MARLY
Le travail, commencé en 1679, marcha régulièrement si Ton en juge par la dépense qui est à peu près la même chaque année. Dans Timpalience d'avoir fini, Louis XIV, comme nous Tavons vu une fois pour Versailles, imposait au besoin le service de ses plaisirs aux ouvriers et aux localités voisines. Nous trouvons, à la date d'octobre 1682, un ordre qui prescrit au garde de la prévôté de l'hôtel « de se transporter incessamment dans les villages de Herblay, Méry, Méru, Auvers, Beaumont, Pontoise et autres lieux et maisons particulières, où il trouvera des carriers en grès; il les amènera aux carrières de Louveciennes et de Marly pour y façonner du pavé pour les ouvrages des bâtiments de Sa Majesté, et tiendra la main à ce que lesdits ouvriers travaillent sans interruption. » Avec de tels auxiliaires, et un demimillion par an, le château de Marly était déjà, en 1684^ en état de recevoir ses hôtes privilégiés.
Le pavillon du roi était un carré de vingt et une toises sur chaque face ; il avait pour décorations extérieures des peintures à fresque dont Lebrun avait donné les dessins : pilastres d'ordre corinthien, trophées et devises. Au fronton principal apparaissait en relief le Soleil, symbole du roi, dans son char. Les douze petits pavillons, alignés en avant, sur deux files de six, semblaient, dit un poëte latin du temps, figurer les douze Travaux du Soleil (1). Ces
(l) Boutardy les Eaux et les Jardins de Marly :
Solis agnosco Jubar et quadrigas Regiam circuxn propere volantes,
pavillons étaient reliés les uns aux auti*es par des berceaux de verdure, el à celui du roi par deux pavillons de treillage. Entre ces deux lignes, de magnifiques parterres et des bassins, dont le plus beau fui la fontaine des Quatre Gerbes, formaient comme le centre d^in jardinage qu'un contemporain appelle le plus galant qui fût au monde. On y remarquait \e^ porfi(jiic\s ou deux allées de tilleuls venus de Hollande, « dont les bran<*lies, quoique fort grosses, avaient été pliées avec autant de docilité que si ellei» étaient de cire (1). » Le roi devait ajouter, d'année en année, aux embellissements, l'allée de la Bacchante, l'allée d'Atalante, le rond des Vestales, la pièce des Muses. Mais, dés 1685 (2j, il donnait à Marly un ornement unique, une cascade, derrière le pavillon royal, ou plutôt une rivière qui, tomlKiiit d'une grande hauteur sur soixante-trois marches ou degrés de marbre, formait des nappes d'eau d'un incomparable éclat.
Ici encore la gloire du roi s'étalait à tous les yeux. Sans imputer à intention formelle de panégyrique, et de comparaison arrogante, toutes les décorations intérieures, les tableaux et les bustes qui remplissaient les appartements, il est permis d'y voir un second musée de l'histoire du règne complétant ou continuant la grande galerie de Versailles. On a
QaaBque Phnbeos duodena signant Tecta labores
il) Piganiol de La Force.
^2) Dangcau, Journal ^ "21 avril 1685.
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compté à Marly jusqu'à vingt-neuf tableaux de Van der Meulen; et les descriptions contemporaines célèbrent ces peintures des villes prises par le roi en personne sur les bords de la Meuse, de l'Escaut ou de la Sambre , des sièges de Besançon et de Luxemboui^ et du bombardement de Grênes. Les bustes des empereurs, placés en face, semblaient pâlir dam leur marbre devant ces exploits supérieurs à leurs victoires. Cependant le roi voulait bien, à Marly, déposer ou au moins tempérer la majesté souveraine. Ce n'était plus ce visage de feu qui foudroyait les géants; c'était un regard bienfaisant qui apportait au inonde la paix et la sérénité (1). Racine a dit la même chose en termes plus simples et plus honorables à l'objet de son culte : « Vous ne sauriez croire combien cette maison de Marli est agréable : la cour y est, ce me semble, tout autre qu'à Versailles ; il y a peu de gens et le roi nomme tous ceux qui l'y doivent suivre. Aussi, tous ceux qui y sont, se trouvant fort honorés d'y être, y sont aussi de fort bonne humeur. Le roi même y est fort libre et fort caressant. On dirait qu'à Versailles il est tout entier aux aFaires, et qu'à Marli il est tout à lui et à son plaisir (2). »
Si encore il se fût borné à cette maison de cam-
(1) Poëme cité plus haut :
Namque ades non quo domitor Gigantum Fui garas vultu, populosque terres IgneuB, sed quo placidum serenas Candidus orbem.
(2) Racine à Boileau, 21 août 1687.
pagne ! Mais^ depuis la paix surloiit^ il n'avait cessé d'embellir F^ontainebleau qui lui plaisait particulièrement pour la chasse, et il y dépensa en dix ans, de 1678 à 1688, plus de 1,800,000 livres. Il se pril aussi d'amour pour Chambord, qui, auparavant, ne ligurait sur les comptes annuels que pour des sommes insignifiantes (1), et qui fut si bien traité à partir de 1680, qu'ilabsorba en six ansplusde 700,000 livres, dont 445,000 dans la seule année 1685, A un voyage à Chambord, les courtisans admiraient les nouveaux appartements dont cette maison avait été pourvue depuis deux ans (2). Un caprice moins excusable encore fut la reconstruction de Trianon. Ce priais que Félibien appelait en 1674 le théâtre des Grâces et des Amours, avait cessé de plaire à son propriétaire; sous Versailles même il lui fallut un petit Versailles d'un nouveau genre. En 1686, Mansard commença l'édifice qui subsiste encore sous le nom de grand Trianon, construction à l'italienne où le marbre domine, et surmontée dans tout son développement d'une balustrade enrichie de statues, de corbeilles, d'urnes et de cassolettes, qui la distingue de toutes les autres maisons rovales. Louis XIV prétendait y diriger les travaux, renversant les bâtimeiits commencés, iixant la hauteur des cheminées, mesurant la largeur des fenêtres ; rien n'est même
(!) Par exemple, 11,000 livres en 1666, 16,000 en ItHl^ souvwt 3 ou 4,000.
(2) Journal de Dangeau, septembre 1684.