GRIMES CÉLÈBRES
on attribua son bonheur à ses protections; on ne le tint pas pour justifié.
Le supplice de la Brinvilliers n'étouffa pas le souvenir de ses forfaits. Ils avaient ranimé Témotion suscitée quelques années plus tôt par la mort de la duchesse d'Orléans; ils entretinrent dans les esprits une va«:ue inquiétude du danger, une crainte perpétuelle de la poudre de succession^ l'habitude d'impuler à crime toute mort subite; ils provoquèrent une vigilance qui découvrit trois ans plus tard les machinations de la Voisin.
La veuve Monvoisin, vulgairement appelée la Voisin^ dégoûtée de la profession peu lucrative d'accoucheuse, s'était tournée vers la divination et le sortilège, en compagnie de la Vigoureux et d'un malheureux prêtre appelé Lesage. Elle tirait les cartes, et exploitait toutes les crédulités humaines. Par ses recettes et pactes magiques ou diaboliques, elle réconciliait les amants^ faisait retrouver les objets perdus, indiquait les trésors cachés, donnait le secret de conserver la fraîcheur de la jeunesse, de gagner au jeu, etc. Elle parait aussi avoir pratiqué l'avortement au service des femmes de haute condition, et joignait enfin à ses autres industries le commerce des poisons. Elle fit fortune; elle eut maison, laquais, un grand train qui éveilla les soupçons de la police. Elle fut arrêtée en 1679 avec ses complices. Comme l'horreur du poison était toujours présente à tous les esprits, dans l'espoir d'extirper enfin le danger, le roi établit à l'Arsenal une chambre de
justice spéciale, qu'on appela la Chambre €U*defUe (janvier 1680). C'était le nom de certains tribunaux extraordinaires, où, les tentures noires interceptant la lumière du jour, tout se passait à la lueur des flambeaux. La Voisin, sommée de déclarer quelles personnes fréquentaient sa maison, crut se sauver en donnant un grand nombre de noms illustres de la cour; elle leur infligea ainsi une flétrissure dont ils ne sont jamais entièrement purgés. Elle nomma la comtesse de Soissons, le maréchal de Luxem* bourg, la princesse deTingry, la duchesse de Bouillon , nièce de Maxarin et de Turenne, la duchesse de Poix, une dame de Polignac, plusieui*s femmes de magistrats, etc. Le roi ordonna de poursuivre, d'arrêter les incul{)és, et il signifia lui-même au maréchal de Luxembourg d'aller se constituer prisonnier à la Bastille, lui disant que, s'il était innocent, il n'avait rien à craindre des juges intègres à qui la conduite de l'aiTaire était remise.
La comtesse de Soissons était accusée d'avoir emi>oisonné son mari, et d'avoir demandé a U Voisin le moyen de faire revenir à elle un amant qui l'avait quittée, c'est-à-dire le roi, menaçant de faire repentir l'infidèle s'il ne venait à résipiscenoe. On imputait à la marquise d'AUuye d'avoir em* poisonné son beau-père, à la princesse de Tingry d'avoir fait périr dans le four de la Voisin les enfants qu'elle avait eus du maréchal de Luxembourgi à Luxembourg d'avoir, par lui-même ou par sod intendant^ fait des conjurations pour retrouver écê
CRIMKS CÉLÈBRES 591
papiers perdus ou suborner des filles, à la duchesse de Bouillon d'avoir demandé un poison pour se défaire d'un vieux mari ennuyeux et lui substituer un jeune homme qui était le duc de Vendôme, à la dame de Polignac d'avoir tué un valet de chambre, maitre de son secret, et ce secret était un filtre pour se faire aimer du roi. Une lettre de la duchesse de Poix établissait qu'elle avait cru trouver dans une poudre vendue par la Voisin un excitant pour se faire pousser de la gorge; elle se plaignait de l'inef* fioacité de la recette.
On peut sourire de ce dernier détail; on peut même, à voir les acquittements qui suivirent faute de preuves formelles, taxer de témérité le bruit qui se fit d'abord autour de ces accusations. Cependant la tenue de plusieurs de ces accusés ne témoignait pas de la tranquillité de leur conscience. La Tingry n^est pas gaillarde j disait-on. Luxembourg, à la Bastille, paraissait peu rassuré; si après quatorze mois de captivité il sortit non convaincu, il n'était pas non plus nettement justifié; la culpabilité de son intendant, qui fut expédié aux galères, ne démontrait pas absolument l'innocence du maître; sa rentrée à la cour fut un sujet de surprise. La duchesse de Bouillon brava la chambire ardente par son ton à la fois fier et moqueur; mais ses arguments n'étaient pas péremptoires : elle se défendait d'avoir voulu empoisonner son mari, par cette raison que ce mari l'accompagnait à l'audience; on aurait pu lui répondre que ce pauvre marquis dç Brin-
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villiers eu avait fait autant pour la défense de son empoisonneuse. La comtesse de Soissons s'avoua coupable en prenant la fuile, en quittant la France pour toujours. Elle se mit en sûreté, };race à une faiblesse de Louis XIV, qui, en souvenir de leuis anciennes relations, voulut bien lui épargner la honte d'une conviction judiciaire. « J'ai bien voulu, dit-il lui-même, que M°" la comtesse se soit sauvée; peut-élre en rendrai-je compte à Dieu et à mes peuples. » Le compte commença à se rendre deux ans après, lorsque Eugène de Savoie, dernier fils d'OKmpe Mancini, s'échappa du royaume pour aller rejoindre sa mère, et porler à l'ennemi son génie et son épée contre la France.
La Voisin, brûlée le 21 février 1680, ne fut pas la seide convaincue. Outre divers misénd)les, ses instruments, qui subirent le feu, la potence ou les galères, plus d'une femme de bonne condition, qui sortit du procès la vie sauve, n'en retira pas son honneur intact. Des admonestations, des condamnations à l'aumône ou au bannissement prouvèrent assez haut ce que valaient leurs mœurs. Il reste surtout contre toutes celles qui figurèrent dans ces débats un grief que rien ne peut détruire. Elles fréquentaient, elles consultaient la Voisin. Qu'allaîenlelles faire dans ce repaire? Que demandaient-elles à ces poisons, à ces prestiges, à ces maléfices impies, dont le mystère et l'effet espéré ne pouvaient laisser d'illusion à personne? Evidemment elles cherchaient par des moyens coupiibles des salisfaclions
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lionlenses; elles se disputaient les succès d'amour et les bénéfices d'arjjeiît qui en étaient la conséquence, et surtout l'amour et Targent de Louis XIV. Avons-nous tort de dire que la galanterie ardente du siècle devenait un apprentissage et une propagande de crimes?
Toutefois, il ne serait pas équitable de nous arrêter ici, sans dire le bien à côté du mal. Ce XVII* siècle était si fécond en contrastes de bonnes et de mauvaises pensées, d'aspirations salutaires et d'entrainements malheureux, que les premières faisaient encore contre-poids aux secondes. Remarquons d'abord que le roi, malgré ses défaillances personnelles, ne transigeait pas sur les principes. Saut l'impunité laissée, mais non les honneurs rendus, à la comtesse de Soissons, il avait entendu ne soustraire personne à l'action de la justice. Luxembourg sortit de la Bastille parce que les commissaires étaient impuissants à le condamner, mais le roi le laissa longtemps sans emploi; on serait même tenté de dire : trop longtemps pour le succès des guerres. La duchesse de Bouillon, triom|)hante de n'avoir pas été convaincue, colportait avec afïectation ses réponses insolentes et se glorifiait d'avoir nargué ses juges; elle fut, de ce chef seul, envoyée par lettre de cachet à Nérac, près des Pyrénées. La noblesse apprenait ainsi que mal vivre n'était pas encore un gage de la faveur du roi; et dans le temps même où la complicité avec la Voisin compromettait tant de noms illustres^ une femme, la même qui
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eiiti*eprenait la réforme du roi, poursuivait le projet de purifier la noblesse par Téducatioii des femmes. M""* de Maintenon préparait la fondation de Saint- Cyr^ et allait mettre Louis XIV de moitié dans une des œuvres qui ont le plus honoré son règne.
M"* de Maintenon n'oubliait pas qu'elle avait été M"' d'Aubigné; elle comprenait, par ses souvenirs, tout oe que la pauvreté apporte de dangers à une jeune fille noble, que l'instinot de sa naissance pousse à la grandeur et au luxe, et que cet amour du luxe rend plus faible devant les séductions de la perversité. Depuis qu'elle était marquise et riche par les dons du roi, elle se plaisait a recueillir des jeunes filles de cette classe dont elle payait la pension d'abord a Montmorency, ensuite à Rueil où elle commença un établissement (1679). La bonne pensée et les premiers succès de cette fondation touchèrent le roi; il donna, pour l'étendre et la consolider, la maison de Noisy dans le parc de Versailles, et se chargea des pensions (1683). Noisy devint, par ses accroissements, le lieu favori de la fondatrioe, elle en oublia Maintenon (1). Désola seconde année (oc* tobre 1684), elle annonçait à son frère qu'elle aurait bientôt cent demoiselles à gouverner, et au mois d'avril suivant (1685) elle décrivait avec joie le bel ordre de leur maison, et leur multitude qui lui faisait
(1) Lettre à d*Aubigné, 18 juillet 1684 : « La manofactiire M Noisy sont mes endroits favoris. Quant à Maintenon, il est on pu abandonné* »
FONDATION DE SAINlHAli o\)\j
corlége : <( Jugez de mou plaisir^ écrîvail-elle, quand <( je reviens le long de Tavenue, suivie de cent vingt- (( quatre demoiselles qui y sont présentement (1). » Il l\it bientôt évident que Noisy ne suffirait pas aux demandes d'admission qui affluaient de toutes parts. Pour y pourvoir, le roi, au milieu des travaux les plus dispendieux de Versailles, lit élever au village de Saint-Cyr, comme annexe de son palais, mais annexe irréprochable, une vaste et magnifique maison, capable de répondre à tous les besoins d'un personnel nombreux, élèves et maîtresses. M"" de Maintenon se réjouit, dans ses confidences, de la rapidité incroyable des constructions. Du 15 mars au 9 juin 1685, tous les corps de logis étaient élevés, le réfectoire presque terminé, Tappartement de la supérieure prêt à couvrir (2). Le 30 juin 1680 un éditdu roi annonçait la fondation, au village de Saint- Cyr, d'une communauté de dames professes et con* verses pour l'éducation de deux cent cinquante demoiselles, qui n'y seraient reçues que sur un brevet du roi (3). Le 27 juillet, la transmigration commença de Noisy àSaint-Cyr. Une médaille consacra la gloire de cette création. Le roi avait déclaré qu'une pareille institution méritait bien, autant que ses autres exploits, d'être célébrée par Racine et Boileau, ses historiographes, membres tout-puissants de FAca-
(Ij Lettre au môme, 13 août 1084.
(2) Lettres au môme, 7 avril, 9 juin 1686.
(3) Isambert, Anciennes Lm françaises, tonw XX.
demie des méduiiles. M""" de Mainleiion, toiijotus discrète, demanda et oblinl de n'être pas nommée dans la médaille (1).
L'histoire métallique, dans l'explication de cette médaille^ réclame la reconnaissance de la noblesse pour l'affection du roi, déjà si visible dans la création des compagnies de cadets, et non moins remarquable dans rétablissement d'une communauté pour l'éducation de jeunes demoiselles qui rîoni pm un bien proporiiofvié à leur naissance. Elle évalue à plus de deux cent mille livres le revenu attaché à la maison de Saint-Cyr pour l'entretien et l'établissement des demoiselles. Elle finit par signaler le but moral de l'institution qui est de former ces jeunes iilles à la pratique du devoir. « On leur enseigne tout ce qui peut convenir à leur qiialité et à leur sexe, afin qu'en sortant de cette maison ou pour s'établir dans le monde, ou pour embrasser la vie religieuse, elles portent partout des exemples de modestie et de vertu (2). »
Saint-Cyr grandit et s'affermit sans retard. Au lieu des deux cent cinquante pensionnaires comptées dans l'édit du roi, on en voit figurer trois cents dans la médaille (3); et M"° de Maintenon atteste ce nombre dans ses lettres (4). La communauté chargée de
réducation des enfants s'organisa par de sages coa-
(1) Lettres de Maintenons octobre 1686.
(2) Histoire métallique,
(3) CGC puellœ nobiles SancyrianaB.
(4] M""* de Maintenoo à M"<» de Brlnon.
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stitii lions prudemment élaborées sous l'œil de la fondatrice; elle rçout en même temps un gage de rattachement personne! du roi dans le nom de Damos fh Saint-IjOins qu'il leur attribua. M"'' de Mainlenon trouvait ce nom un peu ambitieux de la part de ces dames, un peu orgueilleux de la part du roi; elle refusait d'abord de croire qu'il voidût se canoniser hn-mfime; mais dès qu'il connut leur désir, il y vit un hommage, et il y fut si sensible, qu'il leur donna volontiers, sinon son nom propre, au moins celui (le son patron. Le revenu ne tarda pas non plus à se consolider par la réunion de la mense abbatiale de Saint-Denis à Saint-Cyr; ce fut au moins une manière d'assurer a une commende un emploi moral et honnête, et de ne plus abandonner aux caprices d'un commendataire le bien des moines, tout en ne rétablissant pas un abbé régulier. Une dernière consécration devait, huit ans plus tard, compléter ces faveurs, par des lettres-piitentes qui changèrent la communauté, de séculière qu'elle était, en institut régulier de Saint-Augustin et portèrent le nombre des dames et sœurs converses à quatre-vingts (1). Mais le véritable secret de la prospérité de Saint-Cvr est dans la vigilance, l'activité, la délicatesse de cœur, la largeur d'esprit de M"° de Mainlenon.
Qui n'a pas étudié M""* de Maintenon à Saint-Cyr ne la connaît pas tout entière. C'est là qu'elle révèle tout ce qu'elle a de cœur, qu'elle dépense sans re-
[\) Lettres-patentes du 3 mars 1694.
gret toute sa vie. Au début, elle ne se préoccupe que d'assurer l'existence de cette maison, et pour la maison même, a Saint-Cyr, écrit-elle (octobre 1687), est bien éprouvé dans la personne de ses supérieurs : le roi a contre lui tonte l'Europe; je suis dans Taffliction, la supérieure est dans le trouble, et vous (l'abbé Gobelin), vous êtes malade. La maison n'esl fondée ni pour elle ni pour vous, ni pour moi. Mettons-la en état de se passer de nous. » Elle appelle les conseils de tous ceux qu'elle croit capables de la seconder; mais elle ne s'assujettit à aucun par prévention ou amitié, et s'efforce de profiler de tous les avis en les tempérant les uns par les autres. Elle veut que Racine et Boileau soient entendus sur la rédaction des constitutions; mais elle ne veut pas que, pour la pureté du langage, on gale les pensées et les expressions de la supérieure. « Vous savez, dit-elle, que dans tout ce que les femmes écrivent, il y a toujours mille fautes contre la grammaire, mais, avec votre permission, un agrément qui est rare dans les écrits des hommes. i> S'agit-il du choix des religieuses, elle prescrit de ne pas exiger ime perfection trop souvent impossible, de ne pas s'effrayer de certaines imperfections inhérentes à l'humanité^ de se contenter de la vraie piété, de l'esprit droit, du goût pour l'institut, de l'attachement aux règles, de l'esprit de société : « Voilà, dit-elle, le principal pour une dame de Saint-Louis; car, pour l'humeur un peu prompte, comptez que nous avons les vices et les vertus de