‹ Histoire du règne de Louis XIV; récits et tableauxChapitre 56 sur 142 · MORT DE TURENNE · texte numérisé non relu

MORT DE TURENNE

dessus de ses positions. Il ordonna de les attaquer^ et se lieurta à toute une armée arrivée là par des martîhes de nuit ; deux combats partiels rendirent le» Français maîtres du terrain (22-23 juillet). Alors il prit la direction des montagnes de Souabe^ comme s'il voulait se retirer sur le Wurtemberg. Turenne crut le moment venu de couper sa marche, et ordonna le départ. Le 27, au matin, toute Tarmée française se mit en route; à midi, Turenne arrivait au village de Sassbach ; mais là, une église et un vieux château, garnis d'artillerie, devaient incommoder le passage des troupes. Turenne fit immédiatement dresser une batterie de huit pièces contre cet obstacle; en même temps, il venait de découvrir sur sa gauche un chemin plus favorable pour aller s^ux Allemands, lorsque le commandant d'artillerie Saint-Hilaire le pria d'examiner une autre batterie » qu'il avait disposée sur la droite de l'armée. Ce fut le dernier mouvement du grand homme. Un boulet, parti du château de Sassbach, emporta le bras <Ie Saint-Hilaire et frappa Turenne en plein corps(l). M. de Turenne mort I Quelle surprise, quelle désolîilion pour l'armée I «Ce n'est pas moi qu'il faut pleurer, » disait Saint-Hilaire mutilé à son propre fils; et montrant le corps inanimé de Turenne : •Voilà ce qu'il faut pleurer éternellement, voilà ce î^ est irréparable! )> A la première stupeur des

0) Voir datis Rotrtiset, Itîstairede tM»i9, les détails de !• dernière «iDpague de Turenne.

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soldats succéda une véritable fureur de vengeance Ils faisaient des cris qui s'entendaient de deux lieues. « Nulle considération ne les pouvait retenir; il* criaient qu'on les menât au combat^ qu'ils voulaiei^^ venger la mort de leur père, de leur général, de leiw "^ protecteur, de leur défenseur; qu'avec lui ils n ^ craignaient rien, mais qu'ils vengeraient bien î mort; qu'on les laissât faire, qu'ils étaient furieux et qu'on les menât au combat (1). » Les auxiliaires^ anglais déclaraient qu'ils consentiraient encore as» servir pendant le reste de la campagne pour vengei# — M. de Turenne; mais qu'après cela, ils ne pour — ^■ raient obéir à d'autres chefs que lui.

M. de Turenne mort I quel coup de massue pour ^

Paris, pour la cour, pour la France! Le panégy

riste a eu raison de le dire : la mort d'un seul homme ^ est une calamité publique; mais le vrai historien de '^ cette calamité, c'est Sévigné; c'est elle qui a le '^ mieux parlé le langage de cette douleur universelle, c'est elle qui a le plus fidèlement recueilli toutes les émotions, tous les désespoirs de l'amitié, de Tad- miration, de la reconnaissance ; c'est dans ses lettres ^ qu'il faut lire, semaine par semaine, ce que nous ^

ne pouvons que résumer ici. A la première non

velle de ce lugubre accident, tout Paris est dans^srj les rues, tout le quartier où il a logé est dan5?L#: le trouble et dans l'émotion ; tout autre commero'

(1) Récit de Boisguyot, gentilhomme de Turenne, recaeilli pir? vigne, 2 août 1675.

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est suspendu. Le roi est affligé comme de la mort du plus grand capitaine et du plus honnête homme du monde. Toute la cour est en larmes^ et Bossuet parait s'évanouir. L'un (Villeroi) défie la fortune de lui faire désormais aucun mal sensible^ après lui avoir ôté le plaisir d'être aimé et estimé d'un tel homme. L'autre (Pertuis, gouverneur de Courtrai) écrit au roi qu'il se démet de ses fonctions^ parce que la douleur ne lui laisse plus assez de liberté d'esprit pour les bien remplir. Condé regrette de n'avoir pas causé deux heures avec l'ombre de M. de Turenne pour prendre la suite de ses desseins. Les habitants de Champagne ne se croient plus en sûreté après la perte de celui qui protégeait leurs travaux; ils émigrent^ et le fermier du président de la cour des Aides vient demander la rupture de son bail. Le temps^ loin de flétrir cette mémoire, ta ravive chaque jour par la succession des hommages. Partout où passe cette illustre bière, ce sont des pleurs et des cris, des prières et des processions. Les populations se relaient d'une ville à l'autre pour lui faire un cortège sans fin ; les habitants de Langres trouvent en un instant cinq mille livres pour rhonorer d'une pompe funèbre digne de lui; et il n'arrive à Saint-Denis, où Louis XIV lui a marqué sia place parmi les souverains, que porté sur les bras du peuple consacrant par ses larmes la reconnaissance du roi (1).

(1) Sévigné, 31 iuillet, 2 août, 6, 9, 11, 12, 14, 22, 26, 28, 30.

Mais ce n'est pas seulement le grand homme que la France pleure, c'est aussi Thomme de bien; « sa piété est louée comme son courage (1). » On sait le mot de Montecuculli : « Il est mort aujourd'hui un homme qui faisait honneur à l'homme. y> On n'avait pas attendu sa mort pour honorer « la grandeur de son cœur, l'étendue de ses lumières, l'élévation de son âme; » la mort en exalte le sentiment par l'amertume de la perte. On se rappelle son désintéressement, et ce régiment rhabillé à ses frais, et sa cassette réduite à neuf cents livres; sa vigilance pour le soldat, et la reconnaissance du soldat pour ses soins. « Chacun conte l'innocence de ses mœurs, la pureté de ses intentions, son humilité éloignée de toute sorte d'affectation, la solide gloire dont il était plein, sans faste et sans ostentation, aimant la vertu pour elle-même sans se soucier de l'approbation des hommes, une charité généreuse et chré-^ tienne... Je reviens à son âme; c'est une chose à^ remarquer, que nul dévot ne s'est avisé de douter* que Dieu ne l'eût reçue à bras ouverts comme uncr des plus belles et des meilleures qui soient jamais sorties de ses mains (2). » Ainsi, rien ne trouble la louange; la vie publique n'a pas à craindre d*être* démentie par la vie privée. La justice se fait, méme^ ici- bas, pour les mérites simples et solides^ bon-nètes et bienfaisants, autant que pour les exploits

(1) Bossuet, Oraison funèbre du grand Condé,

(2) Sévigné, 9 et 16 août.

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glorieux; et le nom de Turenne resplendit de cet éclat achevé et inaltérable que la vertu seule donne au génie.

Cependant, tout était confondu, comme Sévigné le disait la première sous la pression des événements (1). La mort de Turenne ouvrait la voie des désastres. Son armée sans chef, et dans une si grande désolation, n'avait pas livré la bataille attendue. L'ennemi, de son côté, affaibli par les fatigues sur lesquelles Turenne comptait bien, n'avait pas non plus osé attaquer. Mais la lutte offensive parut désormais impossible. Le comte de Lorge, neveu de Turenne, investi à la hâte du commandement, jugea la retraite utile et sage. Il ramena les troupes de Sassbach à Willstett, et se prépara à repasser le Hhin. Comme il commençait cette opération, Mon- ^ecuculli parut subitement (1" août) au pont d'Al- ^enheim, et manœuvra pour prendre toute l'armée ou la détruire. Une résistance désespérée renversa son dessein. Généraux, officiers, soldats, animés par la pensée de venger Turenne, repoussèrent toutes les ^litaques. De Lorge, un instant renversé de cheval ^ar un boulet, le duc de Vendôme blessé, Vaubrun ^ué, quinze capitaines sur seize abattus dans le même :Brégiment, sauvèrent noblement l'honneur des armes françaises. A sept heures du soir, MontecucuUi se

(1) C'est le mot de Fl^chier : « Turenne meurt, tout se confond. » SévigAéy cinq mois auparavant, le disait à sa fille, 7 août : « Tout est <20Dfondu. Il n'y a plus ni Flandre ni Allemagne, ni petit fi-ère à

ipérer. »

retirait^ laissant sur le champ de bataille deux o^ trois mille hommes^ et à ses vainqueurs quelque drapeaux^ sept pièces de canon et ta liberté de passe le fleuve. Après les anxiétés des jours précédents ce retour sur la rive gauche du Rhin parut ua victoire. « Ce qui aurait été un dégoût^ » Turenn vivant, parut « une prospérité, parce qu'on ne l'avait plus. » Hélas ! ce n'était qu'une défaite ajour

née. Le 7 août, Montecuculli, grâce à la connivenc^^^ des magistrats de Strasbourg, traversait à son tour*::^ r le Rhin par le pont de cette vilJe. Toute la gloir«^^^ de la campagne précédente, toute l'habileté d^^^-^c celle-ci, ne servait de rien. L'Alsace si brillammeiB. V^ -^^* délivrée, si savamment préservée par Turenne, étaE V -^ ^^ de nouveau envahie par les Allemands.

Aussitôt après avoir appris la mort de Turenacr j^c '^^ le roi avait mandé de Flandre le prince de C!ond^ .-n '^"^^ pour lui donner le commandement de l'armée d'Al^ — *^' sace comme au plus cRpahle de maintenir de ce côté H^^^^^^ ^ réputation de ses armes (30 juillet). Le même jour^ i l^ ^' créait huit maréchaux (1), pour annoncer l'intentior^ de multipliçr ses armées, et faire voir à Tenneiai que la France n'était pas dépourvue d'hommes d^ guerre. Par un règlement nouveau, il prévenait à l'avenir les contestations sur le commandement qui avaient failli laisser l'armée de Turennesans chef au

(1) Navailles, d'Estrades, Schonberg» Duras, Vivonne» Lafeuillida^ Luxembourg, Rochefort. Cest là ce que M"^'* Comuel appelait la inojt* nnie de Turennê.

l'ALSAGE envahie 20b

loment de sa mort. Dorénavant le commandement ^partiendrait au plus ancien des officiers égaux en rade. Le rang des nouveaux maréchaux était déterliné d'après la date de leur entrée dans les fonçons de lieutenant général. C'est le commencement 5 cet ordre dit tableau tiint critiqué par les derniers ^lenseurs du régime féodal^ et qui n'a rien que de >iiforme aux principes raisonnables de l'égalité Loderne.

La nomination de Condé ne calmait pas entiè- Mnent les alarmes publiques^ et ne le contentait is lui-même. II eut bien voulu s'en excuser par état de sa santé affaiblie^ et par les difficultés d'une areille succession. L'opinion aussi calculait les ingt-deux jours de marche de Flandre en Alsace, b s'inquiétait tour à tour des infirmités du prince, \ de sa fougue qui n'était peut-être pas le meilleur sxnède aux maux présents, a Monsieur le Prince, isait Bussy-Rabutin, guérit avec du vin émétique,et [. de Turenne guérissait avec nn bon régime de ivre (1). » Il n'était encore qu'à Chàlons, quand annonce d'un nouveau désastre vint ajouter à ses □Lxiétés. Le vieux duc de Lorraine avait ramassé assez mtement des troupes de diverses provenances, et se emandaitoù les conduire, lorsque lamortdeTurenne ii rendant la fierté, il se mit en tête de prendre 'rêves et de rétablir l'électeur dépossédé. Les Alleaands parurent sous les murs de la ville le9 août. Le

(1) Sëvigné, 2 et 14 août. Buâsy à Sévigné, 11 août.

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maréchal de Créqiii avec la petite armée de la Mosel marcha au secours et se posta à Konz-SaarbrOck, la jonction de la Moselle et de la Sarre. Il était, di on, convenu avec Vignori, commandant de Trèvei que la garnison appuierait par une sortie les meuve ments de Tarmée de secours. Il n'eut pas le temj d'attaquer lui-même. En Tabsence du duc de Loi raine, le duc de Zell, jeune homme ardent et gran joueur, mais aussi entreprenant à la batiiille qu'à 1 bassette, eut la pensée d'aller au-devant de l'ennen au lieu de l'attendre. Il leva le siège, brûla son cam[ passa la Sarre sur trois ponts (1), et chargea en flaiî les troupes de Créqui dont la cavalerie était alors a fourrage (11 août). Il avait l'avantage du nombi et de la position. Créqui, obligé de rallier ses troupi à la hâte, de les ranger au hasard à mesure qu'elh se présentaient, fut en outre abandonné par la gai nison de Trêves ; Vignori avait été tué la veille aval d'avoir communiqué son dessein à personne. L valeur des Français fut inutile ; vainement la cava lerie sur la droite était revenue six fois à la charge Rien ne put arrêter la déroute; le canon, les bagage les munitions, deux mille fantassins, restèrent au mains du vainqueur. Quand on put compter h fuyards, on reconnut que la perte était moins con sidérable qu'on ne Tavait craint d'abord. Mais Veffk moral était déplorable; le roi ne souffrait pas qu'oi essayât, pour lui plane, d'en atténuer la portée; i

[\) Récit de Louis XI V, recueilli par Sévignéi 13 août*

BATAILLS DE KONZ-SAARBRUGK j|07

Jt que c'était une défaite très-complète . Les suites en effet pouvaient être aussi fâcheuses à Tinteneur du royaume qu'auprès des étrangers. Une nouvelle révolte éclatait en ce temps même à Borleaux^ et, après la première répression, Tintendant k^rivait : a Si la nouvelle de la bataille de Konz- Baarbruck était arrivée quelques jours plus tôt, elle lurait redoublé rinsolence du peuple (1). »

La position ne commença à s'éclaircir que lorsqu'on apprit que les vainqueurs de Konz-^Saarbriick, lu lieu de poursuivre leur avantage vers la France, étaient retournés devant Trêves, et que le maréchal de Créqui, réfugié dans cette ville, y soutenait une rigoureuse résistance. Condé continua sa route et irriva en Alsace. Ce n'est pas qu'il eût beaucoup de 3onfiance dans l'issue de la guerre. Ses lettres à Louvois témoignent de ses incertitudes, de ses découragements. Cette fougue, dont Bussy craignait les écarts, a disparu ; la maladie, la goutte, a eu raison de l'emportement irrésislibledu vainqueùrdeRocroi (2). Par bonheur, Montecuculli était aussi maladeet aussi irrésolu. Il ne s'était pas pressé de quitter les envierons de Strasbourg; puis, pendant que l'armée de Turenne prenait position dans la Haute-Alsace, Il s'était seulement porté vers la basse. Il assiégeait et

(1) De Sève à Colbert, 22 août : Depping, Correspondante aàminiserolivtf» tome H» section de Justice.

(2) Roussel. Histoire de Louvois^ a très-bien signalé ces derniers %raits de la carrière militaire de Condé, et cette défaillance du* grand lM)mme qui désormais doute de lui-même et ftemble s'abandonAer.

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canonnait Haguenau depuis deux jours au momeni de l'arrivée de Condé. Un brave lieutenant-colonel^ Mathieu^ défendait la place ; il avait dit : « Tant qu€ Mathieu sera^ Haguenau au roi sera. » La seule approche de Tarmée française et de son chef si redouté décida la retraite des Allemands (22 sept*.). Ils reculèrent près de Strasbourg, et les Français se cantonnèrent dans le voisinage de Schelestadt. Ce premier succès ranima les esprits, a Le siège d* Haguenau levé, disait-on, c'est bien loin des malheurs que Ton prévoyait. »

Il y eut pourtant à quelques jours de là un autre malheur d'autant plus douloureux qu'il atteignait l'honneur de l'armée. Créqui avait héroïquement défendu Trêves. On disait de lui à Paris : « Si quelque balle a reçu mission de le tuer, elle le trouvera sans peine, de la manière enragée dont il s'exjmse. » // nettoyait la tranchée tom les deux ou trois jours d'une manière extraordinaire. Le duc de Lorraine désespérait de prendre une villequi renfermait quatre mille hommes de garnison et un maréchal de France en colère (!)• A la fin, la brèche étant ouverte partout, le découragement prit aux officiers. Ils prétendirent forcer Créqui à se rendre. Un d'eux, après l'avoir menacé de l'épée, passa aux ennemis, négocia une capitulation et la rapporta à ses camarades, qui l'acceptèrent. Créqui, déterminé à ne pas subir cette honte^ s'enferma dans l'église avec quelques combattants

( l ) Sévigné, 26, 21 août, 9 septembre.

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