‹ Histoire du règne de Louis XIV; récits et tableauxChapitre 138 sur 142 · RUINE DES GRANDES MAISONS A · texte numérisé non relu

RUINE DES GRANDES MAISONS A

faire la place des Conquêtes. Le roi paya six cent mille livres aux créanciers du vendeur, et ne lui remit à lui-même que six mille louis de pot de vin. Il fallut également abandonner la terre de Penihièvre; elle valait un million et demi; le duc de \>ndome reçut en argent, du prince de Conti, onze cent mille francs, et s'accommoda pour le reste de quelques petites terres que lui transmit l'acheteur (1). Ailleurs, c'était le duc de Chaulnes, gouverneur de Bretagne, que nous connaissons par les révoltes de ses administrés et par ses grands festins. Le moment était venu de se rendre compte, et aussi la nécessitéde liquider. «M. de Chaulnes, écrit Dangeau, « vient de vendre une terre au prince de Bournon- <( ville, une à Berthelot Taîné, Reyneval à M. de a Ruvigny, Magny à M. le duc du Maine, et quelques (( rentes siu* la maison de ville (1). » Il retirait de ces aliénations un peu plus de 1,500,000 livres; mais ses dettes montaient environ à 1 ,700,000 livres; c'était un excédant de passif de 180,000 livres. Il est vrai (ju'il conservait la terre de Pecquigny et le duché de Chaulnes, qui représentaient ensemble à peu près 1,200,000 livres. Mais sa femme avait à exercer sur ces biens la reprise de sa dot, soit 700,000 livres. En défalquant cette somme, et celle qui était nécessaire pour couvrir l'excédant du passif; à combien donc se réduisait la fortune personnelle du duc de Chaulnes?

1; Journal de Dangeau, 7 mars 168.5.

(2; Dangeau, Journal, 29 avril 1G85.

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A un rang inférieur de naissance el de fortune, mais par le besoin d'imiter les exemples d'en haut,, la même pénurie frappait les gentilshommes. Nou*s connaissons assez bien la situation des Grignan, eW: leurs efforts pour exercer une petite*vice-royauté ei^ Provence. Ils ne profitaient guère des conseils d prudence et de modération de leur mère, quoiqu'elle les renouvelât sous toutes les formes. Un jour elle leur contait Téloquence d'un F^ère Morel, de TOratoire, très-exact en morale : « Je voudrais, disaitelle, que M. de Grignan eut entendu ce Père; il ne croit pas qu'on puisse, sans péché, donner à ses plaisirs quand on a des créanciers; ces dépenses lui paraissent des vols qui nous empêchent de faire justice. » La leçon était plus piquante qu'elle ne Ait efficace. Déjà Grignan avait vendu un de ses châteaux. Ensuite les visites reçues, le service des tables doublé, et le jeu par-dessus, toutes ces petites pluies gui mouillent fort bien, les avaient pénétrés profondément. En 1680, ils en étaient réduits à compter sur un ôon maiiage pour tout payer, c'est-à-dire pour assurer l'existence de leur lils. En 1684, la dépense avait été si excessive, que M"* de Grignan venait auprès du roi solliciter une gratification, et remportait douze mille livres avec la promesse de quelque chose de plus. En 1685, elle revenait courtiser Seignelay, elle se félicitait de dîner à Sceaux : « Vous avez, lui écrivait sa mère, un ami riche qui vous donne des repas, ménagez bien cette bonne fortune. » Elle parut à Marly, à Versailles, pour

DECADENCE DE LA FORTUNE PUBLIQUE 60o

solliciter, en faveur de son lils, la survivance du gouvernement dont son mari était pourvu; affaire capitale poiu* sa maison, disait-on, le meilleur moyen de rétablir la considération d'une famille compromise par raffaiblissemenl de sa fortune propre. En présence de toutes ces gènes, Louis XIV jugeait bien la situation, et il a pu dire ce mot qui lui est attribué : « Le plus heureux Lomme de France est un gentilhomme de province, qui a trois mille livres de rente, qui vit dans ses terres et qui ne m'a jamais vu. »

Mais lui-même il n'avait pas mieux calculé que ses courtisans, et ses embarras commençaient à lui apparaître quoi qu'il en eût. Il convient donc de lui faire son aussi compte. Ce sera fout à la fois le bilan des grandeurs et des misères du règne, et la transition naturelle entre une époque d'orgueil et de gloire, et celle d'affaiblissement et d'humiliation.

En 1680, Colbert, dans un exposé de l'état des finances, montrait au roi que toutes les améliorations accomplies dans l'intérêt public n'avaient pas profilé aux populations; que la dépense excédait la recette, et qu'une réforme de ce côté était indispensable : t( Nonobstant tout ce qui a été fait, disait-il^ « il faut toujours a>ouer que les peuples sont fort « chargés, et que, depuis le commencement de la <c monarchie, ils n'ont jamais porté la moitié des c< impositions qu'ils portent, c'est-à-dire que les reu venus de l'Etat n'avaient jamais été à quarante « millions, et qu'ils montent a présent à quatre-

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« vingts et plus. Il iiS a plus d'aflaîres exlraoï'di- « naires à faire^ parce qu'elles aboutissaienl toutes fi à de nouvelles impositions sur les |)euples. » Il prouvait par des cliifFres que la dépense de la pi*ésente année^ tout en empruntant seize millions sur Tannée suivante, dépasserait encore la recette de quatre millions et demi ; et, fort de cet argument, il ne craignait pas de s'attaquer a l'exagération de la dé[)ense. Il faut le citer textuellement ; son st>le peu oratoire, mais éloquent par la raison, vaut mieux que les commentaires : « A l'égard de la dé]>ense, « quoique cela ne me regarde en rien, je supplie « seulement Votre Majesté de me permettre de lui « dire qu'en guerre et en paix, elle n'a jamais cona suite ses finances jx>ur résoudre ses dépenses, ce f( qui est si extraordinaire qu'assurément il n'y en « a pas d'exemple. Et si elle voulait bien se faire « représenter et comparer les temps et années pais- « ses, depuis vingt ans que j'ai l'honneur de la ser- '< vir, elle trouverait que, quoique les recettes aient « beaucoup augmenté, les dépenses ont excédé de « beaucoup les recettes, et peut-être cela convierait a Votre Majesté à modérer et retrancher les ex<5esa sives.... Je sais bien que le personnage que je fais « en ceci n'est pas agréable ; mais, dans le service M de Votre Majesté, les fonctions sont différentes : a les unes n'ont jamais que des agréments dont les « dépenses sont le fondement; celle dont Votre « Majesté m'honore a ce malheur qu'elle ne puisse « rien produire d'agréable, puisque les propoûlions

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