MADAME DE MAINTENON
La place reprise, la reine la conserva jusqu'à sa mort. Montespan elle-même Tattestait par ses plaintes, lorsqu'elle fixait avec aigreur, à la naissance du comte de Toidouse, la fin de ses amours. M"' de Mainlenon, loin de troubler un accord qui était son ouvrage, se réjouissait au contraire de voir la « famille rovale vivre dans une union tout à fait édifiante (1). » Ses ennemis, au lieu de provocations coupables, lui reprochent bien plutôt d'avoir cherché, dans rinflexibililé d'une vertu calculée, la garantie de son élévation. Elle-même écrivait noblement en réponse à quelques mauvais soupçons : « Ceux qui le disent ne connaissent ni mon aversion pour ces sortes de commerce, ni l'éloignement que je voudrais en inspirer au roi {2). » La reine enfin la vengea de ces calomnies par un acte manifeste de reconnaissance ; elle donna son portrait à celle qui lui avait rendu son époux, « faveur infinie, dit c< la donataire, et la plus agréable qu'elle eût jamais <c reçue depuis qu'elle était à la cour (3). » Tout à coup cette princesse mourut (septembre 1683), par l'ignorance d'un chirurgien, d'une maladie mal comprise. Le roi, dans l'éloge qu'il lui accorda, sembla se condamner lui-même: « Voilà, dit-il, le seul chagrin que celte femme m'ait donné; » c'était, en prenant tous les torts pour lui, annoncer la
(1) Letire de M'"" de Mainlenon à la comtesse do Saint-Géran, novembre 1682.
(2) Mainlenon à Saint-Géran, août 1682.
(3) Mainlenon à Saint-Géran, novembre 1682.
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volonté de les réparer. Il se décida à n'avoir plus d'autre intimité^ d'autre amour que M*"* de Maintenon. « Apres la mort de la i*eine, raconte M"" de « Caylus, il y eut un voyage de la cour à Fontai- « nebleau. Pendant ce voyage, je vis tant d'agitation « dans l'esprit de M"' de Maintenon, que j'ai jugé « depuis, en la rappelant à ma mémoire, qu'elle était « causée par une incertitude violente de son état, de « ses pensées, de ses craintes et de ses espérances; « son cœur n'était pas libre et son esprit fort agité. « Pour cacher ses divers mouvements et justifie « les larmes que son domestique et moi lui vovionss^ « répandi^e, elle se plaignait de vapeurs, et ell^? « allait, disait-elle, chercher à respirer dans i;t « forêt avec M*"* de Montchevreuil, quelquefois à « des heures indues. Enfin les vapeurs passèrent; « le calme succéda à l'agitation, et ce fut à la fin « de ce même voyage (1). »
Quels combats avait-elle rendus? Était-ce la vertu auv prises avec des tentations coupables, ou la prudence inquiète devant la perspective d'une position éminente et pleine de périls? Ce qui est décisif pour sa vertu, c'est ce que tout le monde sait et croit fe^ mement, ce que personne n'a jamais contesté; c'est que, moins d'un an après la mort de la reine, Louis XIV épousa secrètement M"* de Maintenon (2). Peu de confidents furent mis directement dans le
(1) Souvenirs de Caylus.
(2) Un historion do M'"'' de Maintenon, Théophile Lavaltêe» 6xe la
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secret : ou cite llarlay, archevêque de Paris; Moulchevreuil et sa femme; Boutemps, valet de chambre du roi, et M*'* Babbien, femme de chambre, dont les sentiments étaient fort au-dessus de son état (1). Mais tout le monde pénétra immédiatement un mystère, qui, sans s'expliquer, ne demandait qu'à être compris; on reconnut à des signes bien clairs que, si M"" de Maintenon n'était pas une reine déclarée, elle étiiit inic épouse honorée et véritablement aimée. « La place de M"" de Maintenon, disait-on au bout de quelques semaines, est unique dans le monde, il n'y en a jamais eu, il n'y en aura jamais (2). » Les courtisans trouvèrent bien le moyen de montrer qu'ils savaient tout et d'approuver sans le dire (3). La démonstration la plus significative fut la conduite irréprochable que le roi garda désormais. A Tâge de quarante-six ans, qui n'est pas pour les libertins l'époque de la retraite, dans la force des passions surexcitées encore par une longue habitude, dans tout le développement d'une puissance à laquelle 'rien ne résistait, il sut s'im* poser à lui-même la continence, selon sou état, et
dalc de ce mariage au mois do juin 1684. CeUe époque concorde assez bien avec ce que disait M"'<^ de Sévif^né au mois de septiîrahre, et avec Tanecdote que nous tirons plus bas du Jowiial de Dangeau.
(1) Souvinirs de Cayius.
(2) Sévigné, 27 septembre 1684.
(3) Journal de Dangeau, 12 août 1684 : « Une comtesse ayant perdu un procès contre son mari, le roi dit à son souper que tout d*uno voix on avait décidé dans le conseil que les secondes noces n'étaient pas heureuses; un conseiller lui dit : SirCn ce n'est que pour les particuliers. »
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demeurer fidèle à une femme plus âgée que lui, donl les qualités morales le charmaient encore plus que sa beauté qui commençait à vieillir. Ne lui refusons pas la part de mérite qui lui appartient dans une conversion trop blâmée par les libertins pour n'être pas honorable. Mais sachons gré avant tout à celle qui a su régler celte volonté et exercer cet empire aussi salutaire pour l'homme que pour la société. Elle avait évidemment entrepris cette œuvre avant de pouvoir en espérer pour elle-même de si grands avantages, et, s'il s'est mêlé un jour quelque ambition personnelle à ses motifs, elle n'a du moins sacrifié à ce sentiment rien de l'honneur et du devoir (1).
Cependant, cette réforme s'arrêta à la moitié du chemin. Si elle supprima la cause de nouveaux vScandales, elle n'effaça pas les traces ni l'effet des anciens. Tout en renonçant à la possession de madame de Montespan, le roi souffrait cette femme à la cour^ dans ses fonctions de palais, dans les fêtes, dans les voyages. Il lui rendait même visite après souper,
(l) L^affection réelle de Louis X(V pouf W^ de Mainteiioii a duré jusqu'à sa mort, comme le prouvent les paroles qu'il lui adrean à ce moment suprême. Voici une lettre sans date» mais qui paraît sa npporter ù répoquc du siège de iMons, en 1691 : « Je profite, dit-il, du départ de Montchevreuil pour vous assurer d'une vérité qui me pkil trop pour me lasser de la dire : c'est que je vous chéris toujoun et que jo vous considère à un point que je ne peux exprimer; et qa'eaSii quelque amitié que vous ayez pour moi| j>n ai encore plus [Mir vous, étant, de tout mon coeur, tout à fait à vous. » Œimfts é Lvuis XIV, tome VI.
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OU lui envoyait des gàteau\ de sa table. Il se laissait offrir par elle des cadeaux^ des étrennes. Dangeau admire en ce genre, au 31 décembre 1684, un livre relié d'or et composé des miniatures de toutes les villes de Hollande prises par le roi, avec des explications par Racine et Boileau, et un éloge historique de Sa Majesté. Ce caprice coûtait 4,000 pistoles prélevées sur le prix des anciens adultères. Quelques jours après (1), le roi mit le dernier sceau à cette fortune mal acquise en concédant à madame de Montespan la propriété de Clagny et de Glatigny dont elle n'avait jusque-là que la jouissance. Une déclaration, enregistrée à la Chambre des Comptes et à la Cour des Aides, rendit cette propriété réversible sur le duc du Maine et sa postérité, et, à leur défaut, sur le comte de Toulouse et sa postérité. Qu'il y ait obligation pour le séducteur d'assurer à la femme qu'il a perdue, et à ses enfants, l'existence que, par sii faute, ils sont hors d'état de sedonner, la morale chrétienne, loin de le contester, le prescrit formellement. Mais cette justice doit être secrète quand elle le peut, et modeste surtout, quand elle est contrainte de |>a« rattre en public ; autrement, c'est une insolence au lieu d'une amende honorable, et un scandale au lieu d'une réparation. Ce scandale est une des taches do la vie de Louis XIV. II s'est obstiné Jusqu'au dernier soupir à couvrir d'or et de dignités ses enfants
(i) Dangeau, 5 avril 1685. Il rapporte la donation et renregisiro* ment aux premiers jours de l'année.
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naturels^ comme pour ne pas reconiiaiti'e le vice de leur naissance, el proclamer que les fruits de sa|)assion étaient les enfants de son choix.
On a vu déjà, à propos des embarnis publies (V. 1675, ]>endant la guerre de Hollande), comment il avait monté la maison des enfants de La Valliére. Sa lille. Mademoiselle de Blois, n'avait [>as encore quinze ans qu'il songea à la marier (1079). Il voulait pour elle le rang de princesse du sang : il trouva autour de lui une triste servilité à seconder ce désir. Le grand Condé, « ce héros incomparable, regardait « une alliance de ce genre comme un avantage in- « comparable pour sa maison, » comme le moyen d'elfacer tout à fait de l'esprit du roi les souvenirs fôcheux de son passé (1). Il contribua à marier la bâtarde de son maître avec son neveu, le prince de Conti. Sa joie en était si grande^ qu'elle devint la nouvelle du jour ^ et, pour la témoigner, il dépouilla son air grognon, sa barbe sale, sa tenue négligée, el se revêtit de diamants jusqu'à la garde de son épée. 11 faut lire l'inimilable portrait, par Sévîgné, de ce lion qui, les pattes croisées, se laisse raser, poudrer, friser, pour être le prodige delà noce (2). Nous le ver-
(1) Souvenirs de M"^ de Caylus.
(t) SévigiK», 17 janvier 1680 : « Je vous dirai une trè;3-««randc nouvelle, c'esl ({ue Monsieur le Prince Gt faire hier sa barbe : it était rasé. Ce n*est pas uns illusion ni une de ces choses qu'on dit en Tair; c'est une vérili», toule la cour en fut témoin; et M"* de LangeroD, prenant son temps, qu'il avait les pattes croisées comme le lient loi fit mettre un justaucorps avec des boutonnières de diamants; un valet de chambre, abusant de sa patience, le frisa» lui mit de la
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rons lout à Tlieiire descendre encore plus bas. Le roi maria sa fille, continue le même témoin, comme si elle eut été celle de la reine, comme s'il Teût m»riée au roi d'Espagne. Il lui donna une dot de cinq cent mille écus d'or bien payés. La cérémonie se fiPt à ia face du soleil, dans la cbapelle de Saint-Germain. Les festins, la comédie, rien ne manqua au bruit et à l'éclat de ce premier triomphe des bâtards ; le soir les chemises furent données par le roi et la reine. Toute la cour était en liesse : h saifite carmélite seule y à qui Monsieur le Prince, Monsieur le Duc et bien d'autres allèrent porter leurs compliments, accommoda son style à son voile noir, et concilia ses sentiments de mère avec ceux d'épouse de Jésus-Christ. La voie était ouverte pour les enfants de Monlespan, à la grande joie de la mère. Leurs commencements, d'ailleurs, leur annonçaient cette bonne forlune. Dès Fàge de quatre ans (1674), le duc du Maine avait été nommé colonel-général des Suisses, au détriment de la maison de Soissons, qui ne vit pas sans rancune ce titre lui échapper; le prince Eugène produisait encore, en 1708, ce grief contre Louis XIV (1). A ce titre étaient attachés de grosappoiiitementsque Louvois eut ordre d'accumuler d'année en année
poudre, et le réduisit enfin à ôtro l'homme do la cour do la meilleure mine, et une tôto qui ofîaçait toutes les perruques... J'oubliais lo meilleur, c'est que l'cpée do Monsieur le Prince était garnie do diamants....
(1) Voir, dans Saint-Simon, la conversation d'Eugène avec Uoufflers après la prise de Lille.
pour former un capital magnifique dont on acheta les terres de Magny et d'Aumale. En 1681, on extorqua à Mademoiselle de Montp^nsier, pour le même duc du Maine, les seigneuries d'Eu et de Dombes. Cette pauvre vieille fille pleurait toujours Lauicun enfermé à Pignerol. Montespan lui donna à entendre que, si elle voulait être consolée, il fallait faire quelque chose pour le roi : « Cela me fit aviser, dit-elle, qu'on pensait à mon bien. » Dans cet espoir, elle abandonna les deux seigneuries, et elle obtint, non sant délai, la liberté de Lauzun, et même la permission de Tépouser, pourvu que ce fût secrètement et san» aucune marque . ou reconnaissance extérieure (1). L'enfant chéri croissait aussi en dignités comme en richesses. Déclaré à six ans (1676) capable de posséder toutes charges, il fut nommé, en 1682, gouverneur général du Languedoc, en 1686 chevalier des ordres, en 1688 général des galères.
Les autres arrivèrent successivement selon leur âge; le comte du Vexin avait déjà les deux abbayes de Saint-Germain des Prés et de Saint-Denis que la mort lui enleva à dix ans. Les deux derniers furent reconnus et légitimés en 1681, la fille sous le nom
(1) Mémoires de M^^^ de Montpensior. On pressa vivement la do* nation; on menaça môme de mettre à la Bastille celui qui aemit d'intermédiaire si la donation ne se fais9it pas,.. La cbose faille M"^<^ de Montespan déclara que le roi oe souffrirait Jamais que Mada» moiselle épousât publiquement Lauzun^ ni qu'on Tappelâl M* di Montpensier. Il le ferait duc, et le mariage pourrait avoir lîeaaecrttoment; le roi no ferait pas semblant de le savoir; il gronderai oaai qui le lui diraient.
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de Mademoiselle de Blois^ titre vacant par le mariage de la princesse dé Conti^ le fils sous le nom de comte de Toulouse^ En même temps des déclarations royales (1) donnaient à tous les légitimés le nom de Bourbon, et les constituaient héritiers les uns des autres dans tous les biens qu'ils devaient à la libéralité du roi^ et dans ceux qu'ils pourraient acquérir d'ailleurs. Le comte de Toulouse n'avait encore que cinq ans lorsque mourut^ de corruption précoce, le comte de Vermandois, fils de La Vallière. Le comte de Toulouse en hérita aussitôt la dignité d'amiral de France (1683) en attendant qu'il devint, à onze ans, gouverneur de Guienne. Mais le plus grand honneur de cette époque fut pour sa sœur ainée. Mademoiselle de Nantes.
Le grand Condé avait enhardi le roi à introduire ses filles naturelles dans la famille royale. On affirme même que, sans ses instances et celles de son fils, le roi n'aurait jamais osé élever si haut ses bâtards (2). Mais le mariage de son neveu ne le rapprochait pas assez lui-même de la personne du roi. Il aspirait à une alliance semblable pour sa propre descendance. En 1685, il fat heureux de conclure le mariage de son petit-fils le duc de Bourbon avec Mademoiselle de Nantes, et de mêler à jamais le sang de Montespan à celui de Condé. L'établissement fut magnifique : le duc de Bourbon recevait de son père
(1) Déclarations de janvier 1680 et de février 1661.
(2) Mémoires de Caylus.
cinquante mille livres de rente, et de sa mère Tassuranee de quatre cent mille livres après sa mort. Le roi dota sa fille de cent mille livres de pension, et d'un million en argent dont deux cent mille francs en meubles, et les huit cent autres mille substitués et réversibles, en cas de non-postérité, sur les deux frères Maine et Toulouse. Il y joignit une parure de perles et de diamants, et une autre de diamants et d'émeraudes, qui valaient ensemble cent mille écus (1). Le grand appartement du roi, à Versailles, fut le théâtre de la noce; les illuminations et la magnificence y furent dignes du savoir-faire du roi. Le grand Condé et son fils y parurent triomphants. « Ils n'oubliaient rien pour témoigner leur joie, comme ils n'avaient rien oublié pour faire réussir ce mariage (2). » Bossuet lui-même a constaté, dans la fameuse oraison funèbre, quel prix le héros attachait à ce nouveau lien de sa famille avec la personne du roi (3).
Ce serait trop présumer de l'humanité que de croire qu'une morale si facile restât sans effet au dehors et sur les particuliers. Il y avait, à côté de
(1) Dangeau, Journal, 24 mai 1685.
(2) Souvenirs de M"® de Caylus.
(3) Oraison funèbre du grand Condé. Il s'agit de la maladie (la petite vérole) dont fut atteinte la duchesse de Bourboo on 1686, « Quels furent les sentiments du prince de Condé, lorsqu'il se vit menacé de perdre ce nouveau lien de sa famille avec la personne du roi ? C'est donc dans cette occasion que devait mourir ce héros : celui que tant de sièges et de batailles n*ont pu enlever, va périr par la tendresse. »