TURRNNE ET LES ALLEMANDS
qu'une pensée - ne rien laisser sur la rive droite^ ni laëme sur la rive gauche du Rhin^ dont l'ennemi puisse profiter. « On a tellement ruiné Landau^ écri* vail-il, en ôtant tous les fourrages et vivres des environs, qu'il est douteux de savoir s'il vaudrait mieux qu'il fût rasé (1). » Qu'on y Joigne les incendies de villages, pour refus de contributions, les vengeances des paysans sur les soldats, et quelques massacres « d'une assez étrange façon (2), d commis en repré* i^illes par les auxiliaires anglais, on comprendra l'irritation du peuple par l'étendue de la misère. La ibiine était si grande, que le commissaire des vivres pour l'armée 4" roi fut un Jour ému de pitiéet qu'il distribua du pain aux sujets palatins aussi bien qu'aux soldats (3). L'électeur palatin en montra une S^nde indignation et un désir furieux de vengeance P^i*sonneUe. Il envoya à Turenne un cartel en bonne 'Pnûe (27 juillet). Il lui reprochait d'avoir peu pro- ^^ dans le christianisme, malgré son changement ^^ religion. Il Taccusait d'avoir oublié les anciens l^ie^faits de la maison palatine envers la maison de ^uillon^ et, faisant appel à ion courage, il lui lais- ^it le choix des armes et du champ de combat. Tu- ^nne répondit par le droit de la guerre, par les excès inséparables d'une occupation armée et par les ordres du roi, qui lui interdisaient le duel (4).
(^} Turenne à LpuvoiSi 8 août.
(% Le mot est de Turenne.
® Preschminn au prince de Condé, 3 août.
^4 V^r oe» pièo^ daoi la oolleoUon Grimoar^.
Louis XIV, ayant pu craindre un moment Tar- — rivée des trou;)es impériales sur la Moselle, avait J pressé Turenne de repasser le Rhin. Le maréchal, à J son grand regret, revint sur la rive gauche, le ^ 28 juillet, et c^impa à Landau. Alors le roi le con- âulta sur la question de savoir si, en cas d'invasion, il ne serait pas opportun d'abandonner TAlsace, en conservant Brisach et en rasant quelques places; l'ennemi, ne trouvant pas de quoi subsister dans le pays, se lasserait d'une coune inutile. A cette proposition, Turenne se montra aussi grand politique qu'il était grand homme de guerre. Il prit énergiquement en main la ciuse de l'Alsace et établit toute la valeur de celte province pour la France : « Votre Majesté, répliqua-t-il, qualifie cela du nom d'une course; je la supplie très-humblement de croire et d'être persuadée que, si l'ennemi était maître de l'Alsace, ayant Strasbourg derrière, il y demeurerait Uuit qu'il lui plairait, porterait la guerre en Lorraine et en Champagne, et, dans peu de jours, on songerait à soutenir Toul. . . Je dirai à Votre Majesté que je suis persuadé qu'il vaudrait mieux, pour son service, que j'eusse perdu une bataille que si je repassais les montagnes et que je quittasse l'Alsace. Pour dire mon sentiment à Votre Majesté, c'est qu'il lui plaise de faire marcher a Saverne ce qu'elle a laissé de cavalerie et d'infanterie dans la Lorraine, et moi je me gouvernerai du mieux que je pourrai, du lieu où je suis, pour aller en avant ou en arrière. Elle sait le nombre des troupes qu'elle a; je la sup-
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ilie^ dans ces trois mois qui feront le bon ou le lauvais état de ses affaires^ de ne les envoyer qu'aux \ meux où elles pourront servir à quelque chose de 'âpital (!).>»
C'est cette correspondance, interprétée à la légère u par les calculs de la haine, quia accrédité jusque ms la postérité l'histoire d'une nouvelle brouille xilre Turenne et Louvoîs, et montré en lutte un inistre jaloux, qui compromet le pays, avec le -and homme qui veut le sauver. Loin d'aigrir les prits, la vérité si nette et si clai/e convainquit le ►i et Louvois, et valut à Turenne les moyens d'exé- <^ ^.iMter, avec une vigueur d'action égale à la fermeté ^ ^a son langage, les grandes opérations qui devaient uver l'Alsace (2).
Les préparatifs des Allemands n'avaient pas été
pides. Quoique l'électeur de Brandebourg eût
ûté secrètement, dès le 1" juillet, avec les Hollan-
lis, il n'était pas prêt à la fin d'août, sauf quelques
mpes qu'il envoya dans le duché de Clèves, au
de Grave, pour renforcer le prince d'Orange (3).
corps de Wolfenbuttel et de Zell se rassem-
^1) Collection Grimoard, lettre du 8 août.
^ Nous pouvons confirmer sur ce point le jugement de M. Rousset.
^118 avons lu tout ce qui est imprimé des lettres de Louis XiV, de uvois et de Turenne, sur la guerre d'Alsace, par conséquent ce qui Q être connu des contemporains, et nous n'y avons rien trouvé ce qui court partout sur les actes et les paroles des deux rivaux,
^môme le fameux mot : « Je prends tout sur moi et je réponds des
'^nemenis. »
^3) Louis XIV à d'Estrades, 23 août.
blaient lentement sur le Weser (6 août). Turenn^ ^iie était informé qu'il y avait du dégoût dans plusieurs-"^rs des contingents; que les Saxons, parexemple, voulaient quitter le camp des coalisés et retourner ches^ eux. « Les alliés attendent, disait son correspondant (1), ce qui se passera sur la Sambre et sur \» s- ^^ Meuse avant que de prendre leur dernière résolu— •*tion. » Il n'en fut plus de même après la bataille de^ ^^ Senef. La supériorité des Français restant encore^""^ contestable en Flandre, les principaux cbafs aile— ^^^i^ mands, réunis en conseil à Francfort, crurent le^ '^ moment venu de passer le Rhin. Le mouvemeaV -^^^ commença, à Mayence, dans les premiers JQur^ de?"^-*^ septembre.
Ils ne tardèrent pas à se iieurter aux obstacles -^^"^^ préparés contre eux. Le 10 septembre, trente mille -*==^^ Allemands avaient passé et marchaient sur Turenne. « L'ennemi se croyait si supérieur en jfiombre^ que « cela donnait à ses gens beaucoup de hardieise a pour avancer. Mais, ajoute Turenne, l'armée du « roi était dans une disposition merveilleuse, » et si bien postée, qu'ils ne l'auraient pas attaquée impunément. La saison ne permettant pas aux envahisseurs de chercher autre chose qu'à pénétrer en Alsace, il leur fallait, pour pénétrer dans cette province, marcher entre le Rhin et les Français sur un territoire épuisé à dessein. Ils risquaient de mourir de faim, et,^ s'ils attaquaient, d'être jetés daos le
(1) Gravel à Turenne, 13 août.
BATAILLE d'ENSHEIM 171
fleuve. Ils se résignèrent à rétrograder. « Après « avoir demeuré quinze jours dans leur camp^ à « quatre heures de l'armée du roi^ dans une grande « disette de vivres et de fourrages, et très-mal hutéSy « ils prirent le parti de repasser sur la rive droite « (20 septembre). » Leurs amis en étaient déjà découragés; mais ce changement de direction n'était qu'un moyen d'avoir le chemin plus libre chez eux et de trouver une entrée plus commode en Alsace. Ils remontaient le long du Rhin, pour profiter du pont de Strasbourg. Cette ville, enclave germanique en Alsace, quoique neutre, n'avait pas encore assez de tendances françaises pour ne pas se croire intéressée aux succès des Impériaux. Turenne, qui le savait bien, expédia à Strasbourg le marquis de Vaubrun, avec quelques dragons, pour retenir les magistrats dans la neutralité. Vaubrun «arriva trop tard; les magistrats lui déclarèrent qu'ils n'étaient plus maîtres d'arrêter le peuple, et quelques
^soups de feu furent même tirés sur son escorte. Le
3K>nt de Strasbourg s'ouvrant aux Allemands, Tu-
~renne ne pouvait plus s'opposer au passage. Le
1" octobre, il écrivait à Louvois : « On entend, du
^^uartier où je suis, tous les tambours de Tarmée
ennemie, qui marche, en remontant le Rhin au
^elà, vers le pont de Strasbourg (1). »
Il importait de ne pas laisser l'ennemi profiler de
(1) Turenne à Persode, 23 septembre; à Louvois, 23 laptambre et ^^'^ octobre. — Lettre de Vaubrun, 27 stptembre.
cette bonne fortune. Brandebourg d'ailleurs n'avait ^ A pas encore rejoint les alliés. Cela poussait Turenne à c( hasarderdavantageavantla jonction. »Le4octobre, il marcha aux Allemands dans la plaine en avant d'Ensheim. Il y trouva une grande résistance ; l'ennemi^ appuyé à un village et à un bois^ avait la supériorité de position. La lutte dura de neuf heures du matin à la nuit. Deux attaques opiniâtres rendirent les Français maîtres du bois. Mais tandisqu'ils étaient vainqueurs à leur droite^ une charge bien combinée de la cavalerie allemande sur leur gauche les obligea à des efforts terribles. Il ne suffit pas de la tenue impénétrable de leur infanterie ; leur cavalerie eut un moment d'infériorité qui ne fut réparé que par les charges impétueuses de la seconde ligne. Alors les Allemands cédèrent, beaucoup d'entre eux jetant leurs armes, et rentrèrent dans leurs positions du matin. Les pertes étaient sérieuses des deux côtés; celle des Allemands était évidemment la plus forte. On leur avait pris huit canons et vingt drapeaux ou étendards. « Ceux qui sont retournés sur le champ de bataille, dit Turenne, m'ont assuré qu'ils n'eussent pascruy voir tant d'hommes morts et d'armes jetées. » Aussi bien les Allemands avouèrent leur défaite en repassant, pendant la nuit, la petite rivière d'Ill^ derrière laquelle ils continuèrent à s'abriter pendant tout le reste de la campagne (1).
(1) Turenne à Gharuel et à Louvois, 6 octobre. RelatioQ de la bauille d'Ensheim, collection Grimoard.