ Sacî de Port-Royal avait donné Texemple. Si Joi^^" veney retranché ou modifie çà et là quelques mot^^' quelques lignes, qui ne sont pas après tout les plu ^' beaux titres littéraires des anciens, il rachète large^"^^" ment cette infidélité innocente pat* la clarté et lî^- ^* finesse de ses commentaires, la pureté et l'élégance '^^c de son latin. Souvenons-nous en outre que ces travaux pédagogiques, comme nous l'avons déjà dit œpropos des méthodes de Port-Royal, en facilitant 1er premières études étaient le point de départ de l'éru*^^ jdition ou la première inspiration du génie. Le per:jK -rfectionnement des écoles de la jeunesse fortifiait dan^c^ jis tous les es|)rits la culture ou le respect des lcttre!-r= -s. La culture des sciences exactes se développa j^il avec le même entrain et une renommée analogue» r, non-seulement dans les sociétés savantes, mais ei -Picore dans le monde, jusqu^au sein de la cour cl
dans l'exercice des arts utiles. On peut rire, av^MPc Boileau, de la savante qui passe la nuit dans M gouttière à suivre le cours des astres; les encoK^-*ragements du roi semblent s'expliquer çà et là pisr un intérêt personnel d'orgueil ou de plaisir. M»/s les progrès et les découvertes, fruit de cette împulsioil, n'en demeuraient pas moins au service de tous, pour le plus grand bien-être commun. Ltvs I ,j étrangers n'étaient pas si difficiles, et, pour nos savants comme pour nos érudits, ils avaient pr moment des hommages qui ne nous permettent pas de nous dédaigner nous-mêmes à leur profit.
l'académie des sciences 495
En suivant^ dans les Mémoires de rAcadémie des sciences, la série de ses travaux (1), on remarque que c'est surtout à partir de la guerre de Hollande que le roi pousse à des études positives, à des progrès d'un emploi immédiat et formel. En 1675, il veut que l'Académie travaille à un traité de mécanique, où la théorie et la pratique soient expliquées d'une manière claire, où soient décrites toutes les machines en usage dans l'exercice des arts en France et à l'étranger. Immédiatement chacun se met à l'œuvre ; plusieurs présentent des inventions personnelles. Leibnitz, alors à Paris, offre sa machine arithmétique; Dalesme, une pompe nouvelle sans piston, une machine pour mesurer la vitesse d'un >raisseau ; Rœmer, une balance qui pèse des poids incomparablement plus grands que ne fait la ronnaine. En 1677, « Blondel, homme d'épée et de lettres, songe, dit Fonlenelle, à rendre les lettres utiles à la guerre. » Il examine à fond toute la ma- ' tière du jet des bombes. Il démontre que ti*op de confiance en des conjectures ou des expériences incertaines a entraîné bien des erreurs qu'on peut rectifier par la géométrie et le i*aisonnemenl. Des études faites alors par l'Académie, il résulte une telle précision, que dorénavant on pourra, une fois la distance connue, pointer un canon ou un mortier avec assez de justesse pour tirer sur la pointe d'un
^1) Mémoires de V Académie des sciences, lomol, rh. ii, rédi^'és par Fonlenelle.
„« T>K vo* * * w^oosa*^
! recoV des »^ la ^^^^^^ .^cces^eat d ^ ^^e d'attgtf^^^ l^ouv»^*' , ,.v^ents» V^^ ^^
^^ ''. U -" ^V^'^."' ! encore Vo-*^^",tvence ^e^ don gv'^^Ves dont tout \ej«^ ^,^^ de „v
YMadè^^ les de ^«^" ut détou^^^^
rtUi ^" , celte SCI ^gg cu"
^ Ant>pe«*^ AV\écoteï «
dè^^^^^^rtvettent * ^^ . qu\ P«^'
TRAVAUX DE l' ACADEMIE DES SCIENCES 497
, » « Dès lors, dit riiistorien de l'Académie, sur la des nivellements on construisait les aqueducs, 'eau se présentait d'elle-même à la décharge ou embouchure. »
jîn 1679, le roi donna ordre à l'Académie défaire i carte de France. Il semble, dit Fontenelle, qu'il t à propos que la véritable position de la France le globe de la terre fût plus exactement connue s le temps qu'elle était plus célèbre que jamais, >ar la guerre' qu'elle avait soutenue contre toute ârope, et par la paix qu'elle venait de lui prèse. » Voilà encore une part pour l'orgueil du roi le la nation ; mais l'entreprise allait bien au delà îette satisfaction d'amour-propre. L'abbé Picard Lahire commencèrent immédiatement sur les ?s des observations astronomiques auxquelles respondaient des observations faites à Paris, ard s'étant cassé une jambe près de^^Quimper- *entin, Colbert veilla avec un soin tout paternel, l'entremise de l'intendant, à lui assurer tous les yens de guérison (1). Cet accident retarda peu le v^ail, car cette même année (1679) les deux ex- •rateurs visitèrent Brest, c'est-à-dire le point le is occidental du royaume, et le plus propre pour ximeneer la détermination des longitudes, et de est ils se transportèrent à Nantes ; en 1680, ils iitaient Bayonne, l(^s cotes de Guienne et de Sainnge, et revenaient aux côtes septentrionales de
l) Dcpping, Correspondance administrative.
LOUIS XIV. — T. IV. 3i
Bretagne et à celles de Flandre. En 1682, Lah^ ^ termina ce premier travail en reconnaissant les cô^ de Provence. Il fut possible déjà de tracer une [^] mière carte, qui donnait la position de toutes Jt côtes tant sur TOcéan que sur la Méditerranée, ei de quelques-unes des villes intérieures comtn^ Amiens, Rouen, Paris, La Flèche, Nantes et Lyofl. L'œuvre, pour être complète, avait besoin d'aulrrt observations dans lesquelles on voit figurer Cassini au premier rang. Ce n'est pourtant pas à celle carte que le nom de Cassini est attaché. La carte, dite de Cassini, ou carte géométrique'de France, appartient à son petit-fils.
L'achat par Colbert d'animaux et de plantes rares, sous prétexte d'orner la ménagerie et les jardins do roi, avait déjà profité aux travaux de TAcadémie enanatomie, histoire naturelle, botanique et médecine» La rapidité du progrès de ces études fut sen* sible en peu d'années. En 1673, une déclaratiol royale, confirmant les chaires de médecine, de pitff macie, de chirurgie, au jardin des plantes, ordonnât que le premier corps de criminel exécuté seraitdélitii aux administrateurs du jardin royal, de préférence même aux doyens et professeurs de l'école dem^ cine, et ensuite alternativement^ à la conàiûonCp^ les démonstrations seraient faites gratuitement par ki professeurs du jardin (1). L'Académie des sciences de son côté poursuivait ses recherches d^anatomk
(1) Letttes ei Instructions de Colbert, tome lit.
TRAVAUX DE l' ACADEMIE DES SCIENCES 499
humaine comme le prouvent dans ses Mémoires ce» indications successives : examen du mouvement péristaltique (1675) par Perrault (1); examen des cheveux (1677), examen des oreilles, observations sur le nez (1678). Elle poursuivait l'histoire des animaux, soit en allant à leur recherche, soit en les analysant à mesure qu'une bonne fortune les lui présentait. Il y a un voyage de Lahire en Bretagne (1679) pour connaître certains poissons, que Colbert anime de ses exhortations et des libéralités publiques, recommandant au savant de compléter les collections commencées, et aux fermiers des cinq grosses fermes de lui payer exactement ses dépenses (2). Dans le même temps, Duverney, le grand îttaître enanatomie, disséquait et dessinait les poissons d'eau douce, et découvrait que les poissons ont des Veilles. L'Académie publiait successivement toutes ks descriptions de ces différents sujets : le singe et le cormoran (1674), le cerf et les demoiselles de Numidie (1675), le casoar et une grande tortue (1676), ks poissons de Lahire et de Duverney (1679, 1680), la panthère, l'éléphant, le crocodile (1681), le perfoquet arras (sic), l'ibis, le porc-épic, la civette, le hérisson (1681-1684).
Ces enseignements étaient en grande faveur, à hi Cour surtout. Duverney donnait au Dauphin des
(1) Action par laquelle les intestins se resserrent dans une partie, «t puis dans celle qui la suit, poussant en avant lo chile ou les autres matières- plus grossières.
(2) Ck)lbert, 10 novembre 1679.
bOO HISTOIRE INTÉRIEURE DE 1672 A 1688
leçons d'anatomie humaine en présence de Bossuet, de Huet, de Cordemoi ; il préparait les parties à Paris, et les transportait à Saint-Germain ou à Ve^ sailles pour la commodité de son auditoire. Le Dauphin y avait pris un tel goût, qu'il offrait quelquefois de ne pas aller à la chasse, si on voulait substituer à ce plaisir une nouvelle leçon d'anatomîc. Bossuet, avide d'en savoir plus qu'on n'en pouvait apprendre à un enfant, demanda pour lui-même et ses amis un enseignement plus approfondi, que Duverney lui donnait en présence du duc de Chevreuse, du Père de la Chaise, et du médecin Dodart, et d'où il remporta cette science si exacte qu'il a admirablement exprimée dans son Traité de la conîiaissance de Dieu et de soi-même, a Duvernev, dit Fonteiielle, fut pendant près d'un an l'anatomiste des courtisans, et il en revint à Paris avec ce je ne sais quoi de brillant que donnent les succès de la cour (1). » On suivait avec autant d'intérêt l'histoire naturelle des animaux. La mort de l'éléphant à la ménagerie de Versailles (1681) fut l'occasion d'une sorte de fête scientifique. Toute la cour voulut assister à la dissection. On avait couché le sujet sur une espèce de théâtre élevé d'où il pouvait être vu de tout le monde. « Quand le roi entra, il demanda où était l'anatomiste. Duverney s'éleva aussitôt des flancs de l'animal où il était comme englouti (2).» La dissection terminée, Perrault rédiget
(1) Fontenelle, ÈUyqes de Duverney et de Dodari.
(2) Mémoires de V Académie des sciences, à Tannée 1681 •
TR.\VAUX DE l'académie DES SCIENCES 501
la description des principales parties^ Lahire fit les dessins. Une chose en parlienlicr honore ces savants et leurs disciples : ils cherchent dans Tétude de la nature, outre la connaissance des faits, des preuves nouvelles de la supériorité de l'homme sur les animaux. Ils sont bien loin de renier leur dignité par amour de la licence, et de revendiquer pour eux la nature de la bête afin de s'afTranchir des devoirs de riiomme. L'Académie des sciences ne laissait pas dire que l'homme fût issu du singe, comme on le voit parce passage de ses Mémoires : v( Malgré toute la conformité du singe avec l'homme, il est pourtant certain que les parties internes du singe sont assez différentes des nôtres, et que c'est par le dehors qu'il nous ressemble le plus. Si le singe est immédiatement au-dessous de l'homme, il ne laisse pas d'en être infmiment loin. »
On reconnaît les mêmes caractères dans l'histoire de la botanique. Bordelin commence en 1673 son histoire des plantes qui est donnée au public en 1676; mais, bientôt convaincu de l'insufïisance de ce travail, il continue ses études, et donne en 1678 l'analyse de quarante autres plantes; ce qui porte à quatre cent cinquante le nombre des plantes analysées. En 1679, Perrault apporte à l'Académie un cocos (sic) nouveau et entier; aussitôt la botanique et la chimie s'appliquent à tirer de ce fruit et de sa liqueur toutes les connaissances qu'il peut fournir. On fait venir des plantes des pays les plus éloignés. En 1681, on reçoit avec reconnaissance l'envoi d'un
gentilhomme italien^ Bocone, composé de son Tra^ des plantes rares, et d'un grand nombre de plantes desséchées. Ce cadeau adressé au P. de la Chaise était transmis par lui à T Académie. Cependant Tou^ nefort, né à Aix, botaniste de passion dès la jeunesse, après avoir exploré le Midi de la France el la Catalogne, prenait place à Paris parmi les maîtres. En 1683, Fagon cédait à Tournefort, alors âgé de 27 ans, sa place de professeur de botanique au jardin du roi.
, A ce zèle, à cette émulation spontanée s'ajoutait laprotection manifeste de Tautorité royale. LouisXIV ne la faisait pas sentir seulement par Colbert, mais encorp de temps en temps par sa présence et celle de ses plus hauts représentants. Nous l'avons vu assister à la dissection de l'éléphant; l'Académie a consacré dans ses Mémoires plusieurs témoignages de ces encouragements directs. En 16T7, le Dauphin visita l'Académie des sciences, en compagnie du prince de Conti, « de l'illustre évêque de Condom, son précepteur, » et d'un grand nombre de jeunes seigneurs de la cour. Colbert le reçut à la tête de tous les académiciens, a famille spirituelle dont U était le père. » Toutes les sciences étalèrent à Tenvi leurs trésors pour satisfaire la curiosité du prince, et lui donnèrent leurs plus rares et plus agréables spectacles; le Dauphin charmé visita le lendemain avec le même plaisir l'Observatoire et toutes les singularités de ce bâtiment. En 1681 le roi vint à son tour à l'Académie des sciences. Au laboratoUti
TRAVAUX DE l'AGADÉMIE DES SCIENCES S03
il assista à plusieurs expériences^ telles que la congélation de Teau^ la réduction de sels très^àores en une terre insipide^ la distillation de la flamme d'es« prit de vin^ etc*^ etc. Dans la salle des assemblées^ C!olbert lui présenta les ouvrages imprimés des académiciens^ des dessins d'animaux terrestres et de poissons, des machines astronomiques. Après avoir tout considéré, il les félicita d'un mot qui valait bien des éloges: « Messieurs, leur dit-il, il n'est pas nécessaire que j'exhorte l'Académie à travailler, elle s'y applique assez d'elle-même, » Mais il ne s'endormait pas sur cette confiance. L'année suivante il visita l'Observatoire, et se fit expliquer les travaux de Cassini, le planisphère tracé sur le plancher de la tour occidentale, et les diverses figures de la lune dessinées d'après les observations de l'astronome.
Cette vigilance, ce concours supérieur, a valu à Louis XIV un hommage d'autant plus précieux, que c'est celui d'un étranger, et de Leibnitz, le plus grand des étrangers de ce siècle. Leibnitz, effrayédes projets belliqueux du grand roi, s'était mis en tête de détourner sur l'Egypte, cette Hollande d'Orient, les armes dont il redoutait l'invasion pour l'Allemagne, el dans cette intention il avait composé le Consi- Hum ^gyptiacum. Appelé en France pour expliquer son plan (1672), bien accueilli par Pomponne et par le roi, mais débouté de ses espérances, il n'en resta pas moins pendant quatre ans dans le royaume, à entretenir les savants de l'Académie et à apprendre
d'eux ce que les Allemands n'avaient pu lui enseigner. Il déclare sans embarras que c'est aux conversations de Huyghens, et à la lecture de Descartes, qu'il dut de devenir mathématicien et géomètre; notons en passant cet aveu à l'honneur de la supériorité scientifique de la France. De retour chez lui, il ne craignit pas^ dans son discours touchant la méthode de la certitude, de faire tout haut l'éloge de la France et de son roi. Après avoir énuméré toutes les découvertes scientifiques dont l'humanité avait tiré à la fois gloire et profit, il présente la puissance de Louis XIV comme la meilleure garantie du progrès à venir « Je compte, dit-il, pour un des plus grands « avantages de notre siècle qu'il y ait un monarque « qui, par un concours surprenant de mérite et de « fortune, après avoir triomphé de tous côtés et <( rétabli chez lui le repos et l'abondance, s'est mis <t dans un état non-seuïement à ne rien craindre, « mais encore à pouvoir exécuter tout ce qu'il « voudra pour le bonheur des peuples, ce qui est un « don bien rare et bien précieux. Mais ce grand <c monarque, qu'on reconnaît aisément à ce peu que « je viens d'en dire, étant arbitre de son sort et de tt celui de ses voisins, et ayant déjà exécuté des a choses qu'on trouvait impossibles, et qu'on a de la c< peine à croire après qu'elles sont exécutées, que ne « ferait-il pas dans un siècle si éclairé, dans un tt royaume si plein d'excellents esprits, avec toute « cette grande disposition qu'il y a présentement <c dans le monde pour les découvertes ; que ne fe-
TRAVAUX DE l'aGADÉMIE DES SCIENCES 505
« rait-ii pas, dis-je, si quelque jour il prenait la
« résolution de faire quelque puissant effort pour
f( les sciences ? Je suis assuré que la seule volonté
<i d'un tel monarque ferait plus d'effet que toute
c( notreméthode et tout notre savoir. Cequ'Alexandre
« fit faire par Aristote n'entrerait pas en] compa-
« raison, et déjà les Mémoires de l'Académie et les
« productions de l'Observatoire le passent infi-
« niment. Mais ce serait bien autre chose, si ce
c< grand prince faisait faire pour les découvertes
« utiles tout ce qui est dans le pouvoir des hommes,
« c'est-à-dire dans le sien qui renferme comme en
« raccourci toute la puissance humaine à cet égard.»
ffl. — Les artistes. — Grands Mtiments. — AchèTement de Versailles. — Ibrlf. -
pi place Vendôme. - Aqoednc de MaintenoD,
Montaigne^ dans une de ses meilleures boutades, blâmant le luxe des souverains, ne le trouve légitime que lorsqu'il s'emploie à des œuvres durables comme ports, havres, fortifications et murs, bâtiments somptueux, églises, hôpitaux, collèges, réformation des rues et chemins; et il loue sans réserve, à ce titre, le pape Grégoire XIII et la reine Catherine (de Médicis) dont il regrette que la libéralité naturelle et la munificence aient été entravées par l'insuffisance de ses moyens (1). Bossuet, a un autre point de vue, justifiait les dépenses de magni* ficence et de dignité par le besoin de soutenir la majesté royale aux yeux des peuples et des étrangers. Après avoir décrit le palais de Salomon, le trône où tout resplendissait d'or, et la vaisselle d*or des tables, et les ouvrages des rois suivants, aqueducs, bains publics, et tout ce qu'ils firent pour la sûreté et la commodité commune, et pour Tornement du palais et du royaume,^ il ajoute : « Dieu « défendait l'ostentation que la vanité inspire, et la « folle enflure d'un cœur enivré de ses richesses; « mais il voulait cependant que la cour des rois fôi
(1) Montaigne, Essais, livre III, cb. vi.