CHAPITRE XXVIII
Histoire intérieure de la France pendant la guerre de Hollande et après la paix de Nimègue, 4* partie. Les plaisirs, les mœurs du roi et des grands. La ruine des finances.
I. — Les fêtes de Loais XIV après h seconde conquête de U Franche-Gomté. — Les réceptions ordinaires à Versailles. — Les voyages aux maisons royales. — Les loteries. — La fête de Sceaux.
Le 5 février 1674, Sévigné écrivait à sa fille : « Il n'y a eu qu'un bal ou deux à Paris dans tout le carnaval. On y a vu quelques masques, mais peu. La tristesse est grande; les assemblées de Saint-Germain sont des mortifications pour le roi, et seulement pour marquer la cadence du carnaval. » Cette tristesse singulière, ce temps d'arrêt dans une habitude si chère à la cour, s'expliquait par la fin peu favorable de la dernière campagne et par la crainte qu'inspirait pour la suivante la coalition de l'Europe. Mais aussitôt que la victoire eut reparu, et surtout la victoire par le roi, dans la seconde conquête de la Franche-Comté, la privation cessa et les plaisirs s'émancipèrent avec tout l'emportement d'une passion longtemps contenue.
Un des grands mérites des fêtes et divertissements
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du roi^ dit un des rapporteurs (1)^ était la promptitude et ie secret des préparatifs. Les invités, sans avoir rien vu du nombre des ouvriers ou de la durée du travail, trouvaient tout à coup des théâtres nouveaux, des bocages enrichis de fontaines et de figures, des collations et des médianoches (2) incomparables. Au besoin, on ne reculait pas plus devant l'extraordinaire, le bizarre même, pour multiplier les nouveautés, que devant la profusion pour affirmer les inépuisables richesses du roi. Les fêtes célébrées à Versailles, en juillet et août 1674, se partagent en six grandes journées. La cour pavée de marbre, Trianon, la ménagerie, le petit parc, l'orangerie, le canal, en furent successivement le théâtre. On y joua VAlceste de Quinault, le Malade imaginaire ^\e^ Fêtes de t Amour et de BacchuSy et Vlphigénie de Racine pour la première fois. A Trianon, la salle du Conseil, large place au milieu des bois, préparée pour un souper, était éclairée de cent cinquante lustres, et l'île, qui en formait le milieu, bordée de soixante-seize guéridons de fleurs portant des girandoles de cristal allumées de bougies. Sur la table luie manière d'édifice contenait la collation composée de toutes sortes de fruits arrangés dans cent douzaines de plats ; cet édifice se divisait en seize arcades formées chacune de quatre colonnes torses
(1) Félibien, Relation des fêles de 1674, à la suiu> de» fêtes de 1068^ et des plaisirs de Tlle enchanlôo.
i;^) Mot espagnol, alors fort en usage, pour désigner l(>$ repas de minuit.
et accouplées qui supportaient la corniche. Pour le médianoche de la cour de marbre, la table fui dressée alentour de la fontaine. Cette table^ de treize toises de tour, servait de base à huit consoles de lapis enrichies d'or, hautes de quatorze pieds, et dominées par un plafond de figure octogone, ouvert au milieu. Au-dessus de ce plafond, une colonne toscane, de dix-huit pieds, toute de lumière, semblait se soutenir d'elle-même; la base et le chapiteau en étaient percés à jour, le fût n'était qu'un feston de fleurs d'or tournant en forme de vis, et éclairé sur toute la rampe par six cents bougies; à l'intérieur de ces feux, on voyait s'élever, à une grande hauteur, l'eau de la fontaine, à travers le plafond de la table. Le luxe des illuminations montait quelquefois à ving mille lumières sur les bords du canal, et à plus de quatre mille autres feux qui éclairaient les fontaines et les parterres du parc. La dernière journée (31 août) fut une sorte de triomphe en l'honneur du souverain victorieux. Il se promena en gondole sur le canal, avec une suite nombreuse, à la lueur des illuminations. <( Pendant que les vaisseaux voguaient avec lenteur, on entrevoyait l'eau qui blanchissait tout autour, et les rames, qui la battaient mollement et par des coups mesurés, marquaient comme des sillons d'argent sur la surface obscure de ces canaux. » Le narrateur officiel ne craint pas de prêter à la natui*e muette ses sentiments d'adulation. « Quand Leurs ce Majestés, dit-il, montèrent dans des gondoles
« superbement parées, suivies du reste de leur cour <( qui remplissait plusieurs vaisseaux d'un ouvrage « très-riche, on vit l'eau du canal, auparavant (( tranquille et sans aucune agitation, comme s'en- (c fler d'orgueil de porter ce qu'il y a de plus grand K et de plus auguste sur la terre. »
Il n'était pas possible de donner autant d'ampleur à toutes les réjouissances. Il y eut même, dans le cours des événements, plus d'un coup de massue^ tel que la mort de Turenne et ses conséquences, qui rabaissa la joie (1). Mais Tassurance revenait, et avec elle les divertissements sous diverses formes. Ce n'est pas seulement la représentation des opéras de Quinault {Atys, février 1676, IsiSy 1677), qui ravit la cour avec la musique de Baptiste (Lulli), qu'on admire sur nouveaux frais, des décorations passant tout ce (ju'on avait vu, et des habits galants et magnifiques (2). C'est le jeu aux frais de tous, il est vrai, et les promenades à Versailles dans la compagnie du roi. Ecoutons ici un témoin oculaire quia sa part dans ces honneurs : « Cela commence à trois heures, dit Sévigné. Le roi. Monsieur, Madame, Mademoiselle, tout ce qu'il y a de princes et de princesses, M°* de Montespan, toute sa suite, tous les courtisans, toutes les dames, enfin tout ce qui s'appelle la cour de France, se trouve dans ce
(1) sévigné, 31 juillet 1675 : « On devait partir aujourd'hui pour Fontainebleau, où les plaisirs devaient devenir des peines par leur diversité : il arrive un coup de massue qui rabaisic la joie. »
(2) Sévigiu», 0 mai 1676.
)el appartement du roi. » On cause avec lui, il ntend de la musique d'un très-bon effet qui lui est . lui-même très-agréable. Seulement comme il l'oublie jamais qu'il a des devoirs de roi, s'il survient les courriers, il se retire le temps nécessaire pour ire ses lettres. On joue et quel jeu ! « Mille louis ; sont répandus sur le tapis; il n'y a pas d'autres etons. » Les poules sont au moins de cinq, six ou ept cents louis, les grosses, de mille, de douze cents. jCS uns perdent sans souci, trahissant leur jeu poiH* e plaisir de caqueter; les autres, comme Dangeau(l), profitant de ce laisser-aller pour tout compter, [agner et s'enrichir. « A six heures on monte en alèche. On va sur le canal dans les gondoles, on y rouve de la musique, on revient à dix heures, on rouve la comédie, minuit sonne, on fait média" oche. » Et voilà comme on se ruine en s'amusant. Une autre fois, un mois à peine après la perte de ^hilipsbourg, il fut question d'une fête à Villersyolterets, en l'honneur de la Saint-Hubert. Le roi lonna de l'argent à plusieurs dames pour leurs labits; une surtout, récemment réconciliée avec ^"' de Montespan, reçut pour cette destination
(1) Sévigné, 29 juillet 1676 : « Je voyais jouer Dangeau, etj'admiais combien nous sommes sots auprès de lui. Il ne songe qu'à son ffaire et gagne où les autres perdent; il ne néglige rien, il profite de )uly il n'est point distrait; aussi, les deux cent miPe francs en dix )ur99 les cent mille écus en un mois, tout cela se met sur le livre de a recette. . . Et Dangeau est ravi de tout ce caquet; il découvre le m, il tire ses conséquences, il voit à qui il a affaire. . . C'est bien lui ui sait le dessous des cartes, car il sait toutes les autres couleurs. »
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quatre cents louis. Les autres^ moins favorisées^ firent d'elles-mêmes des frais considérables. « La plus incroyable chose du monde^ dit encore Sévigné, c'est la dépense que font ces dames sans avoir le premier sou^ hormis celles à qui le roi les donne. » Quelques jours après, la partie fut contremandée, mais le roi eut la bonté de permettre qu'on portai les beaux habits à Versailles. Ce fut là qu'on fit la Saint-Hubert. On y vit paraître, et aussi dans les promenades, les beaux justaucorps en broderie, destinés pour Villers-Cotterels, et les tramparenU dont nous laissons volontiers à une femme le soin de faire la description : « Ce sont, dit-elle; des habits entiers des plus beaux brocarts d'or et d'azur qu'on puisse voir, et par-dessus des robes noires transparentes, ou de belle dentelle d'Angleterre, ou de chenilles veloutées sur un tissu. Cela compose un transparent qui est un habit noir et un habit tout d'or ou d'argent, ou de couleur comme on le veut, et voilà la mode. » Dans la même lettre, la malicieuse admiratrice parle d'un cadeau pseudonyme apporté tout à coup à M"* de Montespan, « un habit d'or sur or, rebrodé d'or, rebroché d'or, et par-dessus un or frisé mêlé avec un certain or, qui faisait la plus divine étoffe qu'on eût jamais imaginée. » Le roi, et les courtisans, d'un écho unanime, attribuaient cette galanterie à Langlée, un d'entre eux, grand joueur et fort bien vu en cour. Mais l'invraisemblance était trop forte, et tout en répétant : a Langlée, Langlée^ » nul ne doutait
qu'un pareil don ne vint du roi^qui entre les dames qu'il voulait bien habiller^ entendait marquer sa préférence pour la favorite.
On a remarqué plusieurs fois, et c'était justice^ que Louis XIV n'hésitait pas à quitter les plaisirs de la cour pour aller attaquer Valenciennes au mois d'avril^ ou Gand au mois de mars. Les courtisans ne trouvaient^ dans Ttiistoire^ rien de pareil à de tels sacrifices; un d'eux, le comparant à Charles VII, était tout prêt à retourner, en faveur de Louis XIV, le mot de Lahire, et lui cherchait un surnom supérieur à celui de Victorieux {!). Mais, la part du devoir faite, n'était-il pas convenable de se donner le repos nécessaire, surtout lorsque le repos paraissait être sans danger? Vers la fin de l'heureuse campagne du maréchal de Créqui, en Lorraine (juillet 1677), on avait fait le projet d'un voyage à Fontainebleau. On ne parlait que des plaisirs de Fontainebleau, des plaisirs infinis. On supputait les frais à faire, les habits divers qu'il faudrait y porter. On souriait de certaines hésitations, parce qu'on n'y croyait
(1) Bussy-Rabutin à Sévigné, 23 février 1678 : « Avez-Vous jamais tt lu ou entendu dire quelque chose do pareil à ce qu'il fait. L'amour a seul de la gloire, sans autre nécessilé, lui fait quitter les plaisirs « au milieu de l'hiver. Savez-vous bien ce qui me fait faire cette ré- Cl flexion ? C'est la vie de Charles VII, que je lis à celte heure. » Là« dessus, il conte la conversation de Charles VU et de Lahire; puis il ajoute : a N'aimez-vous pas bien Lahire et ne méprisez-vous pas bien « Charles VII? Mais admirez la flatterie de l'histoire: c'est pourtant u ce prince que les flatteurs ont appelé le Victorietix. Comment donc ii nommerai-je Louis quatorzième, moi? Le voulez- vous savoir? Les a délices et la terreur du genre humain, »
pas. Telle qui s'effrayait d'abord de la dépense n'était pas de force à ne pas succomber, en fin de compte^ à une si douce tentation. Tout à coup on apprit le mouvement du prince d'Orange contre Charleroi; à cette nouvelle, les jeunes gens et même les boiteux, les favoris et même les mécontents, partirent en poste pour le Nord. Ahl cette écliauffourée allait-elle relarder ou rompre le voyage de Fontainebleau? C'était l'inquiétude de bien des gens. Aussi avec quelle joie on apprit la levée du siège de Charleroi I Que le prince d'Orange était bon! Enfin on sut que le voyage de Fontainebleau était assuré; enfin, le 28 août la cour était à Fontainebleau. Le séjour se prolongea, sans doute en compensation de cette longue attente; on y était encore le 29 septembre; on en parlait encore au milieu d'octobre. On louait les uns pour leurs succès, leur bonne tenue, leur grâce à faire les honneurs ; et comme toujours, entre amis, on tournait en dérision les autres pour leurs ridicules, surtout les laides qui s'étaient efforcées de paraître belles à force de diamants, de perles et de parures empruntées (1). C'était un bel intermède entre la retraite du prince d'Orange et la campagne de Créqui contre Fribourg. La paix de Nimègue, en assurant aux amateurs plus de régularité, laissa un libre cours aux profusions chez le roi, et par imitation chez les princes, même chez les ministres. Les contemporains se
(i) Sévigné, passim, de juillet à octobre 1677.
plaisent à donner les détails de ces exhibitions de luxe où la prodigalité rend témoignage de la puissance. Ils décrivent les mascarades alors fort en vogue à la cour^ où les déguisements les plus étranges étaient toujours le plus admirés. Une fois, c'est le Dauphin paraissant d'abord en opérateur, et, par un seul mouvement d'un petit cordon, se changeant à vue en un grand seigneur chinois; le duc de Mortemart représentant l'hiver par un habit tout composé de manchons jusqu'à la coiffure, une palatine pour cravate, et un masque qui imitait le visage d'un homme transi par le froid. Une autre fois, c'est le duc et M"' de Bourbon masqués en avocats, a avec une propreté qui faisait assez connaître que les robes de ces avocats-là n'avaient jamais essuyé la poussière du palais, » et, dans la même assemblée, un jeu de quilles humain avec la boule. Ceux qui représentaient les quilles étaient assis dessous et respiraient par de petites fenêtres invisibles. Qu'on juge par là du contour et de la hauteur de ces joujous (1). Mais de pareilles inventions n'étaient pas sans précédents. Ce qui appartient plus particulièrement au grand roi, ce sont les largesses qu'il mêlait à ces jeux, par où sa supériorité défiait l'imitation.
Dangeau raconte que, pour une des premières invitations à Marly, il avait préparé une de ces loteries qu'il aimait à organiser lui-même : cinquante lots,
(1) Mémoires de Dangeau, 1685, Mercure galant.
chacun du prix de 4,000 francs au moins, pour les dames. Mais au lieu de cinquante dames, il en était venu plus de cent à Versailles. Contrarié d'avoir à choisir, et plutôt que de désobliger personne, il rompit cette partie. Il s'y prit mieux dans la suite. Quelques mois après, il donnait à Marly un autre jeu non moins splendide dont il faisait seul les frais, une vente qui ne devait pas lui rendre ses avances. Dans le salon fort éclairé, il y avait quatre boutiques représentant les quatre saisons de Tannée. On y voyait entassés de l'argenterie, des bijoux, des bardes au moins pour 15,000 pistoles, et tout ce qui convient à chaque saison. Le Dauphin et M"* de Montespan tenaient la boutique de l'automne, le duc du Maine et M"* de Maintenon celle de l'hiver, le duc de Bourbon avec M"* de Thianges celle de l'été, la duchesse de Bourbon avec M"* de Chevreuse celle du printemps. Hommes et femmes y jouèrent. Ceux qui gagnaient emportaient leur gain, ceux qui perdaient ne payaient rien. On joua jusqu'au souper. A la fin du jeu, le roi et le Dauphin donnèrent gratuitement tout ce qui restait dans les boutiques (1).
En retour de ces cadeaux, tout à la fois pour se faire un peu valoir et par instinct de flatterie habile, n'était-il pas naturel que les membres de sa fiatmiUe, et les premiers de la cour, eussent la tentation de
(1) Dangeau, Mémoires, janvier 1686; Mémoir$$ de Choîff, livre V.
lui offrir quelque chose de leur richesse^ et de lui rendre encore hommage en l'imitant de loin? C'est ce qu'on vit au baptême d'une petite-fille du grand Condé (1680). La marraine était la fille bâtarde de Louis XIV et de La Vallière; il y eut en son honneur une fête très-enchmitée à l'hôtel de Condé. D'abord la cérémonie même du baptême qui fut d'un grand éclat^ ensuite la collation qui rappela la fête de Chantilly; après la collation^ la comédie mêlée de beaux endroits de musique, animée par les meilleurs danseurs de l'Opéra; et l'encadrement plus dispendieux encore : « Un théâtre bâti par les fées^ des enfoncements^ des orangers couverts de fleurs et de fruits (au mois de février)^ des festons^ des pilastres (1). » Cette petite soirée coûta deux mille louis au prince qui avait à peine^ par le savoir-faire de Gourville^ libéré sa fortune de ses créanciers. La narratrice ajoute : a Et le tout pour cette belle princesse; » oui^ pour la fille que Louis XIV aimait le mieux^ et aussi pour le père avec qui l'ancien déserteur aux Espagnols tenait fort à rester réconcilié et gracié.
Le plus célèbre de ces hommages est la fête de Sceaux offerte au roi par Seîgnelay (1685). On raconte que Seignelay et Louvois se disputant à qui gagnerait ou conserverait le premier rang dans la faveur du mailre^ ils essayèrent de Teffet que pourrait produire sur lui un divertissement en son hon-
(1) Sévigné, 9 février 1680.
neur dans leurs jardins. Au rapport de Dangeau, « le vilain temps gâta un peu la fête de Meudon; « mais celle de Sceaux fut, du consentement de « tous les courtisans, la plus belle qu'on eut jamais a donnée au roi. » Se vigne, en recevant, dans sa retraite des Rochers, la relation par M"* de La Fayette, s'écriait : <c Qu'elle était jolie ! Qu'il y a d'esprit el d'invention dans ce siècle ! Que tout est nouveau, galant, diversifié! Je ne crois pas qu'on puisse aller plus loin; )> et comme sa fille paraissait se consoler assez facilement de n'y avoir pas assisté^ la sage mère, en accès de jeunesse, la blâmait de cette résignation (1). Les jardins étaient les plus beaux qu'un particulier possédât en Europe. Pour en parcourir à l'aise la vaste étendue et les longs détours, une voiture était prête, couverte d'un parasol et attelée d'hommes, de soldats suisses ; mais le roi la laissa à la Dauphine, a M"'"' de Maintenon et aux autres dames, pendant que lui-même faisait la visite à pied pour se montrer infatigable. Au pavillon de l'Aurore, si richement décoré par Lebrun^ les violons et les hautbois de l'Opéra le régalèrent d'un concert. A l'Orangerie, il entendit chanter à sa gloire, sur la musique de Lulli, l'idylle de Racine en l'honneur de la trêve de Ratisbonne :
« Un héros des mortels Tamour et le plaisir, « Un roi victorieux nous a fait ce loisir, »
et cette leçon à ses ennemis :
(1) Lettres, 22 juillet et l«r août 1685.
'( Ils ont vu de nouveau resserrer leur frontière, « Ds ont vu ce roc sourcilleux (Luxembourg), a De leur orgueil Tespérance dernière,
« De nos champs fortunés devenir la barrière. »
Le repas fut servi sur le bord du canal ; les tables étaient couvertes d'un ciel et de rideaux de damas bleu^ et ^ à la lueur de milliers de bougies^ des gondoles remplies de dames aux riches atours apparaissaient glissant sur les eaux. La nuit^ en donnant une autre forme aux beautés de ces lieux^ renouvela les plaisirs du jour : nouvelles symphonies^ jardins embrasés par une illumination générale^ nouvelles promenades à travers ces flammes charmantes^ et partout et pour tous des rafraîchissements délicieux. Enfin un feu d'artifice termina la fête au moment où les spectateurs étaient à bout de forces et d'admiration.
On répéta, sans trop d'embarras, que la fête de Vaux, qui avait perdu Fouquel, n'était qu'une fête de village en comparaison de celle de Sceaux. Cependant Louis XIV n'en conçut pas d'ombrage. Si elle ne valut pas à Seignelay une recrudescence de la confiance royale, elle ne lui ôta rien de l'importance qu'il gardait encore. N'est-ce pas parce que Seignelay avait eu l'habileté de tout rapporter au roi en s'effaçant lui-même, et de n'attribuer qu'au souverain, à ses largesses, la magnificence du ministre? Il n'offrait que ce qu'il avait reçu. C'est du moins la pensée que semblait lui prêter Racine, lorsqu'il disait dans son idylle :
Chantons, bergers, et nous réjouissons, QuMI soit le siget de nos fêtes.
Le calme dont nous jouissons N'est plus sujet aux tempêtes. . .
De ces lieux Téclat et les attraits, Ces fleurs odorantes.
Ces eaux bondissantes, Ces ombrages frais,
Sont des dons de ses mains bienfaisantes. De ces lieux Téclat et les attraits Sont des fruits de ses bienfaits.
IL ~ Les maitnsses du roi ; l'éléTatioa dM bàtardi. -> Disgrâce de M"« de Montespan. — Puissance de M"« de Main tenon. — Dégradation des mœurs dans la haute société. — Grimes célèbres : la BrinTilliers, la Voisin. — Fondation df Saint- Cft.
Il ne faudrait pas prendre cet appareil de luxe pour une prospérité solide et générale. Il s'y mêlait des ombres inquiétantes^ qui n'échappaient pas même aux contemporains. Une des dames si sensibles à la fête de Sceaux avait écrit quelque temps auparavant : « Jamais il ne s*est vu un hiver si terrible. Si M. le cardinal de Bouzi a trouvé des hommes morts sur le chemin de Montpellier à Lyon^ les courtisans en ont trouvé plusieurs sur le chemin de Versailles^ et nous autres, bourgeois, nous n'avons pu empêcher qu'il n'y en ait eu la nuit dans les rues, glacés et morts, et plusieurs pauvres et de petits enfants. C'est ainsi qu'il plaît à la Providence de faire sentir sa main de temps en temps (1). » Le froid n'était pas non plus la seule misère; nous aurons tout à l'heure à relever bien d'autres contrastes, même dans la noblesse, avec les splendeurs de la cour. Mais auparavant étudions la ruine des mœurs que l'entrain du faste précipitait en la dissimulant; revenons encore aux maîtresses et aux bâtards du roi; ce sera à peu près pour la dernière fois, Dieu merci.
Quoique La Vallière eût été rappelée à la cour et
^1) Sévigné, l^^-mars 1684.
réconciliée en apparence avec sa rivale, les honneurs comme Tamour étaient désormais pour M"* de Montespan. Par un reste de pudeur, ses enfants avaient été cachés quelque temps dans l'obscurité. M"* Scarron, que la société de la maréchale d'Albret avait fait connaître à la mère, avait été priée par le roi de se charger de cette garde et de ce secret (1). Elle s'était confinée avec eux, à Paris, dans une maison de la rue de Vaugirard, au grand étonnement de ses amis qui ne savaient rien de ses occupations et s'étonnaient de cette retraite (2). Mais cette timidité contrariait trop vivement les projets d'une courtisane qui fondait sur Télévation de ses enfants son importance personnelle. M"* de Montespaii désirait quelque occasion, même un malheur, qui les fît con* naître et révélât leur naissance. Un jour que leur maison avait été menacée d'incendie, la fidèle gardienne lui ayant fait demander ce qu'il faudrait faire en pareil cas, elle répondit : « J'en serais bien aise, ce serait une marque de bonheur pour ces enfants. » Elle eut bientôt, même sans accident, satisfaction complète. En décembre 1673, Louis XIV envoya au parlement des lettres-patentes pour reconnaître et légitimer des bâtards doublement adultérins^ dont il ne pouvait nommer la mère. Il y avouait sa ten-
(1) 8(mvemr$ de M">* de Gaylus.
(2) Sévigné» 26 décembre 1672 : « Pour !!"« Scarroo, c'est aoe chose étonnante que sa vie; aucun mortel n'a commerce avec elle. J'ai reçu une de ses lettres; mais je me garde bien de m'en vanter, de peur des questions infinies que cela attire. »
dresse naturelle pour ses enfants y et beaucoup (t autres raisons qui augmentaient considérablement en lui ces sentiments. Dans l'espoir qu'ils répondraient à la grandeur de leur naissance et à ses soins^ il entendait et voulait qu'ils fussent nommés : Louis-Auguste, duc du Mairie y Louis-César, comte du Veanuy et Louise- Françoise, Mademoiselle de Nantes, qu'il leur fût loisible de tenir et posséder dans le royaume toutes charges, états, dignités et bénéfices, tout ainsi que s'ils étaient nés en vrai et loyal mariage, et de jouir de tous et semblables droits, facultés et privilèges, dont les enfants naturels et légitimés des rois ses prédécesseurs avaient accoutumé de jouir et user dans son royaume (1). Après cette résolution, on commença à tirer ces petits princes de leur cachette ; on les amena au père et à la mère; on les laissa voir dans un carrosse, et bientôt on s'enhardit à les conduire chez la reine (2). Dès lors tout danger de concurrence sembla disparu pour la favorite. La Vallière, éclairée enfin sur la honte de son état par ces triomphes d'une rivale, et par les affronts que les deux amants lui prodiguaient, céda aux conseils du maréchal de Bellefonds et aux instructions de Bossuet. Elle se retira chez les carmélites (avril 1674) pour y accomplir cette pénitence simple et sincère qui l'a purifiée devant la conscience publique.
(1) Isambert, Anciennes Lois françaises, tome XfX.
(2) Sévigné, janvier 1674 : « On ne voit pas encore ces petits princes; l'aîné a été trois jours avec père et mère... On a vu sourde-
Il y eut pourtant une crise pour M"* de Modtespan^ lorsque^ en 1675^ Bossuet et Montausier^ à roceasion des Pâques, obtinrent de Louis XIV la promesse de ne plus voir cette femme. Elle en ressentit un grand dépit et une rancune furibonde contre Bossuet. Retirée à Paris, elle aurait bien voulu trouver, par elle-même ou par ses amis, quelque accusation contre les mœurs de Tévéque qu'elle haïssait comme son persécuteur. Mais le roi, par une illusion funeste, malgré la sincérité de sa promesse, se laissa dire qu'il n'était ])as juste de flétrir sa complice par une disgrâce publique, ni de lui ôter sa place à la cour et les honneurs extérieurs dont il l'avait pourvue. Pendant Texpédition de Limbourg, on le voit, au milieu même des campS) occupé d'elle et de ses désirs. Il lui fait acheter des orangers parColbert (1); il demande que la fille de Colbert, duchesse de Chevreuse, la reçoive à Dampierre, et Vamme (2) ; il recommande à Cîolbert de faire iout ce que ifcf"' de Montespan voudra (3). En même temps on continuait à bâtir pour elle le château de Clagny, promis et commandé l'année précédente. Elle-même, après les premières fureurs, rassurée par ces bienveillances, revenait à Claguy pour
ment M. le duc du Maine, mais non pas encore chez la reine. Il éttit en carrosse, et ne voit que père et mère seulement. »
(1) (Euores de Louis XIV : lettre à Colbert, du camp de Gembloux. 28 mai 1675.
^2) (Euvres de LouU XIV, : à Colbert, du camp de Latine, 9 jiû'*'
3) Ibid., du camp de Latine, 5 juin*
jouir des ouvrages et des enchantements entrepris pour elle; on eût cru voir Didon faisant bâtir Carthage (1). La reine, comme pour la consoler et l'encourager au bien par des marques de confiance, venait la voir et l'emmenait à Trianon. Enfin le roi donna ordre de tenir prêt pour elle son appartement à la cour; et, à son retour des Pays-Bas, Bossuet venant réclamer l'exécution de l'engagement de Pâques, il signifia, malgré cette ferme leçon, que ses ordres auraient leur cours. Que pouvait-il advenir de pareilles témérités? En vain le roi avait l'intention de s'en tenir à la pure amitié; en vain il répéta par deu\ fois à la reine et à son curé que sa résolution n'avait pas changé et qu'on pouvait se fier à sa parole. En vain M""* de Richelieu, dame d'honneur, répondait que tout serait pour le mieux. On en fit bientôt dssez pour fâcher le curé et tout le monde, c'est-à-dire le petit nombre qui met la vertu et l'honneur avant l'ambition; car la multitude des courtisans, comprenant bien où était la puissance, loin de paraître fâchée, afflua de nouveau autour de la favorite.
Cette royauté rétablie se manifesta et fut reconnue par toute la France. A Clagny s'éleva un palais (tArmide au dApollidon, avec des bois d'orangers et des palissades toutes fleuries de tubéreuses, de jasmins et d'oeillets, chef-d'œuvre de Lenôtre, et la plus belle, la plus surprenante et la plus enchantée nouveauté qui
(1) Sévigné, 14 juin 1675.
se puisse imaginer. La dépense de ce château monta à plus de deux millions^ somme supérieure à celle de rhôtel des Invalides pendant douze ans (1). A la cour on se pressait au jeu de Tamie du roi^ dans ses salons^ dans sa ruelle. Un jour on la vit, pendant le jeu, appuyer sa tète sur Tépaule du roi, comme pour dire : Je suis mieux que jamais (1676). « Ah! « ma fille, écrivait Sévigné, quel triomphe à Ver- « sailles, quel orgueil redoublé, quel solide éta- « blissement, quelle duchesse de Valentinois, quel tt ragoût même par les distractions et par Tab- « sence, quelle reprise de possession! Elle était au M lit, parée, coiffée; elle se reposait pour la mé- « dianoche (1677). » Dans ses voyages, c'était une souveraine par le déploiement de son cortège, par ses libéralités, par les honneurs que les autorités lui off'raient. Dans un voyage à Bourbon, elle allait en calèche à six chevaux, suivie d'un carrosse attelé de même, de deux fourgons, de six mulets, de dix ou douze hommes à cheval, sans compter les officiers : un train de quarante-cinq personnes. Elle partait de Moulins dans un bateau peint et doré, doublé de damas rouge, avec mille chiffres, mille banderoles de France et de Navarre; l'intendant s'était permis cette dépense sans pouvoir la payer comptant (2).
Cette effronterie ne soulevait aucun blâme exté-
(1) Voir les Comptes de Colbert : Collection Clément.
(2) Sévigné, Lettres. 1676, 1677.
M.VITHESSEï? 501
rieur. Qui aurait osé liasarder une représentation là où Bossuet avait éclioué? On s'empressait bien plutôt à des hommages dont la faveur royale pouvait être le prix. M"" de Se vigne elle-même, tout en se moquant à Taise dans ses lettres intimes^ figurait en publie parmi les flalleurs : « Je fus une heure dans celte chambre, écrivait-elle à sa fille, je fis vos compliments; elle (Montespan) répondit des douceurs, des loïianges. » Plus loin, on la voit mettre en circulation, sans blâme, de petits vers qui célébraient le bonheur du roi en amour comme en guerre (1). Les poêles, sensibles à la protection intéressée qui s'étendait sin* eux, apportaient leur contingent. Racine vantait Tesprit du duc du Maine, et composait les compliments de Tenfant à la mère (2). Le sévère Boileau hji-méme célébrait
(1) Elle envoie à Bussy, 18 mars 1673, un petit couplet de chanson, sur Pair de la Bergère Célimène, qu'elle trouve beau et juste pour le roi :
Nous verrons toute la terre Assujettie à ses lois; Pour Taniour ou pour la guerre Dès qu'il daigne faire un choix, \)n dieu lui jiréte son tonnerre, l;u autre dieu son carquois
[2) Madrigal do Hacino, à la tôle d'un petit ouvrage de M. le duc du Maine, presque encore enfant.
Ne pensez i)as, messieurs les beaux esprits,
Que je reuille par mes écrits Prendre une place au temple de mémoire.
Vous savez de qui je suis fils ;
Il me faut donc une autre gloire
Et des lauriers d*UQ plus grand prix.
Voir aussi VÊpitre dcdicntoire à M™* de Montespan, où c'est M'"<^ de Maintenon qui parle.
î>62 HISTOIRE INTERIEURE DK 1672 A 1688
le feu dts yeux de la mère en Thonneur du fils (1>. La Fontaine^ ee satirique impitoyable des mauvaises mœurs qu*il impute si aisément au clergé el aui moines, loin d'éprouver aucune iiidignation coulre la corruption de la cour, n*a que de radmîration pour 0/yM/)e : c*est le nom allégorique qu^ii substitue à Montespan. Il ne veut bâtir des temples que pour elle; il voudrait étendre da^-antage son él<^, mais, dit-il,
11 faut réserver à d'autres cet emploi. Et d^UQ plus grand maître que moi Votre louange est la partage ;
il lui dédie au moins la seconde partie de ses» Fables> bien assuré que, sous de tels auspices, sou ceuvre passera à la postérité. Finissons par une complaisiuice que nous appellerons la plus triste de toutes, parce qu*elle est rabaissement d'un grand ministre, le sacrifice de la morale et même de la justice an liesoin de conserver la Gsiveur du maître, Fasservissement du génie aux passions les plus coupables. En 1678^ le marquis de Montespan, le mari outragé, vint à I^ris solliciter pour un procès. Sa présence
\\ ' Vecs i^Mir œMti^ «u ltt> â'ua portrait àê MtMBigaaar b te du Uftine dont oa aTmic laprimc aa p«iit volamt 4a lattim :
^lù pc«tq«*^tt sortir d« V«roiia« VWbi r^ipwr s«r M«re P^ibmk f v^^ttM ttM bnifcuit. ^«11 a et (TÉM !
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inquiétait le roi, qui recommanda à Colbert d'éloigner cet imjK)rtun. Colbert accepta l'emploi, et offrit de mettre les magistrats de moitié dans cette iniquité. c< Il y a trois ou quatre ans, écrivit-il au roi, que Votre Majesté m'ordonna de tenir la main à ce qu'un procès qu'il (Montespan) avait à Paris fût jugé, pour lui oter cette raison ou ce prétexte de rester à Paris. J'exécutai l'ordi'e de Votre Majesté, et il se retira comme je ci^ois. Si Votre Majesté estimait aujourd'hui nécessaire de faire cette diligence auprès du sieur de Novîon (premier président), peut-être qu'il se retirerait ensuite. » Le roi accepta ; mais, comme l'affaire tardait trop à son gré, il écrivit de nouveau à Cîolbert pour hâter la conclusion : « Il me revient que Montespan se permet des propos indiscrets. C'est un fou que vous me ferex le plaisir de faiœ suivre de près, et, pour que le prétexte de rester à Paris ne dure pas, voyez Novion afin qu'on se hâte au parlement. Je sais que Montespan a menacé de voir sa femme; comme il en est capable et que les suites seraient à craindre, je me repose encore sur vous pour qu'il ne paraisse pas. N'oubliez pas les détails de cette affaire, et surtout qu'il sorte de Paris au plus tôt (1). » Les deux lettres sont authentiques; elles figurent à leurs dates dans la collection des Œuvres de Louis XIV. Lequel du roi ou du ministre est ici le plus digne des sévérités de la morale et de l'histoire?
(1) Œmres de Louis A7V, tome V : lettre do CoIberJ, 2i mai 1678; lellre du roi, 15 juin 1078.
i;64 HISTOIRE INTÉHIKUKE DE 1G72 A 1688
Ce n'est pas que le ciel fût toujours sans nuage aux yeux de celte reine d'aventure. La conscience du bien mal acquis la tenait en défiance de sa cousei*vation. Le même caprice, qui Tavait élevée si haut, pouvait tout aussi vite, en la rejetant plus bas que son j>remier état, la livrer à la dérision de ses (latteui's. Or de temps en temps il apparaissait quelques essais de concurrence. Une demoiselle de Ludre, en qui la cour reconnaissait Vlsis de Quinault, déroba sans doute à la Junon avouée quelques tendresses de Jupiter. Une dame de Soubise, dont la Famille devint riche, dont les enfants furent traités comme des princes, ne pouvait pas devoir tant d'avantiiges à la libéralité gratuite du donateur (1). Dès qu'elle changeait de pendants d'oreilles, c'était pour Montespitn le signe d'un rendez-vous à son détriment; elle faisait alors suivre l'amant sou|)conné pour le prendre en flagrant délit (2). Ludre surtout fut sa grande inquiétude : il lui répugnait fort de descendre audessous de ce haillotij comme elle Pappelaii; de là des larmes, des injures, des chagrins afTeclés, des
(1) M'"c de Caylus, aussi bien que Saint-Simon, attribue aax complaisances calculées de M'"*' de Soubise l'élévation de sa famille. Avant les faveurs du roi, le mari n'avait pas 6,000 livres de rentf; depuis, il eut de quoi acheter la maison des Guise. Dame d'honneur de fait, avec Targent mais sans le titre, elle reçut un peu plus tard une augmentation annuelle de revenu qui monta à 15»000 livres. Ses enfants furent traités comme des princes, par ordre du roi. Quand soa fils, l'abbé de Soubise, soutint ses thèses en Sorbonne, il répondit couvert et fut appelé screnissimus princeps, par ordre du roi. Dtageau. Journal, janvier 1685.
(2) Mémoires do M"™<^ do Caylus.
MAITRKSSKS Sfi'i
bouderies, des reproches a Tinfidèle. Néanmoins ni les inconstances furlives et passagères, dont elle s'irritait, n'étaient capables de la pousser à la retraite, ni ses dépits et ses prétentions ne lassaient encore celui qu'elle ramenait toujours par sa beauté. A])rés l'éloignement définitif de la demoiselle de Ludre, il y eut entre les deux complices recrudescence d'amour en public, comme pour mieux affirmer la réconciliation. « L'empressement des premières et années s'y retrouve, dit un lémoin oculaire, toutes « les contraintes sont bannies, ils en sont aux rt regards; il ne s'est jamais vu d'amour reprendre a terre comme celui-là (1). » Les conséquences ne lardèrent pas à faire voir ce qu'il fallait penser de la pure amitié promise si solennellement. En 1G70, après son retour, la favorite avait obtenu la reconnaissance d'un quatrième enfant, une fille, sous le nom de Mademoiselle de Tours. En 1677, elle accrut sa dynastie d'une autre fille, qui devait être un jour duchesse d'Orléans, et, en 1678, d'un fils qui fut le comte de Toulouse. A ce propos, on rapporte un mot heureux de la reine, qui ii'était pas si sotte. En voyant ces enfants qu'on osait lui présenter, elle dit : <c M"' de Richelieu avait répondu que tout irait bien, voilà les fruits de celle caution (2). »
(1) Sévigné, 2 et 30 juillet 1677.
(2) Mémoires de M^^" de Montpensier. Elle ajoute : « On trouva cela fort plaisant. La reine disait souvent de ces plaisanteries; si elle avait été aussi à la mode que Madame la Dauphine le fut d'abord, on en aurait fait plus de cas et on lui aurait trouvé de Tesprit. »
iilii HISTOIRE INïÉKlliURK DK < ^<>88
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Or de temps '' -^' ('omme un ange, dit un autre 'l), de concup' .fi-cotnme un panier. » La heauté, et (ri la cour Xji/^^"^^ ^"^ ajoute un surcroît de pouvoir Jouir /^/i^S remportèrent sur rinsîgniiiance île son /// /^ LtO i*oi la vil, chez le due de Noailles, :ii» ^,j d'une de ces fêtes enivrantes, toujours si fatalis j^ mœurs, à la lumière de grottes souterraines, ^/lef-d'cieuvre de magnificence (2), et resplendissiutt ^Ile-même d'un ornement improvisé dans ses cheveux, qui a conservé son nom. Dès lors elle i*égna. Elle apparut à la cour comme une divinité, disliibuant royalement des cadeauv à sa devancière el à tous les enfants, six mille piHoles ftiUrenHes f janvier 1080). Le roi Temmena au-devant de la jeiiiït* Dauphine arrivant de Bavière; il lui donna à ceUr occasion un carrosse à huit chevaux, avec plusieiiis charrîots el fourgons, et une multitude do gens liahillés de gris, une gratification de dix mille louis, et un service de campagne en vermeil doré. Il lui |)er-
(1) Mimnires de (^hoisy.
(8) C'était au clulitoau do Sainle-Gonovi(*vc. ù l'isl et on face <!'' Montih(*ry, dans la direction clo Corl)eil. Ces grottes existent piicoff aujourd'hui, à Tétai de ruine, nu milieu d'une propriétc^ négh>ev «jui ei^t une ruine elle-m(^me.
*^s fêtes qui suivirent, d'entrer au milieu
regarder ni à droite ni à gauche^ et de
\s saluer la reine. Un mois après
'sait duchesse avec vingt mille écus
<■ .dit à une de ses sœurs l'abbave
aie pluie d'or si al)ondante la fit com- ^anaé.
/Il comprend le dépit de M"' de Montespan. Mais qui aurait la naïveté d'y compatir? Dans l'impaiienee de l'établir sa domination, elle recourait si toutes les ruses. Tantôt elle espérait plaire à l'infidèle en se faisant la servante de l'infidélité; elle pai*ait de ses propres mains sa rivale, pour les bals de la cour. Tantôt, c'étaient des larmes de rage, des cris, des querelles; il y eut un jour une brouillerie extrême entre elle et le roi, que Colbert eut beaucoup de peine à accommoder. Vaines bassesses, vaines manœuvres I La disparition même de celle qu'elle haïssait ne devait pas lui profiter. La belle Fontanges fut atteinte, à la suite d'une couche, d'une maladie grave, dont Sévigné rit un peu cavalièrement : «elle vil ses prospéfités ù'oublées par ce contre-temps, » elle pleura bientôt l'amour du roi perdu; et de traitement en traitement, réduite auj: Invalides, elle se relira au couvent de Chelles, pour se préparer au Voyage de l'Éternité. Elle mourut (1681) sans ftiiseitef d'autres regrets que des ironies telles que celle-ci : La belle Fontanges est morte, sic transit gloria tnundi. La place était vacante, elle ne fut pas rendue à l'ancienne titulaire. Une influence qui, depuis
!i68 HISTOIRE INTKRIKURR DK 1072 A 1088
(juelque temps déjà, rinquiélail furieusement, pivvint le ehoix d'une nouvelle maîtresse el le retour de la disgraciée.
M"* Scarron s'était chargée d'élever les enfants du roi et de M"* de Montespan. Celle-ci, croyant avoir fait la fortune de la gouvernante, entendait bien trouver en elle soumission et reconnaissance. On ne conteste même pas qu'au début le roi n'aimait ps M"' Scarron, qu'il l'appelait un bel esprit précieux, el n'accordait qu'à regret pour elle les récompenses demandées par la favorite (1). Mais M"' Scarron n'avait pas tardé à faire sentir qu'elle était au service* du roi, et non de sa maîtresse, et que, comme elle n'avait pris ses fonctions que par l'ordre du roi, elle n'obéirait et ne rendrait compte qu'à lui. C'est ce qui se ré])était à la cour dès 1675; les lettres <le M"*" de Sévigné sont aussi explicites à cet égard que les Soui'enirs de M"* de Caylus. Les soins prodigués aux enfants, et particulièrement aux infirmités du duc du Maine, furent très-sensibles à Louis XIV. Il donna à la gouvernante le domtiine de Maintenon, dont elle prit dès lors le titre, el lui prêta Lenôtif pour ajuster cette belle et laide terre (1676). M"' <le Maintenon eut bien vite sa petite cour; elle recul les bommages de Louvois, des dames crhonneur, et des femmes de chambre de sa voisine (;?), triomplie dont elle devait bien rire, disaient quelques témoins.
(1) Souvenirs do M'"<^ do Caylus, nh>co de M*'**^ de Maintenon.
(2) Voir le joli n^cit do W"'** do Sévijîiié, mai 1670.
MADAME DK MAINTENON SfiO
si elle irélait pas changée. M"** de AFontespan eu conçut uue jalousie, qui devint la plm belle haine du siècle, se produisit souvent en disputes très-vives (1), mus resta impuissante contre la bienveillance du roi. En 1679, alors que se déclarait la déroute de Montespan parla faveur deFontanges, M"" de Maintenon avait ouvertement la confiance du roi et de la reine, ce qui lui valut, au mariage du Dauphin, le titre de dame d'atours de la Dauphine (1680) et la délivra de toute dépendance vis-à-vis de M"*" de Montespan. On remarqua avec étonnemenl, et non sans jalousie, que le roi allait volontiers passer deux heures de l'après-midi chez la Dauphine où il trouvait M""' de Maintenon, et souvent dans la chambre de cette dernière. Il y causait^ disail-on, avec une amitié et un ai?' libre et naturel^ qui roulait cette place la plus déw'ablc du monde. Quelquefois les conversations duraient de six à dix heures du soir. On n'abordait plus la dame sans crainte et sans respect; les ministres lui rendaient la cour qu'ils recevaient des autres; et déjà, en jouant sur son nom, on l'appelait M"* de Maintenant (2).
Quel était donc le sujet de ces conversations? Selon Sévigné, le roi était charmé de ne plus subir les sarcasmes ou lesépigrammes contre tout le monde, qui étaient l'esprit de la Montespan, ni les difficultés altières d'une maîtresse impérieuse et avide. Sa
(1) LeUrc^s de M""' de Mainlonon à i*abbé Gobelin.
(2) Voir les Lettres de Sévij^né, pour toute l'année 1680.
nouvelle société lui Faisait connaître un pays tout nouveau, celui de l'amitié el de la conversation, sans chicane et sans contrainte. Selon M"*deCavlus, cette familiarité avait encore un autre objet plus honorable. M"* de Maintenon travaillait à retirer le roi du désordre, à lui en inspirer le dégoAt, h lui faire comprendre le charme de la régularité. On raconte même qu'un jour, assistant d'une fenêtre à une revue de mousquetaires, elle osa lui dire: « Que feriez» vous, sire, si on vous apprenait qu'un de ces jeunes gens vit publiquement avec la femme d'un autre comme si c'était la sienne? » Il n'v a aucune témérité à rapj)orter à ces conseils un retour du roi vers la reine, qui fut remarqué précisément à cette époque. f< La reine est fort bien en cour, » disait-on à la fin d'un voyage en Flandre, où le roi l'avait rétablie dans son importance naturelle (1). En retour de sa complaisance, de son activité à suivre son mari partout où il lui plaisait de la conduire, l'épouse légitime avait enfin recouvré les douceurs dont elle n'îivait plus l'habitude. Nous ne savons quel commentateur mal inspiré a voulu ne voir ici, dans l'influence de M"' de Maintenon, qu'une manœuvre de jalousie contre la Montespan, et un moyen de se préparer à elle-même un mariage avec le roi, lorsque à cette époque, ni l'âge, ni la santé de la reine ne permettaient de prévoir sa mort prématurée.
(1) Ce voyage osl d*aoûl 1G80; c'était le temps où M"<» de Fontanges, par suite de la maladie dont elle ne guérit pas, était déjà eo retraite.