FAIBLESSE DES HOLLANDAIS SS
tenue et de la pénurie des troupes brandebourgeoises qui retardaient leur marche (1). Le grand électeur se croyait un peu vite en état de se mesurer avec la France. C'est ici la première tentative d'une rivalité qui a passé depuis deux siècles par d'accablantes alternatives; à ce titre^ nous lui devons une attention particulière. Mais l'effort ne sera pas heureux : le premier allié des Hollandais sera aussi le premier battu^ et son obstination à revenirau combat ne fera que multiplier les preuves de son impuissance et ses humiliations.
Cependant^ cette guerre si bien préparée commença par une grande épouvante de l'opinion toujours si prompte à tout juger sans rien savoir. A la cour surtout, on s'exagérait les ressources de l'ennemi, on citait le témoignage de ceux qui avaient visité la Hollande, on attestait la géographie : « Quelle guerre, écrivait Sévigné (2), la plus cruelle, la plus périlleuse dont on ait jamais ouï parler depuis le passage de Charles VHI en Italie. On l'a dit au roi. L' Yssel est défendu et bordé de deux cents pièces de canon, de soixante mille hommes de pied, de trois grosses villes, d'une large ri vièrequi estencoredevant. Le comte de Guiehe, qui sait le pays, nous montra l'autre jour cette carte : c'est une chose étonnante.
(1) LeUre de Louvois à Turenne, 7 septembre 1672 : « L'artillerie « (de M. de Brandebourg) est menée par des chevaux de paysans, et les « bagages des officiers de môme. Vous jugerez par là de la diligence « qu'ils pourront faire. » Collection Grimoard, tome II.
(2) Sévigné, LeUres, 27 avril 1672.
Monsieur le Prince est fort préoccupé de cette grande affaire. Il vint l'autre jour une manière de fou qui lui dit qu^l savait fort bien faire de la monnaie : « Mon ami^ lui dit-il ^ je te remercie^ mais si tu sais une invention pour nous faire passer TYssel sans être assommés^ tu me feras grand plaisir^ car je n'en sais point. 1) Le nombre de ceux qui partaient^ la succession rapide des séparations^ entretenaient ou ravivaient à chaque instant ces angoisses^ principalement chez les femmes. « Il y aura cent mille hommes hors de Paris... H y a quatre jours que je ne dis que des adieux. Tout le monde pleure sou fils, son frère, son mari, son amant; il faudrait être bien misérable pour ne pas se trouver intéressé au départ de la France entière... Le roi, afin d'éviter les larmes, est parti ce matin à dix heures, sans que personne l'ait su, au lieu de partir demain, comme tout le monde le croyait... La tristesse où tout le monde se trouve est une chose qu'on ne saurait s'imaginer au point qu'elle est. La reine est demeurée régente, toutes les compagnies souveraines ont été la saluer. Voici une étrange guerre qui commence bien tristement. y>
Pour surcroît de tourment, les nouvelles manquèrent dès que les combattants furent hors de vue. Par ordre du roi, un impénétrable secret pesa sur les opérations miliUiires depuis le 28 avril jusqu'au 12 juin. Cette insatiable curiosité parisienne et française, qui veut savoir les choses avant qu'elles soient faites, en fut réduite aux conjectures , et par dépit.
INQUIÉTUDES D£ l'OPINION £N FRANGE 61
comme toujours^ se jeta sur les plus fâcheuses. C'étaient les fourrages qui manquaient^ les équipages portant la famine avec eux^ des embarras dès le premier pas de la campagne (1) ; M. de Turenne parti de Charleroi sans qu'on sût ses desseins; Ruyter, le plus grand capitaine de la mer^ qui avait peutêtre combattu et battu le comte d'Estrées dans la Manche (2). Les lettres mêmes venues de Tannée n'apprenaient rien. Un homme de bonne maison^ probablement le fils de Condé^ écrivait à un de ses amis à Paris : a Je vous prie de me mander où nous allons^ si nous passerons TYssel ou si nous assiégerons Maestrich t.» «Vous pouvez juger, écrivait encore Sévigné (3), des lumières que nous avons ici ; je vous assure que le cœur est en presse. x> L'aimable nouvelliste avait écrit; le 13 mai : « Il faut espérer que le roi ne nous cachera pas ses victoires, » et le 3 juin, après avoir prolongé à dessein sa lettre du jour, il lui fallait encore la terminer par cet acte de résignation : « Je ne sais rien de Tarmée. d Une si longue attente méritait vraiment une réparation proportionnée à sa durée, et explique l'enthousiasme qui éclata à la première nouvelle de victoire.
Louis XIV avait caché ses desseins à ses sujets, pour les mieux cacher à ses ennemis. Pendant qu'il envoyait le duc de Luxembourg pour commander
(1) Sévigné, Lettres, 6 mai 1672.
(2) Ilnd., 13 mai.
(3) Ibid., 20 mai.
les Français de Cologne et les troupes de Télecleur et de Munster^ il assemblait l'armée deCondéàSedan^ et la sienne, où était Turenne, à Charleroi. Condé entra dans Tévêché de Liège par les Ardennes, le roi par la Hasbaie. Il importait de tenir les Hollandais, par l'incertitude des points à défendre, dans la nécessité de diviser leurs forces. Ils s'attendaient du côté delà Meuse à une attaque sur Maestricht, et des trois branches du Rhin, Wahal, Leck et Yssel, qui les couvraient au sud-est, ils avaient surtout fortifié i' Yssel qui était le plus faible, et y avaient envoyé le prince d'Orange avec le gros de leur armée. Tous ces plans furent confondus. Arrivé à Viset, le roi, au lieu de marcher sur Maestricht qui aurait exigé un long siège, fit dépasser cette place par un détachement de ses troupes, et occuper plus bas Maseyck (15 mai), pour dominer le cours de la Meuse et tenir en échec la garnison hollandaise de Maestricht. Puis, s'écartant lui-même à droite dans l'électorat de Cologne, il rejoignit l'armée de Condé à Neuss. Alors il songea à manœuvrer sur les deux rives du Rhin, pour assaillir ensemble les villes du duché de Clèves où les Hollandais tenaient garnison, quoiqu'elles appartinssent à l'électeur de Brandebourg (1). Condé
(1) Pendant la longue dispute de la succession de Clèves et Juliers, rélecteur do Brandebourg avait réclamé Tassistance des Hollandais pour la garde de quelques-uns des territoires dont il s'était mis provisoirement en possession. Depuis la paix de Munster, l'électeur avait essayé quelquefois de retirer des mains des Hollandais les villes du duché de Clèves ; mais la chose s'était toujours terminée à l'amiable. Aussi leurs garnisons vivaient-elles avec tant de discipline que, excepté